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LA DUCHESSE ANNE A LEHON; ÉPISODE DU CARROSSE. DIVERS PRIEURS

La Providence semble n'avoir donné d'autre mission à Condan, le chef des pieux voleurs dont nous venons de raconter les exploits, que de diriger l'expédition des moines à l'île de Serk, et de rapporter en Bretagne les reliques du saint évêque. En effet, à peine le monastère de Lehon eût-il été bâti et la basilique édifiée, que Condan dit adieu à ses frères et se retira de nouveau dans la solitude. Siméon lui succéda dans la charge d'abbé en 869

Le récit merveilleux de l'arrivée des rehques du saint dans la vallée de la Rance s'était répandu rapidement. Aussi, attirés par le renom du nouveau monastère, d'autres disciples ne tardèrent pas à venir s'adjoindre aux cinq premiers fondateurs. La jeune communauté pleine de ferveur prospéra doucement ainsi, protégée par les rois de Bretagne et menant une vie toute angéHque au miheu de sa pieuse solitude, durant l'espace d'environ 120 ans. Mais sa paix fut subitement troublée vers 975. Les Normands qui depuis plus d'un siècle ravageaient la France, fondirent tout-à-coup, comme un ouragan furieux, sur les côtes de Bretagne. Armés d'un simple casque

(i) Cartulaire de Redon.

de cuir, d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une hache, d'une lance, d'une coustille ou long poignard, rien n'arrêtait ces barbares, (c Nul orage, dit d'Argentré, nul tourbillon ne fut jamais tel : villes, châteaux, éghses, monastères, maisons, allèrent par terre sans nul respect ; tout fut massacré à souhait. » Profitant du flux de la mer, ces audacieux pirates remontèrent sur leurs barques légères, le cours de la Rance, arrivèrent jusqu'à Lehon et livrèrent au pillage et aux flammes la royale Abbaye.

Toutefois ils n'y trouvèrent plus la riche châsse, objet de leur convoitise, qui contenait les reliques de saint Magloire. Junan, abbé de Lehon forcé d'abandonner avec ses religieux, le cœur plein de larmes, son paisible monastère, avait eu soin d'enlever à la rapacité sacrilège de ces barbares, le précieux trésor Accompagné de Salvator, évêque d'Aleth qui pendant quelques jours était venu demander aux religieux de Lehon, l'hospitalité pour les reliques de saint Malo, ainsi que du clergé de Dol et de celui de Bayeux chargés des reliques de saint Samson et de saint Paterne, Junan arriva sain et sauf jusqu'à Paris, après avoir couru mille dangers dont le ciel le préserva heureusement. Hugues Capet reçut les reliques des saints bretons avec une dévotion extraordinaire. Il les fit déposer

(i) « Ab aquilone, à quo, teste propheta, pandetur omne malum, gens Northmannica irrupit in Britanniam per maris ipsius ora, anno circiter 975, quorum bestialem animositateni, ut ipsis utar historié verbis, Junanus abbas Lehonensis declinans, divino pulsus intuitu sese cum monachorum grege reverendo Salvatori episcopo fugienti adjunxerat. Assumptis secum multorum sanctorum reliquiis, prœcipuè autem sanctissimi Maglorii, sacris etiàm ecclesiœ suœ cddicibus et signis, aliisque ecclesiasticis utensilibus, monasterium in prœdam inimicorum lugens reliquit...» (Bibl. Nat. man. lat. n° 12679).

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dans l'église Saint-Barthélemy, alors chapelle royale du palais desservie par des chanoines. En leur honneur il fit agrandir l'église et la dédia sous le double vocable de Saint-Barthélemy et de Saint- Magioire ; mais peu à peu le nom de l'apôtre fut oublié et celui de Saint-Magloire resta seul au nouveau monastère. C'est ainsi que l'humble couvent breton donna naissance à l'illustre abbaye de Saint-Magloire de Paris. Ce fut là que mourut en paix, près des reliques de son cher saint, l'abbé Junan. *

Cependant les Normands étaient partis. Du splendide couvent de Lehon, il ne restait plus qu'un affreux monceau de ruines ; la riche basilique n'existait plus et le désert s'était fait de nouveau dans la triste vallée. Mais les moines de Saint-Magloire n'avaient pas perdu le souvenir de Lehon. Vers le commencement du XP siècle ils profitèrent de la présence à Paris de Béranger, comte de Bretagne, pour demander d'aller relever de ses ruines l'abbaye de Lehon. Ils intéressèrent à leur cause le roi Robert ; aussi le comte breton se fit-il une joie d'accorder au vœu du roi et aux sollicitations des moines, le pauvre monastère ruiné par les Normands. L'abbé Harduin s'empressa donc de choisir six de ses religieux pour les envoyer à Lehon. Ceux-ci auraient bien désiré emporter avec eux le corps de saint Magloire, mais le roi Robert s'y opposa énergiquement ; il fut du moins convenu que le couvent de Lehon reprendrait son ancien nom de Saint-Magloire. Les six religieux quittèrent Paris pleins de zèle. Ils arrivèrent heureusement sur les

bords de la Rance et se mirent aussitôt à l'œuvre. Ils firent si bien qu'en peu d'années ils rendirent à la fondation de Nominoë son ancienne splendeur. Déjà Brito-'\ l'un des compagnons de Condan, s'était rendu à Redon pour y étudier la régie de saint Benoit et l'introduire à Lehon Cette fois-ci l'essaim de l'abbaye de Saint- Magloire sortait bien de la ruche bénédictine. Depuis cette époque le monastère de Lehon fut regardé comme une dépendance de celui de Saint-Magloire de Paris et devint un simple prieuré.

Pendant de longues années la paix la plus édifiante régna au monastère. Mais les premiers religieux venus de Paris étant morts, les moines bretons qui composaient la communauté, se souvenant de l'indépendance de l'antique abbaye, résolurent de se soustraire à l'obéissance des Français de Paris. C'était l'époque de la grande querelle des métropoles de Tours et de Dol ; c'était l'époque où, pour éviter de devenir Français ou Anglais, les Bretons voulaient se soustraire à toute influence étrangère, au spirituel comme au temporel Dans ce but Durand qui gouvernait le monastère depuis 1 1 5 5 voulut prendre le titre d'abbé ; il engagea même ses religieux, pour satisfaire sa vanité et son ambition, à se soustraire à la

(r) Il est honoré comme saint, sous le nom de saint Briton ou Bretocb. (Chastelain. Martyr, univers.)

(2) Tous les monastères qui s'établissaient en Bretagne devaient embrasser la règle de Saint-Benoit : « ... ex diplomate regio Ludovici, cognomine Pii, qui anno 819 subjectâ sibi Britanniâ;, generali edicto sanciverat, ut in omnibus omnino monasteriis Britanniœ régula sancti Patris Benedicti servaretur...» (Bibl. Nat. man. lat. 12679).

(3) Anciens Évêcliés de Bretagne, t. IV.

(4) Il signe même en cette qualité — Durandus ailnis sancti Maglorii Lehonensis — au bas d'une charte d'Albert, évêque de Saint-Malo, donnée vers 1170, au sujet d'une transaction passée entre l'abbaye de Saint-Melaine et Rolland de Dinan.

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juridiction de l'abbaye de Saint-Magloire de Paris. Elie qui en était abbé, crut qu'il était de son devoir de défendre les droits de son monastère. L'affaire fut portée devant le Pape qui nomma des juges pour terminer ce différend par les voies de la justice : Barthélémy, archevêque de Tours, Hugues, abbé de Saint-Germain-des- Prés, et Etienne, abbé de Saint-Pierre de Chartres. On plaida longtemps devant eux, et les parties n'épargnèrent ni travaux ni dépenses. Réduites à la dernière pauvreté, ces deux maisons allaient se ruiner entièrement, lorsque l'évêque d'Aleth proposa de soumettre le monastère de Lehon à l'abbaye de Marmoutier. Il n'avait pas seulement en vue d'empêcher la ruine totale de ces deux maisons, mais encore de procurer une bonne réforme au monastère de Lehon dont les religieux étaient tombés depuis quelques années dans un grand relâchement ; or les religieux de Marmoutier menaient une vie très réguHère et avaient déjà réformé cent ans auparavant Saint-Magloire de Paris. La passion qui animait les deux parties les fit aisément consentir à cet arrangement. En effet Durand et ses religieux voyaient bien qu'ils ne pouvaient soutenir le titre d'abbé et que l'affaire ne pouvait se terminer qu'à leur confusion ; de son côté Elie et la communauté de Saint-Magloire ne voulaient point donner à leurs adversaires le plaisir de leur refuser la soumission qu'ils leur devaient. Le transfert fut donc conclu. Mais comme les religieux de Marmoutier ne voulaient pas qu'on les inquiétât à l'avenir sur cette translation, ils cédèrent volontairement à l'abbaye

de Saint-Magloire les prieurés de Versailles, de Chaumont et de Chalifer situés aux environs de Paris, et reçurent en échange ceux de Lehon et de Bailleul. Elie écrivit à Albert, évéque de Saint-Malo, dans le diocèse duquel est situé le prieuré de Lehon, et à Rolland de Dinan, seigneur temporel du lieu, une lettre par laquelle il les avertit de l'échange qu'il a fait avec les religieux de Marmoutier et les prie d'y donner leur consentement. Ce consentement était nécessaire pour l'affermissement de cet échange, mais on ne s'en contenta point, on voulut encore avoir celui des trois juges délégués par le pape, c'est-à-dire de l'archevêque de Tours et des abbés de Saint-Germain-des-Prés et de Saint-Pierre de Chartres Le pape Lucius III, le roi Philippe-Auguste, Henri II d'Angleterre et son fils Geoffroi, alors duc de Bretagne, souscrivirent à cet arrangement. Cette convention fut ratifiée par un acte passé à Angers, l'an 1181, en présence de la duchesse Constance, d'Albert, évéque de Saint-

gneurs. L'acte est scellé d'un sceau à deux faces ; sur la première

(1) Histoire de Marmoutier, par Dom Martêne. Tome IL — Voir la note III, à la fin du volume.

Malo, Hervé, abbé de Marmoutier , Rolland de Dinan, Alain, vicomte de Rohan, Hugues, vicomte de Thouars, Renaud Botrel et de plusieurs sei-

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Geoffroi est représenté comme duc de Bretagne et sur la seconde il paraît comme comte de Richemont Ainsi Durand et ses confrères furent absous de l'obéissance qu'ils avaient promise à l'abbé et au chapitre de Saint-Magloire de Paris, et soumis à l'avenir à la conduite des abbés de Marmoutier.

Cette grande bataille terminée, le pauvre monastère de Lehon se mit en devoir de panser ses blessures. Durand pour parvenir à ses lins n'avait point épargné les dépenses, il avait même promis les bénéfices dépendant de son monastère à ceux qui le favorisaient, avant qu'ils fussent vacants, bien plus, il s'était engagé par écrit à les leur donner. Alexandre III avait expressément défendu cette pratique, dans un concile ; aussi Lucius III son successeur condamnat-il la conduite de Durand et défendit-il aux religieux de Lehon de mettre à exécution ses promesses Quoi qu'il en soit, les frais qu'il avait fallu faire pour soutenir le procès avaient réduit le prieuré à la plus extrême misère : la plupart des biens avaient été aliénés mal à propos, ou volés et pillés, ou frauduleusement soustraits. Pour réparer ces fautes, Geoffroi, duc de Bretagne, que l'auteur du manuscrit latin cite parmi les bienfaiteurs insignes du monastère adressa des lettres à Renaud Botrel ^^^^ son sénéchal de Bretagne, à

(1) Dom Morice : Hist. de Bret. — Voir la note II, à la fin du volume,

(2) Voir la note V, à la fin du vol.

