‹ Le Prieure royal de Saint-Magloire de LehonChapitre 5 sur 44 · LEHON DEPUIS LORIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE · texte numérisé non relu

LEHON DEPUIS LORIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE

seulement la vie religieuse, mais même la vie chrétienne. Quelques religieux de cette abbaye, affligés de tant de désordres et désireux de mener une vie plus parfaite, présentèrent une requête, le i^'^ jour d'Août 1603, au R. P. Isaie Jaunay, supérieur général de la congrégation Gallicane, pour former une nouvelle communauté, afin d'y observer ensemble, dans toute sa perfection, la règle de Saint-Benoit. Le R. Père approuva avec plaisir leur résolution et leur permit de se retirer dans un autre couvent de l'ordre. Le roi Henri IV luimême souscrivit de bon cœur à leur requête, et le Grand Prieur de Marmoutier consentit également à leur demande. Pour exécuter leur entreprise, ils firent choix du Prieuré Conventuel de Lehon dont la retraite paisible et presque sauvage, convenait parfaitement à leur désir de solitude et de silence. Charles Bruslart, conseiller d'état et ambassadeur extraordinaire de sa Majesté, prieur commendataire de Lehon, approuva leur choix ; il écrivit à ce sujet au sieur du Chêne, son sénéchal dans la juridiction de Lehon, de favoriser et de protéger en tout ces bons religieux

Le Père Stample qui était allé à Paris pour exposer cette affaire au Conseil de sa Majesté, profita de sa présence pour gagner à ses pieux desseins, quelques religieux du monastère de Saint-Magloire de Paris. Cette proposition de vie parfaite séduisit tout particuhèrement l'âme ardente et pieuse d'un jeune religieux, nommé Noël Mars. Il

(i) Dom Lobineau : Vie des SS. de Bret.

accepta la réforme de grand cœur, et promit d'aller rejoindre ses frères k Lehon, dès que ses études seraient terminées.

Le nom de ce jeune religieux est intimement uni à l'histoire de notre antique monastère ; il en est même l'une des plus pures gloires. Noèl Mars, fils de Sébastien Mars et de Mathurine Seurat, naquit à Orléans le 24 Avril 1576. De bonne heure il manifesta les plus heureuses dispositions pour la piété et l'étude ; il aimait tellement à s'instruire, qu'il en oubliait souvent de prendre ses repas. Son maître disait de lui, que son humilité et sa diligence lui faisaient

oublier toutes les peines que lui donnaient les autres écoliers, et que s'il était petit de corps, il compenserait un jour avantageusement ce défaut^ par la grandeur de sa science. En sortant du collège, il allait donner des leçons de latin aux enfants de Messieurs Pichery, Dubois et Peteau, de sorte qu'il pourrait bien avoir été le précepteur du fameux Père Peteau, l'une des gloires de la Société de Jésus. Résolu de se consacrer à Dieu, il reçut la tonsure, le 26 Mars 1583, des mains de Messire de la Chaussée, évéque d'Orléans. Après avoir fait ses humanités et sa rhétorique, il entra à l'abbaye de Marmoutier, où le Grand-Prieur M. d'Huisseau,

LEHON DEPUIS l'oRIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE 9I

lui donna avec joie l'habit monastique, le 5 Octobre 1594. Sa conduite fut si édifiante, qu'on l'admit à la profession dés l'âge de dixneuf ans, le 23 Septembre 1595

Après sa profession, on l'envoya à Paris pour y étudier au collège de Marmoutier. Il fit sa philosophie en 1596 et 1597, puis il alla en Sorbonne, sous Messieurs du Val et Gamaches, depuis l'an 1598 jusqu'en 1604. Il fit de grands progrés dans les sciences et fut reçu bachelier en Sorbonne, à l'âge de vingt-trois ans. Quelques années après, il reçut le bonnet de docteur. Il soutint une thèse sur l'excellence de la théologie, où l'on voit pleinement resplendir toute la piété de son âme. (c II faut, dit-il, savoir avant toutes choses, qu'on ne doit pas entreprendre d'acquérir cette céleste doctrine avec un cœur souillé, ni oser s'en approcher avec des mains sales ; en sorte qu'on peut appliquer à ceux qui aspirent à sa possession, ces paroles de Tibulle : (( Venez avec un habit net, et puisez dans cette source avec des mains pures,

Pura cum veste venite Et manibus puris sumite fontis aquam. »

Qiie pour se rendre habile dans les autres sciences, l'apphcation de l'entendement suffit, mais que pour obtenir cette divine sagesse, il faut une volonté qui soit toute dévouée à Dieu et parfaitement enflammée du feu de son amour »

(1) Hist. de Marmoutier. — Dom Lobineau, passim.