(3) « Quia pax summum bonum est, Henricus rex Angliœ et Gaufredus, filius ejus, dux Britanniœ de hoc cœnobio sunt bene meriti ; illud pro bono pacis Majori monasterio subjicientes et universa ejus bona litteris autenticis confirmantes.. » (Man. lat. 12679).

(4) Voir la note IV, à la fin du volume.

tous ses prévôts et baillis, par lesquelles il leur ordonnait de faire restituer tous les biens de Lehon injustement aliénés, enlevés par violence et soustraits par fraude, de défendre les religieux de Lehon contre tous leurs adversaires, et de les regarder comme des personnes qu'il considérait et qu'il avait prises sous sa protection

Vers le même temps, une autre grave affaire reçut également une solution satisfaisante. En 1141 Jean de Châtillon, surnommé de la Grille, avait transféré son siège épiscopal d'Aleth dans l'île de Saint -Malo et s'était emparé de l'église cénobiale pour en faire sa cathédrale. Depuis longtemps l'île et l'éghse appartenaient aux bénédictins. La donation leur en avait été faite en 1108 par Benoît II évêque d'Aleth ; Donoald successeur de Benoît l'avait confirmée, et le Pape Pascal II lui-même l'avait approuvée. Les religieux réclamèrent auprès du pape et Jean fut déclaré suspens. Le prélat se rendit à Rome pour y plaider lui-même sa cause ; le pape le renvoya devant ses premiers juges qui confirmèrent leur sentence. L' évêque intéressa à sa situation saint Bernard, son ami, et lui écrivit une lettre dont voici quelques passages : « D'après votre conseil, je me suis rendu auprès de mon seigneur que Dieu a étabU prince de tout ce qu'il possède. Sa main est demeurée étendue sur moi ; puisque m'étant approché de lui suspens, je me suis retiré encore suspens. Je supporte avec patience l'état où je me trouve. » Eugène III, disciple de saint Bernard, leva à la prière de son illustre

(i) Histoire de Marmoutier.

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maître la suspense de l'évêque de Saint-Malo La question de propriété toutefois n'avait pas été tranchée, et les moines réclamaient toujours contre ce qu'ils appelaient l'injustice de l'évêque. Albert, successeur de Jean sur le siège de Saint-Malo, profita habilement du différend entre le prieuré de Lehon et l'abbaye de Saint- Magloire de Paris pour terminer cette affaire. Il insista de tout son pouvoir auprès des religieux de Marmoutier, et réussit enfin à les faire accepter le prieuré de Lehon en échange de l'Ile de Saint- Aaron. Les bénédictins ne consentirent toutefois à cette transaction qu'à la condition formelle que les évêques de Saint-Malo n'auraient aucune juridiction sur les religieux de Lehon. On peut dire que Lehon devint ainsi le paiement de l'île de Saint-Malo

Mais à la mort d'Albert, Pierre son successeur prétendit avoir droit de procuration sur le prieuré de Lehon, comme sur les autres prieurés de son diocèse, malgré la renonciation formelle de son prédécesseur ; la querelle se ranima donc et l'affaire fut portée devant le pape. Urbain III délégua Thibaut, évéque élu de Quimper et Jean, archiprêtre de l'égHse de Tours, pour régler ce différend ; les évéques de Rennes, de Nantes et de Vannes, ainsi que les abbés de Saint-Melaine, de Redon, de Saint-Pierre de Chartres et de Saint- Jacques de Montfort s'interposèrent aussi entre les parties. L'afîaire s'arrangea pacifiquement. Hervé, abbé de Marmoutier, homme con-

(1) Vies des Bienli. et des S. S. de Bret. par M. de Garaby. — Dom Lobineau : la Vie des SS. de

Bret.

(2) Voir la note VI à la fin du volume.

cillant et bon, préféra relâcher quelque chose de son droit que de plaider. Il consentit donc à donner tous les ans une procuration à l'évéque dans le prieuré de Lehon et à l'y faire recevoir processionnellement après son sacre et enfin il renonça définitivement à tous ses droits sur l'éghse cathédrale de Saint-Malo. De son côté l'évéque ratifia la transaction qu'Hervé avait faite avec Albert son prédécesseur, par laquelle cet évéque reconnaît que les évêques de

Saint-Malo n'ont aucune juridiction sur les religieux de Lehon, que dans les temps d'interdit ils peuvent célébrer dans leur église, les portes fermées, les divins offices et jouir de tous les privilèges que les papes leur ont accordés. Il confirme ensuite au monastère de Marmoutier le prieuré de Lehon et toutes ses dépendances, tous les autres prieurés de l'abbaye situés dans son diocèse, et

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généralement tout ce qu'il y possédait. Cette transaction commencée à Vitré fut conclue et entièrement terminée cà Tours, l'an 1187 Comme gage d'union et sceau d'une réconciliation parfaite l'évéque de Saint-Malo vint solennellement rendre visite aux religieux de Lehon. Les moines lui firent féte et le reçurent sous le dais avec les marques de la plus sincère vénération ^^K

Nous avons dit que Saint-Magloire de Paris avait cédé à Marmoutier le prieuré de Bailleul en même temps que celui de Lehon. Ce prieuré, situé dans le diocèse d'Avranches, avait été fondé par Guérin de Bailleul qui donna aux religieux de Lehon l'égUse de Bailleul avec le droit de patronage dont il jouissait, le cimetière, les dîmes et toutes ses dépendances. Ils en avaient joui fort paisiblement tandis qu'ils étaient demeurés sous la juridiction de l'abbaye de Saint-Magloire de Paris ; mais ils ne se furent pas plutôt soumis à celle des abbés de Marmoutier, que Guillaume et Eudes de Bailleul successeurs de Guérin, s'emparèrent de tout, disant pour raison qu'ils n'avaient jamais rien donné à l'abbaye de Marmoutier. Cette violence dura jusqu'à l'année 1191. Mais ils rentrèrent enfin en eux-mêmes, reconnurent l'excès auquel ils s'étaient laissé aller, remirent aux religieux tout ce qu'ils leur avaient ravi, les prirent sous leur protection et s'engagèrent par serment à les défendre contre tous ceux qui leur porteraient préjudice. Et afin que cette

(1) Hist. de Mar.

(2) Dom Morice.

cession et restitution eût plus de force, elle fut confirmée et scellée du sceau de Guillaume, évêque d'Avranches, et du sceau de son chapitre

Cependant le monastère de Lehon avait repris sa vie régulière. L'abbé Hervé de Marmoutier, sachant bien que la régularité et la piété sont les conditions premières de l'existence d'une communauté, ne s'était pas contenté de contribuer par de généreuses offrandes ^"-'^ aux réparations les plus urgentes du prieuré, il avait mis cà sa téte l'un de ses religieux les plus pieux et les plus capables. Il s'appelait Geoffroi de Corseul. De nationahté bretonne, le surnom de Corseul ou Coursol indique ou le lieu de sa naissance ou celui dont son père était seigneur ; bien fait et de bonne mine, Geoffroi joignait à son illustre naissance une grande humilité et un grand fond de religion Entré de bonne heure dans les ordres, il avait fait choix, pour y embrasser la vie monastique, de la célèbre abbaye des bénédictins de Tours. Son supérieur qui connaissait son amour de la règle et l'énergie de son caractère, le choisit comme l'un des hommes les plus distingués de sa congrégation et comme le plus propre à rétablir l'ordre dans le monastère troublé de Lehon. Tout en s'occupant avec zèle de la réforme de sa communauté, le nouveau prieur travailla activement à la reconstruction et à l'agrandissement de l'éghse du monastère. On peut encore

(1) Hist. de Mar.

(2) Il avait donné « vingt deux mille sols. » (s) Hist. de Mar.

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juger aujourd'hui, par ce qui reste de ces belles ruines, de Fintelligence et du bon goût de Geoffroi. Cependant la providence ne lui laissa pas achever entièrement son œuvre. Hervé, abbé de Marmoutier ayant donné sa démission, Geoflfroi tut élu pour lui succéder en 1187. On voit figurer son nom en qualité d'abbé de Marmoutier, au bas d'un traité de paix signé à Louviers en 1196, entre Philippe roi de France et Richard roi d'Angleterre. A l'exemple de son saint prédécesseur, Geoffroi se démit de sa charge d'abbé en 12 10, après avoir refusé, malgré les instances du pape, l'évêché de Saint- Malo. Il préféra terminer sa belle vie dans l'obscurité du cloître.

Malgré le titre de prieuré qu'on lui avait imposé et la défense qu'on lui avait faite d'être des abbés, Lehon était resté de fait une véritable petite abbaye Il prenait le nom de Prieuré- Roy al, et dom Lobineau, dans Yavis qui précède les Vies des Saints de Bretagne, nous apprend que dans l'acte de députation des ambassadeurs chargés de traiter de la rançon de Charles de Blois, prisonnier des anglais, on voit à la suite de la signature des abbés bretons, celle du Grand-Prieur de Lehon Non seulement le prieuré était exempt de toute juridiction épiscopale, il possédait même de nombreuses églises dans divers diocèses. Dès 11 56 Jean évêque de Saint-Malo

(1) « ... Cœnobium hoc Lehonense abbatiae praerogativa imprimis nobilitandum arbitror ; primis enim fundationis suje temporibus abbates habuit superiores, ut patet ex cartulariis perantiquis S^'-Michaelis de Monte et S*'-SaIvatoris de Rothono ; nec solum imperscriptibili temporis lapsu, id est annis centum et ultrà hoc gloriœ titulo enituit; quamdiu scilicet Maglorium suum possedit, sed etiam multos post annos... » (Man. lat. 12679). — Le monastère de Lehon porte encore le nom d'abbaye dans l'acte de donation des ruines du château, aux religieux, par Charles Bruslart en 1644.