(2) Histoire de Marmoutier.

Déjà il menait à Paris une vie toute angélique, faisant une sainte alliance de la piété et des lettres, et partageant son temps entre l'étude et l'oraison. 11 couchait sur la dure, après avoir passé une partie de la nuit en prières, et il portait un cilice si long et si large, qu'il lui enveloppait tout le corps. Sa réputation de sainteté était déjà si bien établie, qu'on voulut l'entendre prêcher avant même qu'il eût été ordonné prêtre ; il prêcha donc, n'étant encore que diacre, et avec beaucoup de succès, dans les églises de Saint-Jean-en- Gréve, de Saint-Nicolas-des-Champs et du collège de Marmoutier. Il avait reçu, le i^'' Avril 1600, les ordres mineurs, de Mg^ de Gondi, évêque de Paris ; le 27 Mai de la même année, il fut fait sous-diacre par Mg^ Léonar d'Estampes archevêque d'Auch, et le 23 Septembre de la même année encore, Ms^ Guillaume Rose, évêque de SenKs, lui conféra le diaconat. Il reçut enfin la prêtrise, le 7 Avril 1601, des mains de M§'' d'Abadie, évêque de Lescar

Cependant la fervente petite troupe, noyau de la future réforme, heureuse des permissions obtenues, était arrivée au prieuré de Lehon, à la fin de Mars 1604. Elle se composait des Pères Dom François Stample quint prieur, Dom Pierre Meneust, hôtelier de Marmoutier, Dom Cyprien Boissart, Dom Baptiste Chardon, Dom Hélie Truchon, du Frère Jean Dehorris et du Frère Jean le TeUier encore novice. Ils avaient demandé pour supérieur, le Père Noël Mars, dont ils connaissaient les qualités éminentes et la sainteté ;

(i) Histoire de Marmoutier. — Dom Lobineau, passim.

LEHON DEPUIS l'oRIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE

M. d'Huisseau s'était rendu à leurs désirs, et avait nommé, le 4 Mars 1604, prieur de Lehon, le jeune religieux d'Orléans, bien qu'il fût à peine âgé de 28 ans. Toutefois le P. Mars demeura encore à Paris quelques semaines, et ne put rejoindre ses frères à Lehon que le 23 Juin suivant. La prise du prieuré ne s'accomplit pas sans de sérieux obstacles. Les religieux de Lehon, soutenus par certains laïcs, s'opposèrent opiniâtrément à l'entrée des jeunes.

Ceux-ci tinrent bon, et finirent par être admis au monastère.

Mais une fois entrés, les anciens ne leur donnèrent qu'une seule chambre pour eux tous, et ne cessèrent de les accabler, pendant deux mois, d'avanies, d'injures et de mauvais traitements. Cette situation intolérable ne pouvait se prolonger, aussi les anciens religieux furent-ils tous rappelés à Marmoutier. Un seul resta ; c'était Frère René Gaukier, sacristain du prieuré et recteur de Lehon. Frère Gaultier, malgré ses 70 ans, était loin de mener une vie angélique, et sa conduite scandaleuse faisait la désolation des Rens de bien. Pourvu du béné-

fice de la paroisse, il ne voulut pas se démettre de son titre, et résolu de garder son indépendance, il refusa d'avoir aucun rapport de confraternité et de vie commune avec les nouveaux venus. Bien plus, il leur fit une guerre acharnée

Intervertissant les rôles, il se plaignit au Grand-Prieur, des vexations que lui faisait, disait-il, subir le P. Mars. Celui-ci n'eut pas de peine à montrer la fausseté de ces accusations : il expliqua qu'il n'avait d'autre but que de faire cesser les désordres de Frère Gaultier et de le contraindre à observer la règle. Frère Gaultier redoubla d'audace ; il fit citer le P. Mars à comparaître devant le Grand- Prieur. Le prieur de Lehon en référa au R. P. Jaunay, supérieurgénéral de toute la congrégation, qui lui fit défendre de répondre à cette citation injuste ; il ajoutait que le P. Mars ne dépendait en rien du Grand-Prieur, et il lui défendait de lui obéir, et, faisant lui-même preuve d'autorité, il excommunia le frère Gaultier. De plus en plus furieux, Gaultier en appela au Parlement de Rennes, et le P. Mars fut assigné. Les religieux de Lehon tinrent conseil, et il fut unanimement décidé que le P. Mars ne devait pas se rendre à cette assignation illégale ; ils se fondaient, et avec juste raison, sur ce que le roi, par un arrêt du 12 janvier 1605, avait commis le Grand Conseil, seul juge des causes concernant la réformation de l'Ordre de Saint- Benoit. Le prieur commendataire. Monseigneur Bruslart, averti de