(2) Anciens Evéchés de Bret.

confirmait à Durand, prieur de Lehon, les églises de Sainte-Marie de Lehon, Saint-Pierre d'Evran, Saint-Juvat, Saint-Laurent de Tréveron, Saint-Malo de Brusvilli, Saint-Melaine de Trélivan, Sainte-Marie de Cœsmur, Sainte-Brigitte de Tregavou, ainsi que les cimetières, chapelles et dîmes de ces dites paroisses. Pierre, successeur d'Albert sur le siège de Saint-Malo, ajoutait à cette liste les églises de Calorguen, de Trévérien, la chapelle de Saint-Nicolas-des- Champs en Lauvallay, les chapelles de Saint-Urial et de Saint- Maudez en Corseul, celles de Taden et de Trélat, le prieuré de Saint-Malo de Dinan, les ' droits de dîmes en Plouër, Caulnes, Yvignac et Tréfumel et le baiUiage de Dinard ; il reconnaissait aussi comme soumises au monastère les éghses de Bécherel et de Plouasne ainsi que leurs chapelles. Lehon possédait encore des paroisses dans les évêchés voisins : dans l'évêché de Dol, les paroisses de Saint-Judoce, de Saint-Scophile, de Pleugueneuc et la chapelle de Notre-Dame de Lex ; dans celui de Saint-Brieuc, Plourhan, Lanleff, Saint-Quay et Bréhat, et le baiUiage de Saint- Quenneuc en Quessoy ; dans le diocèse d'Avranches l'ègUse des Saint-Cyr et Julitte ; enfin dans le diocèse de Trèguier, Saint-Magloire de Châtelaudren et dans celui de Saint-Pol le prieuré de Saint- Martin de Morlaix. Lehon jouissait même de bénéfices situés en Angleterre, au diocèse de Lincoln : les éghses de Lodrèce et de Huscon

(i) Ane, Ev. de Bret. — Hist. de Mar. — Lettres, déclarations, chartes et aveux divers. — On

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Geoffroi de Corseul avait donné au monastère une forte impulsion religieuse ; aussi le prieuré continua-t-il de prospérer durant les siècles suivants. Les moines heureux dans leur solitude, sous le régime de l'observance régulière, vivaient en paix, et Dieu les bénissait ; le ciel versait sur lui ses bénédictions avec abondance, et l'on y voyait venir les biens temporels de tous côtés à proportion des biens spirituels qu'on y pratiquait. Les seigneurs bretons, confiants dans la prière des religieux s'empressaient de leur accorder des bénéfices et d'établir pour eux de riches fondations. « Le temps s'envole rapidement, disaient ces vieux chevaHers, les jours de l'homme s'évanouissent comme l'ombre ; il faut penser à notre éternité. » Leur foi était vive, ardente ; elle savait agir et prier. Plusieurs même demandaient, comme une insigne faveur, d'être inhumés dans l'ègUse du couvent, comme pour respirer encore dans la tombe, le doux parfum des prières et des offices divins. Jean et Allain Leblanc, chevaHers, donnent en 1290 à Rolland prieur de Lehon, un revenu de froment sur la Chaperonnais en Evran. L'année suivante, Robert de Broons et son frère donnent (c à Dieu et aux moines de Saint-Magloire de Lehon )), un quart de froment à prendre à perpétuité sur la dîme de Plouasne. En 1421, Olivier de Coëtquen et, en 1242, Geoffroi et Guillaume de la Motte donnent

remarquera l'expression peu aimable dont se sert l'auteur du Manuscrit latin pour désigner la Normandie : « ... etiàm in terrâ iniquorum bona possidebat, in episcopatu scilicet Abrincensi, ecclesia SS. Circi et Julitt^e... » On voit que le vieux moine n'a point oublié le pillage de l'abbaye par les Normands au X" siècle, et qu'il en veut encore à leurs descendants.

l'un une dîme et l'autre une terre au prieuré. Dans les dernières années de ce XIIP siècle, sous les priorats de Guégo, — 1 262-1 266

— de Jean — 1281 — de Robert — 1298, — de Jean Le Febvre,

— 1303 — et de Jean de Lovignè — 13 12 — , Lelion acquit de nouvelles rentes et dîmes en Plouasne, Plouha, Lanleff, Evran, Trévron, Yvignac et Tréméreuc. Robert, fils de Guillaume de Sancto Praio, donne aux religieux en 1249, une dîme qu'il possède en Pleudilien. En 1278, Geoffroi de Bourco écuyer, dont le sceau portait un lion couronné, engage à Lehon deux dîmes sises en Saint- Quay. Le prieuré possédait dans cette dernière paroisse un rocher sur le bord de la mer, appelé vulgairement nie de la Comtesse, plus une pêcherie au pied. La même année Alain d'Avaugour sire de Goello, se fait religieux et restitue à Lehon le manoir et l'herbergement de Portrieux. Enfin, les moines de Lehon étaient possesseurs à Saint-Pôtan, du bailliage de Quiveron — aujourd'hui le village de l'Équivy, — et à Plévenon, de la chapelle de Saint-Géran

A la fin du XIL siècle, les environs de Dinan étaient encore très boisés ; vers l'ouest de la ville surtout, à l'endroit occupé aujourd'hui par l'asile des religieux de Saint-Jean-de-Dieu et par le village du Saint-Esprit, s'étendait une vaste forêt, nommée Ahia — la Haie — toute remplie de chênes séculaires et d'autres arbres vigoureux. Elle appartenait aux seigneurs de Dinan. L'un d'eux, Alain, l'adversaire redouté de Richard Cœur-de-lion, permit en 1 149

(i) Dom Morice. — Blancs Manteaux. — Ane. Ev. de Bret.

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aux religieux de Lehon d'y prendre chaque jour une quantité de bois égale à une charge de cheval : « tit singuUs diebiis... haheaut îinam siimmam lignorum silva quantum uiius equus super dorsum suuni in statura sua seinel portare poterit » Cette donation signée de Robert son frère et d'autres témoins, fut confirmée en 1209 par Juhel de Mayenne, Sire de Dinan. En 12 18, Dreux de Mello, gendre de Juhel, Seigneur de Loches et de Dinan, ayant résolu de vendre le bois de (c sa haie, ou forêt de Dinan )), en réserve une partie pour les moines de Lehon où pendant quatre ans ils pourront s'approvisionner. Cet approvisionnement comprenait le droit de prendre du bois pour le labourage et la défense du sol, le droit de chauffage qui ne s'arrêtait pas seulement au bois mort, à terre ou sur pied, mais qui s'étendait aussi jusqu'au « mort-bois, c'est-à-dire aux saux, morsaux, espines, aulnes, gênez, genevrons, etc.. )>

Gervaise de Dinan, la digne fille d'Alain, compléta ces libéralités et se montra l'une des plus généreuses bienfaitrices du monastère. En octobre 1233 voulant, dit-elle, réparer les torts de sa famille a l'égard du prieuré, elle cède aux moines de Lehon en toute propriété, une portion considérable de cette forêt : « le terrain compris entre le ruisseau Jual, la route de Dinan, le ruisseau de La Haie et les terres du prieuré. » La pieuse donatrice jure sur les Saints Évangiles d'observer cette donation, et n'impose d'autre charge aux religieux, que de célébrer tous les ans une messe pour le repos

(i) Blancs Manteaux.

de son âme. Cette charte fut confirmée par le pape Grégoire IX, la huitième année de son pontificat. Cette même année Gervaise de Dinan renonça comme à une injustice, à l'usage qu'avaient les seigneurs de Dinan, de prélever tous les ans une rente sur le revenu du monastère de Lehon. Elle le fait, dit-elle, « pour l'âme de son pére, de Rolland son prédécesseur, de Juhel son mari, pour l'âme de ses en-

fants, Jean, Isabelle et Mar

guérite et de leurs héritiers. »

Elle s'oblige, elle et ses descendants, à céder à l'église Saint- Magloire de Lehon, s'ils venaient à manquer à leur parole, la terre de Dinan et les revenus qu'elle comporte. Cet acte a été fait et signé à Lehon ; il porte le sceau de Gervaise avec ces mots : « domina Dynanni et comitissa de Pemhroco » Elle pria l'archevêque de Tours de confirmer cette donation

En 1298, Guillaume abbé de Beauheu, scellait un acte par lequel Geoffroi Mengui et Thomase sa

(1) Archives des Côtes-du-Nord. — Voir les notes VIII et IX à la fin du vol.

(2) Voir la note X à la fin du volume.

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femme terminaient les contestations qu'ils avaient avec le prieur de Lehon, au sujet d'un moulin « apud Haiam Dinanni ». Le prieuré devenait également alors propriétaire des moulins et pêcheries de Brachésac, situées sur la Rance en Lanvallay. Ces moulins et pêcheries devaient être considérables, car les religieux n'en firent pour ainsi dire l'acquisition que par morceaux, tantôt achetant une part, tantôt en recevant une autre en pur don des divers propriétaires ou ayant droits. En 1295, le monastère payait encore à Agnès d'Appigné pour ces mouHns une somme de ce sexante sous de monaie corante ; cel est à savoir es foires de Dynan trente souz, e ou hage de Dynan, autres trente souz ». Ces mouHns ne devinrent la propriété définitive du prieuré qu'en 1299 ou même en 1300, alors qu'Olive de Lanvallay renonça à sa neuvième part et G. du Loup à ses droits de mouture

Les moines, une fois mis en possession de la vieille forêt que leur avait cédée Gervaise, s'empressèrent de la défricher. S'ils en conservèrent une partie pour les besoins du monastère, ils y firent de larges éclaircies, nettoyèrent les halliers et se ménagèrent pour leur bétail d'abondants pâturages. Grâce à leur travail et à leurs soins, la forêt, un demi-siècle plus tard, était remplacée par un gai village, entouré de champs cultivés et de riches jardins. Ce village dit du Saint-Esprit, s'est appelé, pendant longtemps le village de la Grande-Haie. En 1340 Yves, évêque de Saint-Malo, reconnaissait,

(i) Archives des Côtes-du-Nord.

avec l'assentiment du prieur de Lehon, que le village de Ahia] alors très peuplé, était trop éloigné de l'église paroissiale, pour que ses habitants pussent entendre exactement la messe. Sur la prière d'Olivier du Pin, clerc, de Rolland et d'Olivier du Chalonge, le prélat ordonnait qu'une chapelle serait bâtie sur le bord de la route, sous le vocable de Notre-Dame et de Saint-Martin. Le prieur de Lehon devait en être le patron et le présentateur

Le couvent de Lehon n'était pas seulement important par ses nombreuses possessions de terres et d'églises et par ses droits de patronage ; il était encore puissant par ses droits et ses' privilèges temporels. Un aveu de 1543 rendu au Dauphin comme duc de Bretagne, par Pierre d'Acigné, prieur commendataire, reconnaît au Prieuré le droit de haute, moyenne et basse justice, de sèpe, colliers et justice patibulaire ; le prieur exerçait sa juridiction par l'intermédiaire des Sénéchaux et des baillis, et il ne relevait directement que de la Cour Présidiale de Rennes. Des actes du XIV^ siècle montrent le prieur usant de ce privilège féodal. En Mars 1306, le prieur Jean Le Fehvre rend une sentence d'absolution en faveur de Raoul Le Forestier, accusé d'avoir assassiné Colin Rolland. La même année trois clercs étaient détenus dans la prison du monastère, sous prévention de meurtre ; mais l'archidiacre de Saint-Malo

(i) Voir la note XL

{2) Archives de la Loire-Inférieure.

LEHON DEPUIS SA FONDATION

les réclama en leur qualité de clercs ; ils furent d'ailleurs reconnus innocents

Dans ce même temps, le prieur envoyait citation a Rolland de Tréméreuc, chevalier, à son frère et à ses complices pour rendre compte de leurs violences à l'égard d'un sergent du roi nommé Aufred. Le sergent était venu au manoir de Rolland apporter une citation du bailli de Tours, à la requête du prieur de Lelion. On avait injurié le sergent et ceux qui l'accompagnaient, enlevé leurs chevaux et bagages, et barricadé le manoir pour en interdire l'entrée aux gens du roi. Après enquête le Parlement ordonna que la portion fortifiée du manoir serait détruite, que Rolland serait détenu au Châtelet jusqu'à ce que ses complices et son frère y soient amenés, et que son revenu serait saisi, en laissant toutefois à sa femme et à ses enfants une pension suffisante à leur entretien Treize ans après, en 13 19, le prieur Hamon Mirvant fait assigner Geoffroi de Montfort, seigneur de Plancoët, à comparaître devant lui (c pour plusieurs violences que ledit messire avait fait audit prieur et à ses gens, lesqueux sont en la spéciale garde du roy...»

En 1332, Renaud de Groshois, prieur, recevait une requête de Geoffroi de Boiséon pour être autorisé à poursuivre Guillaume Thomias, dit le Mœnne, de la paroisse de Lehon, pour se faire rem-

(1) Dom Morice.

(2) Blancs Manteaux.

(3) Blancs Manteaux.

— Ane. Ev,

— Ane. Ev.

bourser d'une dette. Ce prieur que Charles de Blois appelle (c son ami et conseiller » donna au recteur et à l'église de Saint-Quay un manoir, un colombier et une vigne, à la charge d'un rais annuel de froment

En historien fidèle, je ne puis passer sous silence un usage assez bizarre, très commun dans la Société laïque, mais auquel n'avaient droit dans la Société religieuse, que les commanderies de Saint-Jeande-Jérusalem, quelques évéchés et le monastérede Lehon. Cette coutume s'appelait la Quintaine. Le jour de la seconde fête de la Pente-

côte, les nouveaux mariés étaient obligés, sous peine d'amende, de venir à cheval rompre une lance contre l'écusson du monastère, en présence du prieur, des moines, du Sénéchal et des autres officiers du prieuré. Dès que cette cérémonie avait été accomplie par leurs

(i) Blancs Manteaux. — Ane. Ev.

LEHON DEPUIS SA FONDATION

époux, les nouvelles mariées s'avançaient à leur tour au milieu de l'assemblée ; elles devaient alors chanter quelques couplets devant l'assistance et donner ensuite l'accolade au Sénéchal Il faut convenir que cette scène ne manquait pas de piquante originalité.

Le monastère fut dirigé pendant la dernière moitié du XIV^ siècle par les prieurs dont voici les noms : Olivier Le Vayrier — 1 3 5 1 ; — Raoul de Poiicy — 1371 ; — Bertrand de Lamberte — 1374- 1395 — et Giraud de Palmes — 1398. — A ce dernier succéda en 1407 Raoul Polio qui gouverna le prieuré jusqu'en 1440 Son père s'était retiré près de lui et sans avoir pris l'habit monastique il vivait pour ainsi dire de la vie religieuse. Le vieillard mourut en 141 6 et fut inhumé dans l'église monacale sous une pierre tumulaire dont nous donnerons la description plus loin.

Raoul Polio fut le dernier prieur conventuel de l'abbaye de Lehon. A sa mort, survenue en 1440, commença la déplorable institution des prieurs commendataires. Plusieurs d'entre eux furent certainement des hommes de mérite et d'une haute personnalité ; quelques-uns même furent de pieux personnages, dévoués au monastère. Cependant pour le plus grand nombre, qui ne résidait pas, la commende

(1) «... Noviter nupti tenentur feria 2^^ Pentecostes cursum ex equo ad palum lanceam infringere aut nummum solvere ; nuptae vero epithalamum coram omnes canere et osculum seneschallo prœbere... » (Man. lat. 12.679). On prétend que la mariée chantait :

« Si je suis mariée^ vous le savez bien ;

Si je suis à mal aise, vous n'en savez rien.

Ma chanson est dite, je ne vous dois plus rien. »

(2) Voir la note XII, à la fin du vol.

ne fut qu'un simple revenu, une propriété viagère à laquelle ils n'attachèrent pas l'idée d'un devoir sérieux. L'autorité des prieurs claustraux, gênée et amoindrie, en subit une atteinte funeste et la vie religieuse elle-même un coup presque mortel. C'est donc bien là qu'il faut chercher la principale cause de la ruine matérielle du prieuré et de sa décadence spirituelle jusqu'à la fin du XVP siècle. \ -

Le premier nom qu'enregistre l'histoire est celui de GuUlaume tfEstoutevilk, archevêque de Rouen et cardinal d'Ostie — 145 1- 1483 — issu de race royale il était le second fils de Jean d'Estouteville et de Marie d'Harcourt. Après avoir fait ses études à l'Université de Paris, il entra dans l'ordre de Saint-Benoit pour s'élever de là aux plus hautes situations. 11 fut en effet comblé de titres, de charges, de richesses, avec une profusion et une accumulation extraordinaires. Evêque de Digne, de Béziers, de Maurienne, d'Ostie, de Vellétri, de Porto et de Sainte-Rufine, archevêque de Rouen, il fut de plus créé cardinal en 1439 par le pape Eugène IV. Il possédait en outre les abbayes de Saint-Ouen de Rouen, de Jumiéges, de Montebourg, du Mont-Saint-Michel et les prieurés de Saint-Martin-des-Champs, de Grand-Pré, de Beaumont-en-Auge et de Lehon. Les papes le chargèrent plusieurs fois en qualité de légat et de nonce, de négociations importantes à la cour de France ;

(i) Voir la note XIII, à la fin du vol.

{2) Sa grand'mère était la fille de Charles V.

LEHON DEPUIS SA FONDATION

il fut même sur le point, à trois reprises différentes, de ceindre la triple couronne. Il donna tous ses soins à la réforme de l'Université de Paris dont il publia un règlement, le 29 juin 1452. En 1464 un vif démêlé ayant surgi entre Louis XI et le pape, au sujet de la Régale, le cardinal fut menacé d'une accusation de haute trahison : Louis XI ne pouvait pardonner l'esprit d'indépendance. Le vieux cardinal fut un des ornements de la cour de Paul III — 1454-147 1, — et comblé par lui d'égards et d'honneur. Tous les historiens font l'éloge de sa prudence, de sa maturité, de son expérience et de sa générosité. On l'appelait ce le soutien et la gloire de la Sainte Eglise Romaine. » Guillaume d'Estouteville mourut à Rome, le 22 décembre 1483. On lui fit de somptueuses funérailles; son corps fut inhumé dans l'église de Saint-Augustin qu'il avait fait bâtir, et son cœur fut rapporté à Rouen. Il fit un noble usage de ses immenses revenus : il décora richement Sainte-Marie-Majeure ; il embellit la cathédrale de Rouen qui lui doit ses deux tours ; il commença le palais archiépiscopal de cette ville ; l'égHse abbatiale de Saint-Ouen fut aussi l'objet de sa munificence. Son biographe atteste qu'il se montra généreux à l'égard du prieuré de Lehon et qu'il fit placer son écusson sur le chanceau principal de l'église du monastère. Toutefois son plus glorieux titre à la reconnaissance de l'histoire est d'avoir reconstruit une partie de l'abbaye du Mont-Saint-Michel ; c'est à lui en effet qu'on doit la crypte et le chœur, ces incomparables murailles qui à elles seules suffiraient à immortaliser son

nom. Ce fut aussi un grand acte de sa vie, de présider le procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, en 1458 '^'\

Un autre cardinal, Philippe de la Chambre, appelé communément le cardinal de Pologne, posséda aussi en commende le prieuré de Lehon ; il fut le prédécesseur immédiat de Louis d'Acigné. 11 était originaire de Savoie, et fils du comte Louis et d'Anne de la Tour ; il fut évéque de Bologne, de Tusculum et de Frascati et abbé de Corbie, Créé cardinal prêtre du titre de Saint-Martin-des-Monts le 7 novembre 1533, il fut nommé à l'évêché de Quimper en 1546. Il résigna son évéché en 1549 niourut à Rome l'année suivante, le 20 février ; il fut inhumé chez les Minimes de la Sainte-Trinité du Mont Pincius Une clef de voûte du prieuré portait son écusson.

Guillaume Giiéguen qui succéda au cardinal d'Estouteville était un homme doué d'une intelligence remarquable. François II, duc de Bretagne, lui confia plusieurs missions importantes, et le fit abbé de Saint-Sauveur de Redon. Le roi Charles VIII, dont il fut le confesseur ainsi que de la reine, le nomma pro-chancelier de Bretagne et peu après premier président de la Chambre des Comptes de Nantes. Il devint enfin évêque de cette ville, l'an 1500 ; il mourut le 29 novembre 1506 ; ses restes furent déposés dans l'égKse Saint-Pierre de Nantes, sous un magnifique tombeau de marbre. Mathurin de Plédran évéque de Dol et son frère Jean de Plédran, doyen de

(1) Christophe, Hist. de la papauté au XV* siècle. — Jager, Hist. de l'EgL de France, etc., etc., etc.

(2) Les cardinaux de Bretagne, par l'abbé Paul, Paris-Jallobert. — Dom Morice.

LEHON DEPUIS SA FONDATION

Nantes avaient fondé pour lui dans l'église cathédrale de Saint- Brieuc un anniversaire qui se célébrait le 24 janvier Ce fut lui qui fit exécuter après en avoir lui-même dressé le plan, la grande fenêtre du chevet de l'eghse du prieuré, ainsi que Télégante rosace qui la surmontait et dont on admira les splendides vitraux jusqu'à la Révolution française. Il s'était démis de son bénéfice en 1498, en faveur de François Vitron, chanoine et chantre de la cathédrale de Dol.

C'est à cette époque de notre histoire qu'il convient de placer un épisode touchant conservé avec soin par la tradition et vraiment digne d'être rapporté. Charles VIII, roi de France, venait de mourir, le 17 avril 1498. Profondément affligée de cette mort, la reine Anne, veuve du monarque défunt, résolut de venir demander à sa chère Bretagne un peu de consolation à son immense douleur Elle se rendit à Nantes, le 8 novembre 1498, où son cher peuple la reçut avec de vifs transports de joie et des cris d'allégresse. Le clergé s'avança processionnellement à sa rencontre avec la croix et les saintes rehques, et lorsque la reine arriva aux portes de la ville, une jeune fille superbement vêtue lui en présenta les clefs d'argent sur un plateau d'or. De Nantes elle alla tenir ses Etats à Rennes, puis elle vint à Dinan. C'est au retour de ce voyage, pour rentrer à Rennes, que se passa le fait suivant. Jadis la route de Rennes à

(1) Dom Morice.

(2) Man. Lat. 12.679,

(3) De Bussy, Hist. de Ui Petite Bret.

Dinan, avant sa jonction avec celle de Saint-Malo en 1781, tournait au village des Loges — une ancienne voie romaine — et passait par Saint-James, Lehon, le Bas-Bourgneuf, pour arriver à Dinan, par la Porte du Guichet, et plus tard en 1620, par la Torte Saint-Louis. Au sortir de Lehon, l'ancienne route de Rennes, après avoir traversé le vieux pont jeté par les moines sur la Rance, tourne brusquement à droite ; taillée à pic dans la montagne, elle devient excessivement raide et difficile.

La reine venait de traverser Lehon La foule idolâtre de la bonne Duchesse, lui faisait une escorte joyeuse. Les gens chantaient en chœur une jolie chanson bretonne, lorsque tout-à-coup les mules fatiguées s'arrêtent en pleine côte. En vain les valets les excitent de leurs cris et les criblent de coups, elles perdent pied. Le

(1) Ce pont en pierre, du plus gracieux effet, jeté au fond de la vallée, comme sur un torrent des Alpes, tombait en ruines en 1701 ; le roi en ordonna alors la reconstruction. — Voir la note XXV, à la fin du vol. — L'arche du milieu fut coupée en novembre 1799 par ordre du général Tribout, pour arrêter l'armée vendéenne maîtresse de Dol. Il a été question de remplacer ces antiques arches de granit, par un vulgaire pont en fer. Nous avons appris avec plaisir, de la bouche même de M. le ministre des travaux publics, que ce changement n'aurait pas lieu.

(2) B. Jollivet. — Ogée.