(i) Récit véritable de l'heureuse naissance, progre^ et fin de la Société de Bretagne, tiré de l'histoire du royal prieuré de Lehon près Dinan, par Frère Noël Mars, religieux bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur i64y. — Doni Lobineau, — Dom Martène. — Bibl. Nat. Man. lat. 12783, f. 328.

LEHON DEPUIS l'oRIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE

toutes ces menées, prit à son tour la défense des religieux de Lehon. Il en appela au Grand Conseil, exposa les fai^s, et obtint plusieurs arrêts successifs, par lesquels les religieux de Marmoutier et F. Gaultier devaient cesser de poursuivre et d'inquiéter les religieux de la réforme. Mais F. Gaultier ne se soumettant pas encore, il le fit condamner le 20 décembre 1605, à payer une amende de 75 livres, à quitter Lehon et à se retirer à Marmoutier ; ordre fut aussi donné aux juges royaux de mettre cet arrêt à exécution. F. Gaultier réduit enfin par la force, reconnut ses torts, fit sa soumission et mourut quelque temps après à Marmoutier, dans des sentiments d'admirable pénitence et de sincère piété.

Le Rév. Pére Général admirant le zélé du jeune et pieux essaim monastique de Lehon, vint faire visite au prieuré, au mois de novembre 1604. Sa présence consola grandement ces bons pères, de leurs chagrins et des tracasseries qu'ils subissaient. Obligé de se rendre à Rennes pour les affaires de l'Ordre, le P. Jaunay revint à Lehon à la fin de Décembre. Les religieux s'empressèrent de renouveler leurs vœux entre ses mains, le i^''" Janvier 1605 ; ils le firent en ces termes :

« Ego frater N., preshyter, religiostis professus ordinis S. "Benedicii, coram Dco et omnibus sanctis ejiis et te superiore meo, declaro meam hane esse menteni professionis nionastieœ, ut tria vota, ohedieutiam, paupertatem et castitatem, seciindum regidam ejusdem heatissimi Tatris Benedieti

(i) Récil véritable

ohservare, divino freins ope, iniendam, ac promittam hoc primo die anni millesimi sexcentesimi qniiiti. »

Cette rénovation se fit par écrit ; elle fut signée du général et de chaque religieux en particulier. L'on gardait à Lehon celle de Dom Noël Mars, écrite de sa propre main. Ils profitèrent aussi du séjour du Père Jaunay à Lehon, pour le prier de leur dresser des constitutions qui leur faciliteraient l'exécution de leur pieux dessein. Le Rév. Père accéda à leur demande ; le 3 février il leur présenta un texte de nouveaux statuts qu'ils acceptèrent tous et souscrivirent de leurs noms. Selon ces constitutions, ils devaient, tous les jours se * lever à minuit. Leurs matines duraient trois heures, les jours ordinaires, et quatre les jours de féte. Ils disaient tous les jours l'office de la Sainte-Vierge avec l'office canonique. Ils chantaient tous les

(i) Dom Martène.

LEHON DEPUIS l'oRIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE

jours deux grand'messes, et faisaient le service divin avec beaucoup de solennité et de gravité. Après Matines, ils faisaient une demiheure d'oraison mentale, et autant après Compiles. L'intervalle entre les deux grand'messes et celui entre le dîner et les vêpres, était employé à des lectures de piété et au travail manuel. Ils gardaient une abstinence rigoureuse et observaient exactement les jeûnes prescrits par la règle. Pour donner plus d'autorité à ces statuts, M. Bruslart tout rempli d'intérêt et d'affection pour les nouveaux habitants de son prieuré, les fit homologuer par le Grand Conseil, le 19 Décembre 1605. Ils furent ensuite confirmés par le chapitre général tenu au monastère de Sainte-Croix de Bordeaux, au mois de septembre 1606, et enfin ratifiés la même année, par le Cardinal de Sourdis, archevêque de Bordeaux, en vertu de la commission spéciale qu'il avait reçue de Rome en 1591. Ainsi prit naissance au prieuré royal de Lehon, la Société de Bretagne, pépinière de la réforme bénédictine dans la vieille terre armoricaine.