LEHON DEPUIS SA FONDATION

lourd carrosse recule entraînant les mules et menaçant de renverser la reine dans le fossé qui borde la route. Une catastrophe est imminente. Les dames de la reine poussent des cris d'effroi et appellent au secours. Mais déjà les paysans ont vu le danger : soudain ils s'élancent vers le carrosse royal, de leurs bras robustes ils le saisissent comme dans un étau, et l'arrêtent. Leur dévouement pour la duchesse tient réellement du délire ; ils détélent les mules et prennent gaiement eux-mêmes au timon la place de l'attelage ; au même instant d'autres paysans, non moins enthousiastes s'arcboutent à l'arriére de la voiture ; le pesant carrosse s'ébranle, et sous l'élan vigoureux de ces coursiers d'un nouveau genre, il atteint presque lestement le sommet de la côte. La reine émue de cet acte de fidélité si simple, mais si vrai, remercie avec bonté ces braves gens et leur dit : (c Désormais, en souvenir de votre bonne action et de votre dévouement pour moi, cette rue portera mon nom ; je veux qu'elle s'appelle la rue ^nne ». C'est le nom que porte encore aujourd'hui cette partie du chemin. Les ignorants l'appellent sans doute la riie-aux-ânes ; mais les habitants n'en sont nullement flattés, et il faut convenir qu'ils ont mille fois raison de protester contre ce nom, pour eux si peu digne de respect

(i) Ce fait est rapporté par plusieurs historiens sérieux. La désignation de cette rue sous le mon actuel de rue-anx-ânes dans certains actes du XVIP siècle, suffit-elle pour infirmer l'exactitude de ce trait d'histoire ? Nous ne le pensons pas. Nous y voyons au contraire la confirmation de son existence. Le peuple conservant à la fois le souvenir de l'histoire des mules et le nom de la reine, a facilement uni et confondu les deux mots, et tout simplement donné à cette rue un nom qui convenait mieux à son langage imagé et qui lui rappelait cette aventure d'une manière plus pittoresque.

Au chanoine Vitron succéda en 1506 Jean Jamet, licencié en droit civil et canonique, puis l'année suivante D£aihieu %ohaii]t qui étant religieux doit être mis au nombre des prieurs réguliers ; il ne posséda la commende qu'une année. L'histoire n'a pas conservé la date précise de la mort de François de Cramon qui fut son successeur en 1507. Un aveu du 26 Juillet 1524 déposé à la chambre des comptes de Bretagne est fait au nom de François Hamon, grand aumônier de France, prieur de Saint-Magloire de Lehon. Un autre aveu en date du 5 Septembre 1527, porte la signature de François Hamon, évêque de Nantes et prieur de Lehon

Cet évêque de Nantes, neveu du cardinal Guibé, était en même temps abbé de la Grenetiére au diocèse de Luçon et prieur commendataire de Saint-Méen et de Vertou. A sa mort survenue le 7 Janvier i^]2, Louis d'Acigné lui succéda à la fois sur le siège épiscopal de Nantes et dans la commende de Lehon ; il était de plus doyen de Notre-Dame de Lamballe, abbé de Relec de l'Ordre de Giteaux et prieur du couvent de Sainte-Trinité de Gombourg. Il posséda Lehon jusqu'à sa mort arrivée le 13 Février 1542 ; il fut inhumé dans le chœur de l'église de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, à Rennes.

Tierre d'^cigné, trésorier et chanoine de Nantes, succéda à son oncle dans les deux bénéfices de Gombourg et de Lehon. Il défendit avec énergie les privilèges du monastère contre l'évêque de Saint-

(i) Archives de la Loire-Inférieure,

LEHON DEPUIS SA FONDATION

Malo. Ce dernier, renouvelant une vieille querelle, prétendait avoir sur le prieuré droit de juridiction. La cause fut, comme elle l'avait été jadis, portée à Rome. Après avoir entendu les deux parties, le souverain pontife confirma l'immunité du prieuré et le déclara de nouveau exempt de la juridiction épiscopale. Pierre d'Acigiié fut remplacé en 15 51 par Gervais de Goin, commendataire et prieur régulier auquel succéda en 1558, Louis GuilJard, évêque de Châlons et de Senlis. Celui-ci résignala commende en Janvier 1561, et eut pour successeur Jean de Hangest, chanoine de Notre-Dame de Paris et protonotaire apostolique. Ce dernier construisit une infirmerie spacieuse et commode, mais il aliéna une partie considérable des biens du prieuré Nommons encore Claude de Saintes de 1570 à 1574, à la fois commendataire et prieur régulier ; il était docteur en théologie et prédicateur ordinaire du roi. Après lui, le prieuré passa aux mains de Simon Rohineau, clerc de Paris. Ce commendataire fut un véritable tyran ; il traita Lehon en pays conquis et se montra à l'égard des religieux d'une exigence impitoyable, les pressurant à merci et leur refusant même la rente annuelle qu'il leur devait. Les religieux presque réduits à la misère, furent contraints d'en appeler à la justice ; la cour de Rennes reconnut le bien fondé de leurs réclamations, et le clerc parisien égaré parmi les

(1) Voir la note XIV à la fin du vol.

(2) Man. lat. 12679.

(3) Man. lat. 12679.

moines, fut condamné malgré la protection du cardinal de Lorraine, à payer aux religieux la rente qu'il leur refusait contre tout droit ; il trépassa en 1585.

A partir de cette époque, la charge de prieur commendataire semble devenir, pendant prés d'un siècle, héréditaire dans la famille

Bruslart. Plusieurs seigneurs de cette maison se succèdent en effet immédiatement dans cette charge.

Le plus célèbre des trois est Charles Bruslart, de 1586 à 1622. Chanoine de Paris, aumônier et conseiller intime du roi, il possédait aussi en commende les abbayes de Néaufle et de Joianval. Il fut contraint, pour obéir à un édit du roi, de vendre une partie notable des biens du prieuré. Mais il mérite les éloges de la postérité pour la protection qu'il accorda au R. Père Noël Mars et l'aide efficace qu'il lui prêta dans l'œuvre importante de la réforme du monastère de Lehon et de l'ordre Bénédictin en Bretagne. Nous en verrons l'histoire dans un chapitre suivant.

LE CHATEAU

Le Château

ORIGINE. — DESCRIPTION. — LES ÉCROULÈRES. — LA TOUR DU LION BATAILLE DE LEHON. — SIÈGE DU CHATEAU PAR HENRI II D'ANGLETERRE.

SECOND SIÈGE ET PRISE DE LA FORTERESSE. LE CHATEAU DÉMANTELÉ. — IL EST RECONSTRUIT PAR ROLLAND DE DINAN. LA DUCHESSE CONSTANCE. — GERVAISE DE DINAN. CHARLES DE BLOIS. — LE DUC DE LANCASTRE. OLIVIER DU GUESCLIN FAIT PRISONNIER A LEHON. — BERTRAND DU GUESCLIN. LE SIRE DE CLISSON. — GOUVERNEURS.

LE CHATEAU DÉTRUIT SOUS LA LIGUE. RUINES DONNÉES PAR LE ROI A CHARLES BRUSLART, PRIEUR COMxMENDATAIRE DU PRIEURÉ. — LE PRIEUR LES ABANDONNE

AUX RELIGIEUX. - LE CHATEAU VENDU COMME BIEN NATIONAL. RUINES ET TERRAINS DONNÉS A L'ÉGLISE PAROISSIALE DE LEHON. CHAPELLE SAINT-JOSEPH-DE-CONSOLATION PANORAMA SPLENDIDE DU HAUT DES REMPARTS.

Aux regards du promeneur qui descend de Dinan vers Lehon, soit par le Chemin neuf, soit par la route accidentée et champêtre du Mont-Parnasse, s'offrent imposantes encore, mais désolées, les ruines du vieux château de Lehon. De l'autre côté du Moulin-au-diie se dresse le monticule escarpé, la Montagnette, comme l'appelle d'Argentré, sur le sommet de laquelle s'élevait jadis majestueux et sévère, le château-fort de Lehon, à cinquante pas environ de la Rance dont il défendait le passage et commandait le cours.

L'origine de ce château est incertaine. Toutefois il est permis de penser que dés le temps de l'occupation romaine en Bretagne, ce monticule escarpé, si admirablement indiqué comme lieu stratégique, fut utiKsé par les généraux romains pour servir sinon de camp, du moins de poste d^observation militaire. Monsieur Léon Maître

(i) Ce moulin aujourd'hui, et depuis longtemps employé à la mouture du blé, avait été dans le principe un moulin à draps, comme l'indique la note suivante extraite du compte du Receveur des Seigneuries de Dinan et d'Avaugour, pour les années 1490, 149^ et 1493.

« Fermes. Après compte ce dit Receveur du revenu des fermes de lad. recepte tant à cause de lad. « Seigneurie de Dinan que à cause de lad. Seigneurie d'Avaugour.

« Premier : En ce qu'est le moulin à draps de Lehon n'en a ferme ni recepte pourtant que paravant « son institution les françois et autres gens de guerre estant en garnison aud. lieu de Dinan rompirent et ce abatirent la Roe, marbres, et autres bouays dicelui moulin et tellement le démolirent quil a esté et encore c( à présent est ruyneux sans rien faire ne profiter et n'en a ce dit receveur riens reçus par quoy ne s'en « charge de riens. » (Archives des Côtes-du-Nord).

LE CHATEAU

él

pense même que le nom de Lebon vient des deux mots civitas

legionum Quoiqu'il en soit, la main de l'homme rendit plus abrupte encore les pentes de cette éminence naturelle, et en fit au moyen âge une gigantesque motte féodale '^^\ la couronna de remparts et de bastions et y fit bâtir au centre un donjon qui dominât tout le pays d'alentour. Pourquoi ne pas attribuer à Nominoë luimême, la fondation de ce château ? Rien de plus naturel en effet, que le roi de Bretagne, après avoir bâti dans la vallée de la Rance, un monastère, érigeât sur la hauteur voisine, une forteresse, pour défendre ses moines favoris et protéger les reliques saintes dont il avait lui-même provoqué l'enlèvement par les ermites de Lehon. L'invasion normande à la fin du siècle, dût trouver le château désert ; la garnison, s'il y en avait une, s'était enfuie, on le comprend, à l'approche des sauvages envahisseurs. Ceux-ci, maîtres absolus du pays, brûlèrent probablement le château, comme ils avaient incendié le couvent.

On peut du moins affirmer sans crainte que le château existait avant la ville de Dinan. Il était composé d'une enceinte rectangulaire un peu plus longue que large, munie de huit tours. La face principale du quadrilatère, celle de l'Est, mesure cent dix mètres de

(1) M. l'abbé Daniel, archiprêtre de S. -Sauveur de Dinan propose l'étimologie suivante : lé, lais, bordure ; Lehon, lieu situé sur le bord delà rivière de Rance.

(2) A. de la Borderie, Bulletin de l'Association Bretonne, An 1885.

(3) Voir Pièces justificatives Note XV : Lehon et Dinan.

longueur, celle de l'Ouest quatre vingts mètres, celle du Midi cent mètres et celle du Nord quatre vingt cinq mètres. Chaque angle était défendu par une grosse tour cylindrique engagée dans la maçonnerie ; d'autres bastions arrondis défendaient le centre des façades, à l'exception de celle de l'Est. Cette construction de grand appareil est plus soignée que le Guildo et Tonquédec

En 1836, dans son Voyage dans F Ouest de la France, Mérimée écrivait : ce Cette enceinte est à peu près carrée, flanquée à chaque « angle de tours rondes ; en outre, d'autres tours défendent chaque (( face du carré. D'une tour à l'autre, il n'y a que la distance d'un (( jet de pierre tout au plus. J'ai déjà observé que des tours très (c rapprochées indiquent des fortifications fort anciennes. L'épais- (c seur des murs et leur appareil, la longueur des meurtrières (( évidemment percées pour le tir de l'arc et non pour les arbalètes, (c enfin une porte et une fenêtre en plein cintre dans celle des tours (( qui a le moins souffert, sont autant de présomptions qui forti- (( fient mes conjectures sur la daté du château de Lehon, que je (( crois du XP ou du XIP siècle ». La porte et la fenêtre mentionnées par Mérimée présentent à l'intérieur cet ébrasement excessif particulier à l'époque romane ; pareil ébrasement existe dans les meurtrières ou archères, qui à l'extérieur n'offrent qu'une fente fort étroite, longue parfois de trois mètres

(1) Répertoire archéologique des Côtes-du-Nord.

(2) A. de la Borderie : Bulletin de l'ass. Bret. an. 1885.

LE CHATEAU

Ces tours étaient fort élevées et d'une maçonnerie puissante. La Tour Nord-Ouest donne encore aujourd'hui, malgré les injures du temps, une hauteur de 6 métrés 65 au-dessus des remparts. La Tour Sud-Ouest mesure de la base au niveau du rempart, 1 3 métrés 70 ; cette dernière, en la supposant aussi haute que la première, avait donc une élévation totale d'au moins 20 mètres 35. La circonférence extérieure des tours est de 26 mètres 50, et l'épaisseur de leurs murailles, de 2 mètres 35. Les remparts avaient une largeur de 6 mètres.

La défense du château ne se bornait pas aux remparts et à la forteresse qui s'élevait au milieu de la place d'armes, elle était complétée par un autre mur d'enceinte inférieur qui comprenait une seconde butte dont l'accès presque inaccessible était protégé encore par un bastion avancé ou éperon encastré dans le rocher au pied duquel venaient autrefois, avant la canaHsation de la rivière, paisiblement s'endormir à chaque marée, les flots timides de la Rance. Ce premier étage de fortifications commandait donc de très près le cours de la rivière et assurait la liberté du passage de la route royale de Rennes à Dinan, autrefois route romaine qui conduisait à Corseul. Cet éperon s'appelait la Tour du Lion et le terrain voisin portait le nom qu'il a encore aujourd'hui, à'Ecrouères ou à'EcrouUres. Quelques-uns pensent que ce nom qui signifie écroulement lui vient de

(i) M. Louis Chupin a eu la bonne pensée de construire une tour d'agrément sur les fondations mêmes de cet antique bastion.

l'acte barbare du roi d'Angleterre qui ne pouvant en 1168, s'emparer de la forteresse, fit détruire de colère, les habitations qui avoisinaient le château. Mais il est plus probable que ce nom vient de la situation même de ce Heu escarpé d'où les assiégés faisaient rouler sur les assiégeants, des pierres et des matériaux de toute sorte qui les renversaient et les faisaient crouler, tomber et rouler au bas de la vallée. Ces écroulères faisaient donc partie du château et en étaient la première défense.

La première mention sérieuse que fait l'histoire, du château de Lehon ne remonte pas au-delà de l'année 1034 Voici à quelle occassion. Geoffroi duc de Bretagne, qui avait épousé Havoise sœur de Richard II duc de Normandie, avait laissé en mourant à son retour de Terre-Sainte, deux fils Alain et Eudon. Sous la sage conduite de leur mère, les deux frères vécurent d'abord dans la plus parfaite union. Mais à la mort d'Havoise survenue le 21 Février 1034, les deux frères que le respect pour leur mère avait jusque là retenus, se brouillèrent au sujet du partage de leurs biens, et leur division amena une guerre civile. Eudon avait eu toute la Domnonée, c'est-à-dire le Bas-Pays de Bretagne, composé des évéchés de Saint- Brieuc, Tréguier, Dol et Aleh ; Alain n'eut que ceux de Vannes et de Rennes, mais il retint en sa qualité d'aîné, avec le titre de duc, la propriété des grandes villes situées dans le partage de son frère.

(i) L'image de ce château publiée dans : Coup d'œil rétrospectif sur la ville de Dinan, sous la mention vii= siècle, paraît donc être de pure fantaisie.

LE CHATEAU

€t la souveraineté sur tout le reste. Eudon mécontent de ce partage et humilié de n'avoir que le titre de coinle, poussé d'ailleurs par les mauvais conseils d'Aimon, vicomte de Dinan, et de quelques autres seigneurs jaloux, déclara la guerre à son frère. Il commença par se rendre maître de toutes les grandes villes, entre autres de Dol et d'Aleth où il mit de fortes garnisons.

A la nouvelle de cette trahison, Alain rassemble son armée, et, accompagné de l'archevêque de Dol, Junguené qui s'était enfui devant l'usurpateur, il court mettre le siège devant le château de Lehon, place importante occupée par les troupes du vicomte de Dinan, l'alHé d'Eudon. Il investit la forteresse avec une partie de son armée dont il confie la garde à Hamon, vicomte de Léon, et à l'archevêque de Dol, et se croyant assez fort pour entreprendre deux sièges à la fois, il va lui-même avec le reste de ses troupes mettre le siège devant Aleth. Il était suivi d'un grand nombre de seigneurs et de barons de son parti, entre autres de Rivallon-le-Vicaire, seigneur de Rennes, de Méen, seigneur de Fougères, de Guérin, évêque de Rennes, de Gaultier, évêque de Nantes et de beaucoup de chevaliers.

Eudon apprenant l'investissement du château de Lehon, accourt pour dégager la place. Un combat s'engage, dans lequel les troupes d'Alain prises entre les assiégés et l'armée d'Eudon, allaient être vaincues, lorsque Alain à son tour, instruit de la marche d'Eudon, s'empresse de venir au secours de son corps d'armée cerné et bloqué autour du château, et dont la position était tort compro-

mise. Par un fâcheux contre-temps, à l'arrivée d'Alain devant Lehon, la marée était haute, la Rance très-forte, et le duc perdit un

temps précieux à chercher en amont un gué qui livrât passage à son armée. Ayant enfin traversé la ri- ;\ viére, il fondit avec

; impétuosité sur Eudon. Celui-ci reçut ^ vaillamment le choc de son frère. La bataille fut terrible, si acharnée même, que les eaux de la Rance furent teintes du sang des combattants. La disposition des armées explique en effet le carnage de la lutte et l'ardeur du combat. Ce dut être, à la lettre, une horrible mêlée : les premières troupes d'Alain sont prises entre la garnison du château et l'armée d'Eudon, et celle-ci à son tour est enveloppée par la deuxième armée d'Alain. Vit-on jamais disposition stratégique pareille ! Ce fut une lutte corps à corps, un acharnement effroyable, une tuerie sauvage, accrue encore par la fureur et l'animosité d'une haine implacable. Malgré sa résistance Eudon fut vaincu et mis en pleine déroute. On dit même qu'il fut tellement effrayé de cette défaite qu'il se sauva d'une traite « à pointe d'esperons », avec le reste de ses gens, jusqu'à Guingamp, ville de son partage. La forte-

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resse de Lehon ouvrit ses portes au duc vainqueur, et l'étendard de Bretagne fut planté sur les remparts du château. A peine remis de sa frayeur, Eudon rassemble de nouvelles troupes, pendant qu'Alain de son côté se dispose à continuer la lutte, résolu à ne mettre bas les armes que lorsqu'il aura définitivement réduit son frère. Cette guerre fratricide allait donc recommencer, lorsque Judicaél leur oncle et Robert, duc de Normandie, leur cousin, s'interposèrent entre les deux rivaux et parvinrent à les réconcilier

Alain mourut empoisonné, l'an 1040, laissant un fils en bas âge appelé Conan. Eudon usurpa la tutelle de l'enfant ; mais les seigneurs bretons se soulevèrent et lui arrachèrent son pupille d'entre les mains. Dès que ce dernier fut arrivé à l'âge d'homme, il résolut de se venger et déclara la guerre à son oncle. Eudon fut de nouveau vaincu et réduit à l'obéissance. Quel rôle joua le château de Lehon dans cette nouvelle guerre ? Nous ne le savons pas. Nous ignorons également si le château fut assiégé par Guillaume-le- Conquérant, lors de ses deux expéditions en Bretagne. Si cependant la tapisserie historique de Bayeux est un document vrai, comme il y a tout Heu de le croire, Guillaume-le-Conquérant dût s'emparer du château de Lehon avant de se rendre maître de Dinan. L'illustre guerrier était en effet trop avisé pour manquer à la plus élémentaire prudence, en laissant ainsi son armée entre deux places ennemies dont les sorties combinées auraient pu surprendre et écraser ses

(i) Le Baud, Histoire de Bretagne. — d'Argentré. — Dom Lobineau, — Dom Morice, etc..

troupes. Nous savons que Guillaume assiégea Dol deux fois, et que deux fois le duc de Bretagne força l'illustre Normand à lever le siège de la place. Lors de cette seconde expédition — 1085, — Alain Fergent, fils d'Hoël V et son successeur sur le trône de Bretagne, surprit même son ennemi et lui enleva tout son bagage évalué à plus de quinze mille livres sterling L'année suivante le roi d'Angleterre se hâta de conclure la paix, et, comme à la bravoure du duc de Bretagne, il avait jugé qu'il était plus avantageux de l'avoir pour ami que pour ennemi, il s'efforça de se l'attacher en lui donnant sa fille Constance en mariage

Que devint Lehon durant la guerre civile entre Conan VI et Eudes de Porhoët, et lors de la première incursion en Bretagne d'Henri II d'Angleterre, en 11 60? Nous l'ignorons encore. On dut certes guerroyer dans ses parages.

Mais nous savons d'une manière certaine que huit ans plus tard, le château fut assiégé par le roi d'Angleterre. Vainqueur de Raoul de Fougères et maître de la Bretagne, grâce à la faiblesse de Conan, Henri II se vit subitement obligé de rentrer en Normandie où Mathilde sa mère venait de mourir. Les Seigneurs Bretons à la téte desquels étaient Olivier et Rolland de Dinan, lassés du joug anglais, profitèrent de cette absence pour recouvrer leur indépendance et se venger des violences du roi. Assurés de l'alliance de

(1) Hist. Eccles. d'Oderic Vital, livre IV.

(2) de Bussy, hist. de la Pet. Bret.

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la France et du secours de plusieurs barons d'Aquitaine, ils formèrent une ligue formidable contre lui. Mais le roi d'Angleterre, prompt comme la foudre, ne leur donne pas le temps de rassembler leurs troupes ; il fond sur la Bretagne à la téte d'une puissante armée, s'empare de Josselin, prend Auray, se rend maître de Hédé, détruit Tinténiac, assiège Bécherel dont il ne s'empare qu'après des efforts inouis, et se présente devant Lehon défendu par Rolland et Olivier de Dinan.

Vaincu dans Bécherel malgré sa résistance opiniâtre et son habile défense, Rolland avait pu échapper au monarque Anglais et gagner rapidement Lehon. Il s'était renfermé dans le château avec une garnison nombreuse; de sorte que quand Henri II parut, le 25 juin II 68, devant Lehon qu'il croyait surprendre, il trouva la place en si bon état de défense, qu'il n'osa en faire le siège Il était d'ailleurs pressé de se rendre à la Fertè-Bernard où le roi de France l'attendait. Il profita de cette circonstance comme d'un prétexte, pour cacher son dépit. Mais il ne voulut pas quitter Lehon sans y laisser des traces de sa haine contre Rolland et sans se venger de sa déception : il ravagea toutes les terres de la dépendance des seigneurs de Dinan, en deçà et au-delà de la Rance et brûla toutes les maisons situées dans le voisinage du château. Il

(i) «... Lehum vero castrum, in quo Rollandus maxime confidebat, quia erat naturd et arte munitissimum, obsedisset, nisi brevitas termini eundi ad colloquium Francorum régis eum urgeret. Tradita itaque terra Rollandi rapinis et incendiis citra flumen Ricen eadem agit, sed monachis lehunensibus pepercit- Dinan vero circuiens quaedam destruxit, qujedam intacta reliquit. In pago aletensi eadem gessit... d Chronique du Mont St-Michel).

n'épargna dans sa colère, et grâce encore aux sollicitations pressantes de Guillaume, fils d'Hamon, que les moines de Lehon, leur église et leur monastère.