Pour affermir encore davantage cette réforme naissante, le Père Jaunay établit le Père Mars son vicaire-général dans la province de Bretagne, et lui donna toute son autorité pour visiter et réformer les monastères de l'Ordre, célébrer des chapitres provinciaux, changer les religieux de monastère, punir les vices et les fautes considérables commises contre la règle, absoudre d'excommunication et de

(1) Hist. de Marmoutier.

(2) Récit véritable.

suspension, recevoir les novices à l'habit et à la profession. Le chapitre général de son côté, afin d'enlever tout prétexte aux reHgieux de Marmoutier, qui, malgré les arrêts obtenus, ne cessaient de troubler la réforme, permit au prieuré de Lehon de recevoir des novices et les rendit ainsi pleinement indépendants.

Dans leur nouvelle retraite, les religieux réformés donnèrent l'exemple de toutes les vertus. Ils n'avaient, du reste, qu'à prendre pour modèle le bon Père Noël Mars, ce II était toujours à leur tête, (( écrit Dom Lobineau, dans tous les exercices de la régularité, (( d'aucun desquels il ne se dispensait ; et quand même ses infir- (( mités ne lui permettaient pas de se rendre aux Matines qui se (( disaient à minuit, il priait ses religieux de le soutenir et de lui (( aider à marcher, afin que malgré ses maux, il eût la satisfaction (( de présenter avec eux à Dieu, le sacrifice de ses louanges.... Il (( prêchait toutes les fêtes et les dimanches, et pendant l'Avent et le (( Carême tous les jours, et souvent plusieurs fois le jour.... sa (( piété paraissait jusque dans la signature qu'il employait dans ses (( lettres, qui était un cœur, au miHeu duquel était un nom de Jésus, (( avec ces deux autres mots : ô amor ! qu'il avait sans cesse à la (( bouche, pour témoigner la vive ardeur de l'amour céleste dont il (( était enflammé. » La prière qu'il enseignait à ses religieux pour la répéter souvent, était celle-ci : ce Mon Dieu, donnez-moi votre

(i) His. de Marmoutier.

■(2) Dom Lobineau : La Vie des S. S. de Bret.

LEHON DEPUIS l'oRIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE

pur amour ! » Il disait encore avec son expérience des âmes, que la fréquente confession et la communion sont « les deux étançons principaux et appuis de la bonne vie. » Il ne se promenait jamais dans les jardins du prieuré, sans avoir à la main son chapelet ou le Livre des Saintes Ecritures ; Frère Nicolas qui réveillait à Matines, affirme qu'il le trouva toujours en oraison, sauf deux fois qu'il était malade, quand il venait ainsi au milieu de la nuit, ouvrir la porte de sa cellule. Il avait les yeux ordinairement élevés vers le Ciel, mais d'un regard qui faisait assez voir que c'était là qu'il avait son cœur. Lorsqu'il était au réfectoire où il mangeait très peu, il était si recueilli en Dieu, qu'on jugeait aisément que sa conversation était dans les cieux. Son détachement même s'étendait jusque sur les personnes que la nature nous a rendues les plus chères. On lui apporta un jour, un gros paquet de lettres d'Orléans, de ses parents et de ses meilleurs amis ; après l'avoir reçu et s'être un peu recueilli en luimême, il le remit au religieux qui le lui avait apporté, sans ouvrir une seule lettre, le priant de le mettre au feu en disant qu'il en faisait le sacrifice volontiers, et qu'il était heureux de délivrer son esprit des badineries du monde. Son frère lui ayant fait des reproches de son silence, il lui fit une réponse bien digne de sa piété : ce Vous vous plaignez de mon oubh, mon cher frère, il n'y a rien de plus injuste, puisque j'offre à Dieu tous les jours, vos nécessités au O\iemento de la Sainte Messe, et celles des personnes à qui je dois la

(i) Feuille intercalée dans le Man. latin 12679, '^^ ^at.

vie. Cela ne suffit-il pas ? Croyez-moi/ tout le reste n'est qu'amusement et perte de temps. »