L'entrevue des deux rois n'eut aucun résultat, et la guerre recommença plus acharnée que jamais. Le cœur plein de rage contre Rolland de Dinan, le roi d'Angleterre se hâta de revenir à Lehon au commencement de l'année suivante; il assiégea le châ-

teau, et cette fois s'en rendit maître malgré l'héroïque défense de Rolland.

Quelques jours après, Louis VII et Henri II se rencontrèrent à

(i) »... Castrum Lehonense ruit. Concordia inter Anglias regem et RoUandum Dinanensem est facta... » (Croniques Annaulx). — La contradiction entre les Croniques ^nnaulx et Robert du Mont n'est qu'apparente. Les deux textes se concilient parfaitement. Én effet Robert dit que Lehon nt fut pas pris en 1168; les Y^/n/azf/.r s'accordent avec lui pour 1168, et ne mettent la prise de Lehon qu'en 1:69, année sous laquelle Robert ne parle pas de Lehon.

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Montmirail, le jour même de l'Epiphanie (1169). Le roi de France entouré des principaux barons Français et des premiers officiers de la couronne, attendit sur un trône fleurdelisé Henri d'Angleterre et ses enfants, qui s'avancèrent tous trois revêtus d'habits simples et dénués d'ornements, sans épées ni ceintures. Lorsqu'ils furent arrivés au pied du trône, le roi d'Angleterre s'adressant à Louis le Jeune : « Mon seigneur et mon roi, lui dit-il, en ce jour où trois rois de la terre vinrent offrir leurs hommages au roi des rois, je mets à votre disposition, moi, mes enfants, mes terres, mes forces et mes trésors, pour en user et abuser à votre volonté, les retenir ou les donner à qui et comme il vous plaira. » La paix fut conclue. L'une des conditions de cet accord fut que le château de Lehon serait démoli et complètement rasé. Geoffroi, fils d'Henri II, se chargea de faire exécuter lui-même cet article du traité. Rolland de Dinan rentra ainsi dans les bonnes grâces du roi d'Angleterre ; il parait même qu'ils redevinrent amis, puisque en 1 1 7 5 le monarque anglais donnait Rolland pour ministre — prociirator — à son fils Geoflfroi devenu duc de Bretagne. Le seigneur de Dinan eut dès lors toute facilité pour rebâtir le château de Lehon, et c'est de cette époque, c'est-à-dire du dernier quart du XIL siècle que doit dater la forteresse dont ont voit aujourd'hui les derniers restes

A la mort de Rolland, les deux fiefs de Dinan et de Lehon passèrent à son fils d'adoption Alain de Vitré qui prit dès lors le nom

(i) A. de la Borderie : Ass. Bret. an. 1885.

et les armes de Dinan. La Chronique de Paimpont le qualifie de (( miles fortissimus inter britannos ». Il se conduisit en effet en héros, combattant sans cesse pour l'indépendance de la Bretagne et remportant de brillantes victoires sur Richard Cœur-de-Lion. Sa fille Gervaise de Dinan aflpectionnait particulièrement le château de Lehon ; elle en aimait la solitude, l'aspect sauvage et le grand air. Amie de la duchesse Constance, la dame de Dinan recevait souvent dans son manoir fortifié, la fille de Conan IV. Ces deux femmes dont les infortunes devaient avoir tant de ressemblance étaient déjà unies l'une à l'autre par les mêmes goûts, avant de l'être par le malheur. L'époque de ces gaies visites doit être fixée au moment de la mort d'Henri II, en 1189, après que les barons de Bretagne eurent forcé Raoul de Chester, l'odieux époux de Constance, à retourner en Angleterre. Pendant sept années la Bretagne jouit d'une paix parfaite, et le château de Lehon fut alors le théâtre de tournois militaires, de rendez-vous de chasses et de fêtes joyeuses. Mais au retour de Richard, de la Terre Sainte, la guerre se ralluma ; Constance surprise par le comte de Chester en 1196, fut enfermée dans les noires tourelles du château de Saint-Jacques de Beuvron où elle demeura deux ans prisonnière. Durant ce temps la Bretagne fut dévastée pardes aventuriers du Brabant à la solde du roi d'Angleterre. Ces mercenaires pour qui la guerre n'était qu'un brigandage, ne laissèrent point dans tout le pays un coin de terre qui ne fût rougi de sang, ni une bourgade qui ne fût noircie par l'incendie.

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Quelquefois, lorsqu'ils étaient fatigués de tuer en détail, ces bandits mettaient le feu aux forêts, aux landes et aux églises où les vaincus s'étaient réfugiés, et les faisaient ainsi périr consumés par le feu ou étouffés par la fumée. Partout la terre de Bretagne se montrait couverte de ruines fumantes et de lugubres incendies On ne saurait douter que le château de Lehon reçut pendant ces effroyables jours, la lugubre visite de ces bandits, qui ne purent oublier dans leur vengeance, Gervaise de Dinan, l'amie dévouée et restée fidèle, de l'infortunée duchesse. Forcée enfin, pour faire cesser ces atrocités, d'implorer la paix, Constance fut rendue à la liberté, et mourut en 1201, deux ans avant l'assassinat de son cher fils Arthur par l'infâme Jeansans-Terre.

A partir de cette époque, Gervaise de Dinan semble faire à Lehon un séjour plus assidu et s'adonner davantage à la piété et à l'exercice des bonnes oeuvres. Nous la voyons signer au château de Lehon (( apiid Lehonuni », un grand nombre de donations pieuses et de généreuses aumônes, aux divers monastères de la Bretagne. Elle y fait, en présence de Pierre archidiacre de Saint-Malo, donation aux religieux de Boquen, d'une rente de froment à payer sur sa terre de Bécherel ; elle y donne aux religieux de Saint-Aubin, un bourgeois de Dinan, les héritiers de ce bourgeois, ainsi que la maison et la cour dont il était tenancier, situés à Dinan dans les Rouairies (c in Roeria Dynanni ». Plus tard, en 1233, alors que veuve

(i) De Buss}^ hist. de la Pet. Bret.

pour la troisième fois, elle sent la mort qui approche et qu'il convient de préparer ses comptes éternels, elle signe au château de Lehon (c apiid Lehon », un acte de restitution de tous les biens dont ses héritiers ont pu frustrer le prieuré. La mort de ses deux filles aînées et de ses petits-enfants semble ra,voir jetée dans une sombre et inquiète tristesse. Elle s'accuse d'avoir fait tort aux moines ; elle craint de leur en faire encore sous de nouvelles suggestions du diable ; elle leur donne hypothèque sur sa terre de Dinan, pour le cas où ils auraient à se plaindre d'elle ou de ses héritiers ; enfin elle suppHe l'archevêque de Tours d'excommunier, dans ce cas, les dits héritiers, jusqu'à ce qu'ils aient payé quatre mille livres aux moines Elle entasse aumônes sur aumônes ; elle donne à l'abbaye de la Vieuxville, une maison située à Dinan devant l'égKse de Saint- Sauveur et fait de nouvelles libéralités à Beauheu, à Bon Repos, au Tronchet, à Saint-Aubin et au prieuré de Bécherel.

La pieuse bienfaitrice des moines mourut en paix vers 1237. Sa troisième fille, Marguerite, avait épousé Henri d'Avaugour et lui avait apporté en dot le fief de Dinan et le château de Lehon. Lorsque plus tard, Henri se fit religieux au monastère des Cordeliers de Dinan qu'il avait fondé il remit son fief à son fils Alain, en

(1) Voir les Notes IX et X, à la fin du vol.

(2) Ane. Ev. de Bret. T. V.

(3) Henri d'xAvaugour fonda le couvent des Cordeliers de Dinan, pour accomplir un vœu qu'il avait fait à la Mansourah. A son retour d'Orient, il reçut en Italie l'habit de saint François, des mains de saint Bonaventure. Il mourut dans le couvent des Cordeliers de Dinan, le 6 octobre X28i, et fut inhumé

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même temps qu'un droit seigneurial sur le prieuré de Lehon, marqué par un repas qu'il pouvait aller prendre au monastère. Il renonça à ce droit en 1259. Alain, d'un caractère faible, vendit en 1264 ^ Jean-le-Roux, le fief de Dinan et le château de Lehon. Le vieux moine des Cordeliers mécontent et humihé de cette vente, parvint à la faire, annuler. Mais après sa mort. Fleuri II d'Avaugour son petitfils, abandonna au duc Jean en 1283, les deux fiefs convoités et se contenta pour lui, d'une vaine apparence seigneuriale. Henriot si docile avec le duc, fut plus fier avec les religieux de Lehon. Il fit jeter bas en 1306 et 1307, les croix dont les vassaux de ceux-ci surmontaient leurs maisons dans son fief, et il contesta au prieuré ses droits de haute et basse justice. Il ne fallut pas moins que l'autorité du bailH de Tours pour mettre à la raison ce vaillant adversaire des moines

Lors de la prise et de l'incendie de Dinan en 1344, par le capitaine anglais d'Ageworte, il n'est fait aucune mention du château de Lehon; il était cependant bien prés de la ville, pour ne pas ressentir les effets de la colère et de la victoire de l'Anglais. Après la malheureuse bataille de la Roche-Derrien, en 1347, où Charles de Blois fut fait prisonnier, et emmené à la Tour de Londres, Jeanne de Penthièvre envoya des ambassadeurs au roi d'Angleterre pour traiter de

dans le chœur de l'église qn'il avait fait construire. Le couvent avait pris le nom de Notre-Dame-des- Vertus, d'une statue miraculeuse de la sainte Vierge donnée au pieux fondateur par saint Bonaventure. Cette statue orne aujourd'hui l'autel dédié à Saint-François, dans l'église Saint-Sauveur de Dinan.

(ij Ane. Ev. de Bret. T. V.

la rançon de son mari ; ils étaient munis de lettres souscrites par les principaux seigneurs et abbés Bretons et par Olivier le Vayrier prieur de Lehon. Edouard d'Angleterre fixa la rançon de Charles, à cent mille florins d'or et lui permit d'aller en Bretagne essayer de réunir lui-même cette somme. Pendant ce voyage, Charles de Blois vint au château de Lehon ; il y fit ce assiette de cinq cents livres de rentes » à Isabeau d'Avaugour, tante de la duchesse, femme de GeofFroi de Châteaubriant. Cette pièce se termine ainsi : (( donné à notre château de Lehon, le VIIL jour d'avril, l'an MCCCLIII ». Une tempête ayant englouti le vaisseau qui portait en Angleterre les cent mille florins de sa rançon, Charles retourna loyalement se constituer prisonnier. Il ne fut mis en liberté qu'à la fin de 1356. Il est assez probable qu'il revint alors habiter le château de Lehon. Son historien nous le montre en effet, le jeudi saint de l'année 1357, descendant de Dinan, où il était allé faire la pieuse visite des tombeaux dans les églises et les chapelles de la ville, pour rentrer à son château de Lehon, et accomphssant en chemin, un trait de pieuse charité qui fut rapporté au procès de sa canonisation.

(1) Dom Lobineau : la vie des SS. de Bret.

(2) « Le Jeudi Saint de Tan 1^37? descendant de Dinan, pour aller à son château de Lehon, il vit « une femme assise sur le bord du chemin, à qui il demanda ce qu'elle faisait. Elle répondit qu'elle gagnait a sa vie par la prostitution de son corps. Charles n'osant plus, après une telle déclaration, ni regarder cette « malheureuse, ni lui parler, chargea son Argentier, appelé Alain du Ténou, d'aller interroger cette femme « sur les motifs qui l'avaient réduite à une résolution si désespérée. Elle répondit que c'était la pauvreté. « Alors Charles, touché de compassion, pourvut par une somme d'argent à ses nécessitez présentes, et « l'exhorta à vivre plus sagement. Elle répondit qu'elle serait au moins quarante jours sans suivre son « malheureux penchant. GeofFroi du Pontblanc, maître d'hôtel de Charles, vouloit qu'on tirât serment de <( cette femme, qu'elle tiendrait sa promesse ; mais Charles craignant de l'exposer au péril du parjure, y

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Deux ans après — 1359 — le château est au pouvoir des Anglais commandés par le duc de Lancastre. Ce dernier avait mis le siège devant Dinan et tenait tout le pays ; son armée était campée sur les hauteurs du village du Saint-Esprit, et l'on croit que lui-même occupait le château. Les habitants de la ville implorèrent à temps le secours de Charles de Blois qui leur envoya le capitaine Penhoët, Bertrand et OKvier du Guesclin avec six cents hommes, forces insuffisantes pour défendre une place spacieuse, assaillie par plusieurs endroits à la fois. La résistance des assiégés n'en fut pas moins courageuse ; mais elle devint bientôt impossible devant la puissance du nombre. Dans cette extrémité, du Guesclin demanda et obtint une trêve de quarante jours, à l'expiration de laquelle il promettait de se rendre, si la ville n'était pas secourue. Durant cette trêve, le jeune Olivier du Guesclin monta à cheval et sortit seul pour aller prendre l'air à la campagne. Il chevauchait donc librement sur les bords de la Rance, non loin du château de Lehon, lorsqu'un chevaHer anglais nommé Thomas de Cantorbéry, accompagné de ses écuyers, l'arrête contre la foi de la trêve dans le prê de rOrmégat, le déclare son prisonnier et l'emmène. On connaît les suites de cette trahison, la colère de Bertrand , sa visite au duc de Lancastre, peut-être dans le château de Lehon, le duel entre du

« pourvut d'une autre façon, en la mariant ; et il eut sujet de se louer du succès de la charité qu'il avait « faite, puisque cette femme vécut depuis avec autant d'édification, que son abandon avait été scandaleux. » (Dom Lobineau)

Guesclin et Thomas de Cantorbéry, sur la place de Dinan, en présence du duc de Lancastre et de la ville assemblée, la victoire du

chevalier breton et le renvoi honteux, de l'armée anglaise, de l'indigne et félon Thomas de Cantorbéry. ce Je n'ay cure de gens qui fassent trahison, lui dit Lancastre en le chassant de sa cour, ne point ne l'avons acoustumé en nostre païs ; mais le jardin est bel et noble où ourtye ne peut venir en sa saison )). Tout dinannais vraiment patriote, doit connaître par le détail, les péripéties de ce combat, et n'oubher jamais que, ce soir-là (c le capitaine fit un grand souper auquel assistèrent tous les bourgeois et les bourgeoises aussy, et que se tenant les mains entrelacées » les dinannais dansèrent des rondes et chantèrent, toute la nuit, la défaite de l'anglais et la vaillance de l'illustre Bertrand

En 1379 la vieille forteresse, de nouveau assiégée par le Sire de Clisson, tomba au pouvoir des troupes du roi de France et dut subir le sort de Dinan qui fut mis au pillage par les vainqueurs.

(i) Voir Dom Morice, d'Argentré, Dom Lobineau, Hist. et Pan. d'un beau pays. — Lire aussi le remarquable conférence de M. A. de la Borderie au Congrès de l'As. Bret. à Dinan en 1890, sur les phases émouvantes et techniques de ce combat.

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Elle fut rendue au duc de Bretagne par Charles VI, lors du traité de 1381. Peu de temps avant l'arrivée de Clisson, du Guesclin avait la capitainerie du château, et l'on croit que ce fut de Lehon que le grand connétable partit pour se rendre en Italie, venger la mort de Budes son ami ; on sait que la mort le surprit sous les murs de Châteauneuf-de-Randon, où sa dépouille mortelle elle-même reçut les honneurs de la victoire.

Au commencement du XV*^ siècle, Josselin de Guité avait le commandement du château, et, du temps de la duchesse Jeanne de Navarre, il en remettait la garde à Amaury de Fontenay et à Guillaume de Clin, commissaires du duc de Bourgogne qui, à leur tour, en confiaient la capitainerie à Raoul, sire de Coëtquen, chevalier, gouverneur de Dinan. Ce dernier s'obligeait à l'occuper pour le duc Jean V, et lui jurait de ce fait fidélité, sous peine d'être réputé faux et déloyal chevalier. Cet acte est daté du 27 Novembre 1402 et porte les sceaux de Dinan et de Montauban. Jehan de Coëtquen était gouverneur du château en 1458. Peu après, Jehan de Rosnyvinen, seigneur de Vaucouleurs, époux de Béatrix de Guité, était garde-capitaine du château de Lehon ; il fut délégué en cette qualité, par le duc François II, pour le représenter à la cérémonie de la pose de la première pierre de la Tour Communale de Dinan, en 1475. Un des derniers gouverneurs réels, est Jean de la Cornillére, en 1480.

Les fortifications du château croulaient déjà en 1490, lorsque

Charles VIII donna les revenus du fief au vicomte de Rohan. Les guerres de Ici Ligue n'eurent donc pas besoin d'assauts bien difficiles, pour achever de ruiner l'antique donjon, ses remparts et ses tours. La forteresse ne fut pas reconstruite. Aussi en 1643, le roi Louis XIII donne-t-il à Charles Bruslart, prieur commendataire de Lehon ce les démolitions du vieil chasteau de Lehon, consistant en huit tours autour des murailles dudit chasteau touttes ruinées et un dunjon au miheu de l'emplacement d'icelluy et quelques murailles restantes sur bout et les autres tombées. » L'année suivante, le même prieur fait don de ces ruines et du monticule aux religieux du prieuré

Une déclaration du 8 mars 1681, nous apprend que le vieux château arrenté aux rehgieux du prieuré, se compose d'un verger contenant environ deux tiers de journal de terre, avec les terres vaines et vagues qui en dépendent, contenant deux journaux, un tiers de journal et seize cordes. C'est toute la butte sans exception, avec les remparts, la place d'armes et les écroulères. Malgré la destruction du château, les gouverneurs de Dinan continuèrent à prendre jusqu'à la Révolution, le titre de « gouverneur des châteaux de Dinan et de Lehon »

(1) Voir les Notes XIX et XX, à la fin du vol.

(2) Voici les noms des derniers gouverneurs des châteaux de Dinan et de Lehon : 1481, Jehan sire de Coëtquen, maître d'hôtel de Bretagne ; 1488, Amaury de la Moussaye ; 1503, Jehan de Coëtquen ; 15 13, Jehan duc de Rohan ; i^iô, Guillaume du Fay ; 1520, Gilles de Malestroit ; 1530, Guy de la Motte, S'^ de la Touche; 1555, Jehan de Forsans ; 1563, Marc de Rosmadec, seigneur de Pont-Croix et de l'Argentaye • 1589, de Bompart ; 1591, d'Avaugour de Saint-Laurent; 1606, Sébastien de Rosmadec; 1616, Tanneguy

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Enfin, le 28 mars 1791, le château de Lehon faisant partie des biens du monastère, fut vendu ce avec ses tours, glacis, éperons et autres dépendances » à Monsieur Reslou du Guémen.

De cette forteresse qui fut prise, démolie et reconstruite plusieurs fois, il reste encore d'imposantes ruines, couronnées de lierre et de plantes sauvages. Mais hélas ! la main irrespectueuse des hommes a plus fait contre ces vieilles murailles, que la main dévastatrice du temps. Une partie des tours a été rasée et leurs matériaux ont servi à paver la route qui longe la rivière, au-dessous du château. Cette fâcheuse démolition eut Heu surtout en 1809. Deux délibérations du Conseil municipal en font foi. Dans l'une, du 22 Janvier, M. Reslou du Guémen (c demande la démolition des tours et remparts du château qu'il a acheté de la nation » ; l'administration y consent et ajoute que « ce serait rendre service au sieur Reslou du Guémen d'abattre ses tours et de lui aider en cette opération qui lui deviendrait moins dispendieuse, puisqu'on le

débarrasserait de sa pierre Dans la séance du 1 5 mai suivant,

le Conseil « remercie M. Reslou du Guém.en pour son don des pierres de son château, utiles pour la réparation des Pavés ». Ce fut une véritable destruction.

Aujourd'hui, la colline sur laquelle était bâti le château-fort

deRosmadec; 1625, le baron de la Hunaudaye ; 1643, marquis de Molac ; 1663, J'an du Breil de Rays ; 1666, marquis de Trevigny ; 16..., Guillaume Marot S' de la Garaye ; 1693, Gilles Botherel, S"" de la Bretonnière; 1750-1789, René F, Botherel, S*" de la Bretonnière.

(i) Archives municipales de Lehon.

appartient à la fabrique paroissiale de Lehon, ainsi que les remparts, les tours et l'antique place d'armes. Cette donation a été faite le 13 Mars 1872, par Madame Nathalie Viaud de Mouillemuse, veuve de Monsieur Louis Marie de Kersauson, héritière de Monsieur Pierre Guy Reslou du Guémen et de Madame Jeanne Augustine Dénouai, ses aïeuls maternels. Sur l'emplacement même du donjon, s'élève une chapelle bâtie en 1874, en l'honneur de Saint Joseph. Monseigneur David, évéque de Saint-Brieuc et Tréguier, de douce et vénérée mémoire, vint lui-même présider l'inauguration de ce pieux sanctuaire et lui donna le gracieux vocable de Saint-] oseph-dc-ConsoJation. La paroisse se rend processionnellement à cette chapelle, plusieurs fois dans l'année ; pendant le mois de Mars surtout, les fidèles viennent nombreux du pays d'alentour, la visiter et y implorer le secours de Saint-Joseph, dont les effets de la puissante protection se manifestent déjà par les nombreux ex-voto appliqués sur les murs en témoignage de pieuse reconnaissance. Ainsi désormais, cette enceinte guerrière, rempUe autrefois des cris des soldats et du cliquetis des armes, n'entendra plus que le chant de suaves cantiques et le doux murmure de la prière. On ne peut toutefois ne pas exprimer le regret que cette chapelle n'ait pas été construite en forme de donjon ; des créneaux et un parapet circulaire avec embrasures et corbelets, lui eussent donné un aspect féodal, plus en rapport avec les huit tours et les vieux remparts.

Le panorama qui, du haut de ces ruines, se déroule au regard du

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visiteur, est d'une surprenante variété et d'un charme sans pareil : La Rance avec ses contours gracieux, les rochers abrupts et les vertes prairies qui bordent ses rives ; les vieilles murailles de Dinan d'où surgit comme une sentinelle de granit, le château crénelé de la duchesse Anne ; les flèches de l'élégante chapelle des rehgieux de Saint-Jean-de-Dieu ; la Vallée des Moines, au sable d'or, et les grands arbres du Chéne-Ferron... l'horizon sans doute n'est pas très vaste, mais il est ravissant et remplit l'âme de reconnaissance envers le divin auteur d'une nature si riche et si gracieusement parée.

LEHON DEPUIS L'ORIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE JUSQU'A LA SUPPRESSION DE LA MENSE PRIEURALE

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