Quoi d'étonnant que le rayonnement de cette sainteté s'étendît au loin et projetât sur le monastère de Lehon tout entier, les douces lueurs d'un renom de vie parfaite et de modèle de vie religieuse ? Messire Antoine de Révol, évêque et comte de Dol, informé de la vie presque angélique que l'on menait au prieuré de Saint-Magloire et du mérite personnel du Père Mars, vint le voir à Lehon et lui proposa de mettre la réforme dans l'abbaye de Tronchet, située dans son diocèse. Ce saint évêque, ami de Saint-François-de-Sales, venait d'appeler à Dol les Visitandines. La situation de cette abbaye était véritablement lamentable, aussi bien au temporel qu'au spirituel. Le dortoir, le réfectoire, les cloîtres étaient ruinés de fond en comble ; l'église n'avait plus ni vitres ni ornements. Un seul religieux, Frère Gilles Le Bret, résidait dans l'abbaye et se faisait aider de quelques prêtres séculiers, pour y faire l'office divin. Le Père Mars, le cœur navré au récit d'une telle misère, accepta la proposition de l'évêque et se hâta de venir au Tronchet avec six de ses religieux. Il prit possession de l'abbaye, le 7 août 1607 « après une exhortation pathétique qui tira les larmes des yeux de l'évêque de Dol et de tous ceux qui assistèrent à cette cérémonie )), et mit à la tête de la communauté le Père Dom Pierre Meneust, natif de Gennes, au

(1) Hist. de Marmoutier.

(2) Dom Lobineau : La vie des S. S. de Bret.

LEHON DEPUIS l'oRIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE

loi

diocèse de Rennes, homme de piété et d'esprit sur lequel il comptait pour ressusciter cette pauvre abbaye. Son espoir ne fut pas trompé : dans peu de temps, l'office divin qui se faisait négligemment au Tronchet, s'y célébra avec modestie et gravité ; la régie de Saint- Benoit qui y était presque inconnue, y refleurit de nouveau ; les lieux réguliers qui étaient ruinés furent rétablis ; en un mot la transformation de cette maison fut complète.

Une fois cette installation accomplie au Tronchet, le Père Mars se hâta de venir reprendre son poste à Lehon ; mais d'une santé fort délicate et continuellement malade, il se vit contraint de donner sa démission de prieur, le 24 avil 1609 ; Dom Elie Truchon fut élu à sa place. Son repos ne dura pas longtemps, puisque dés le 14 Septembre de la même année, le Pére Dom Louis Jousselin, provincial de Touraine, le fit prieur du Tronchet et lui confirma la charge de vicaire-général en la province de Bretagne, ce qu'il fut obligé d'accepter. Il se rendit aussitôt au Trouchet,mais tombé de nouveau dangereusement malade, il se décida au printemps de 1610, à rentrer au prieuré de Lehon, qu'il aimait spécialement et qu'il avait choisi pour le dépositaire de ses écrits et des livres qu'il avait apportés de Paris. Le mal fit des progrés rapides et ne laissa plus aucun espoir. Bientôt, sentant sa dernière heure approcher, le Père Mars reçut les sacrements avec une dévotion touchante et rendit tranquillement son âme à Dieu, le dimanche de la Septuagésime, le 3 1 Janvier de

(i) Hist. de Mar.

l'année i6i i, regretté de tout le monde et âgé seulement de 34 ans, 10 mois et 4 jours, après avoir selon l'expression de l'Ecriture, acquis en si peu de temps, la perfection qui n'est souvent dans les autres que le fruit de longues années.

Le bon Père fut inhumé le jour suivant, dans l'église du prieuré de Lehon, en présence du clergé de Dinan et des religieux mendiants de la ville, au milieu d'une grande affluence de peuple, dans la nef, devant l'autel de la Sainte Vierge, sous une tombe de pierre, du côté de l'épître. On mit sur son tombeau une épitaphe très élogieuse, gravée sur une plaque de cuivre et dont le texte est conservé aux archives des Côtes-du-Nord. Parmi ceux qui pleurèrent le plus le Père Noël Mars, nous devons citer deux jeunes novices de la réforme appelés, l'un Agnan Seurat, et l'autre du Breuil. Le bon Père les avait amenés de Marmoutier avec lui et avait pour eux une prédilection toute paternelle. Il aimait à les appeler ses deux colombes, à cause de leur douceur et de leur simpHcité. ce L'un deux voïant son cher (c maitre mort dit à l'autre : Mon frère, voilà notre bon père mort, (( il faut que j'aille avec lui. — L'autre lui contesta cet avantage, et (( prétendit qu'il devait être le premier à le suivre. Dieu termina (c cette innocente dispute, en les appelant tous deux peu de temps ce après le décez du P. Mars, pour jouir, comme il est à présumer.

(1) Dom Lobineau : La vie des S. S. de Bret.

(2) Feuille intercalée

(^) Voir la Note XVI, à la fin du vol.

LEHON DEPUIS l'oRIGINE DE LA SOCIÉTÉ DE BRETAGNE

(( de la même récompense que leur Saint Maitre avait reçue dans (( la gloire ».

Dieu ne tarda pas à illustrer le tombeau de son serviteur par de nombreux miracles. Déjà, pendant sa vie, Dieu avait manifesté la sainteté du P. Mars, par divers prodiges. On assure par exemple qu'un jour étant tombé dans la rivière, en récitant son bréviaire, il en fut retiré sans que ses habits fussent mouillés ; une autre fois il guérit par un simple signe, une femme piquée par un aspic et déjà tout enflée. On raconte encore qu'un gentilhomme étant venu le voir, peu de semaines avant sa mort et lui ayant demandé comment il se portait, il lui répondit qu'il se portait comme il plaisait à Dieu et qu'il lui serait agréable de manger des fruits de l'année prochaine. — (c Vous en mangerez aussi, lui répKqua le gentilhomme, quand ils seront mûrs et que vous serez guéri. — Non, pas si tard, dit le Père, allez m'en quérir sur l'heure dans votre jardin. » — On était à la fin de Décembre, aussi cette demande fit-elle sourire le

gentilhomme. - Allez, vous dis- ^^"^W^r^'^'^t ,

je )), insista le malade. Le gen- J^Hj 'fi tilhomme, plein de vénération ^^"S^iiiip^^^ pour le Père, se rendit aussitôt " —

dans son jardin. QiLiel ne fut pas son étonnement de trouver six cerises mûres sur un petit cerisier, et de voir ses carrés de fraises

(i) Dom Lobineau : La vie des S. S. de Bret.

tout rouges, en un temps où la terre était toute gelée ! Il apporta ces fruits au saint homme qui en mangea avec plaisir, et ils louèrent ensemble le ciel de les avoir rendus témoins de cet insigne miracle

Ces miracles sont peu considérables par rapport au grand nombre de ceux qu'il fit après sa mort. Dom Lobineau cite le nom des personnes suivantes qui déposèrent sous la foi du serment, avoir reçu des faveurs de Dieu, par l'intercession du Père Noël Mars et l'attouchement de ses rehques : « Damoiselle Jeanne de la Motte, « femme de Sieur de la ville-Anger, de Jugon ; Jean Hingant Fxuïer, (( sieur des Crois, Ecuïer Toussaint du Bois-Adam, Damoiselle (c Julienne Gripon Dame de Kerinan, François Rogon, sieur de (( Brego, Dame Renée Budes, femme du Seigneur de la Côte-Bau- (( drannière, près de Quintin, Ecuïer Jean-le-Corgne sieur de Launay, (c Damoiselle Suzanne de Queanquen, femme d'Ecuïer Gui Cou- (( riolle, sieur du Tronchet, de Lamballe ; et Madame Jacquemine (c du Gué-Madeuc, femme de Messire René du Breil, Seigneur de (c Pont-Brient. )) Plusieurs grâces miraculeuses avaient aussi été accordées aux prières faites devant l'image de ce saint religieux,

(r) Une tradition locale dit que le miracle eut lieu dans le jardin même du prieuré, et que ce fut à ses religieux que le P. Mars donna l'ordre de lui apporter des fruits. Mais il vaut mieux s'en rapporter au récit de Dom Martène qui dit tenir ce fait du P. Noël Mars, neveu du saint religieux, qui l'avait appris de la bouche même du gentilhomme qui en avait été l'heureux témoin.

(2) Un religieux de Lehon constatait en 1678, le grand nombre de miracles qui s'opéraient encore au tombeau du P, Mars : «... obiit, dit-il, ità virtutibus et pietate plenus, ut non solum populi voce quœ vox Dei est, ut sanctus veneratur et colitur, sed etiam hisce nostris temporibus multis certissimis miraculis coruscavit... »

Page 1