LA SÉPARATION
Pietro Falcone sortait de la chambre à coucher du seigneur Johann Spurzheim. Il avait la tenue d'un cavalier : pantalon et redingote noirs, manteau plié sur le bras. La question de savoir depuis combien de temps il écoutait sur le carré est oiseuse, puisque nous sommes certains qu'il en avait sufiBsamment entendu. Son aspect arrêta la colère de JuHen qui éclatait et les couleurs revinrent aux joues de Céleste.
Céleste connaissait son frère mieux qu'il ne se connaissait lui-même. Elle le savait doux, généreux, secourable, mais elle savait aussi que dans un recoin ignoré de son cœur, il y avait un trésor de force oisive qui pouvait faire explosion à telle heure donnée, avec une indomptable violence. Elle avait épié JuUen car elle l'aimait, elle avait sondé ce cœur malade. EUe avait trouvé au fond un seul sentiment mauvais : une haine implacable et jalouse contie le prince Fulvio Coriolani. La première parole que JuUen avait entendue tomber de la bouche d'Angéha, c'était ce nom : Le prince Coriolani ! »
Céleste n'avait jamais vu ce prince Fulvio Coriolani. Les vagues souvevenirs de cette nuit, ne la préoccupaient point en ce moment. Ce qui l'avait fait pâUr, c'était la colère de JuUen. Ce qui la réjouissait dans l'arrivée d'un étranger c'était la diversion apportée à la colère de JuUen.
Pietro Falcone entra sans en demander la permission, et vint droit à JuUen qui tenait à la main la bourse de perles ; il la considéra et dit durement :
— Ce prince Coriolani a-t-il l'habitude de vous venir voir la nuit?
, Et, sans attendre la réponse, il souleva le réchaud qu'il examina longuement. JuUen ne savait rien des choses du monde, et n'avait point les paroles qu'il faut pour châtier pareiUe insolence. Ce fut Céleste qui répondit :
— Seigneur, vous ne nous avez pas encore appris quel droit vous avez de nous interroger?
Pietro Falcone déposa le réchaud.
— La main doit avoir gardé la trace de cette brûlure ! prononça-t-il entre haut et bas. >
Puis, se tournant vers Céleste :
— Jeune fille, dit- il gravement, le hasard m'a fait entendre les dernières paroles que vous avez prononcées. Vous avez dit : « Quelque chose en moi me crie que notre vie va changer. » Vous êtes en présence de l'homme qui va réaliser vos pressentiments.
Un soupçon traversa l'esprit de Céleste ; Julien froissait la bourse entre ses doigts et ne songeait qu'au prince Coriolani. Pietro Falcone reprit.
— Jeune homme, il faut me suivre.
— Vous suivre! répéta Julien; et pourquoi?
— Manuele, vous attend, répliqua Pietro Falcone.
Tous les soupçons de Céleste s'évanouirent à ce nom, Julien se rapprocha de l'étranger.
— Venez- vous de la part de notre père? demanda- t-iL Pietro Falcone fit un signe de tête affirmatif.
— Et ma soeur viendra avec moi? demanda encore Julien.
— Votre sœur est une femme, répondit Pietro Falcone; le fardeau qu'on veut mettre sur vos épaules veut un homme pour le porter,
— Quel fardeau ?
Pietro Falcone prononça d'un accent solennel :
— Jeune homme, je n'ai pas mission de vous instruire. Un plus puissant que moi vous annoncera la bonne nouvelle, mais je puis vous dire ceci : un grand nom est un lourd fardeau à porter.
— Un grand nom ! répétèrent ensemble le frère et .a sœur.
Les yeux de Céleste brillaient. JuHen restait froid et comme interdit. Pietro Falcone continua :
— Vous avez demandé une vie nouvelle. J'apparais à vos yeux comme le génie messager des contes de fées : je vous apporte la nouvelle vie. Tout un passé qui n'est pas le vôtre et qu'il vous faudra épouser : des amours et des haines, une famille et une vengeance !
— Parlez ! parlez ! au nom du ciel ! s'écria la jeune fille.
Pietro Falcone lui sourit. Puis son regard se tourna vers Julien avec une défiance où il y avait du mépris.
— Est-ce vous qui êtes l'homme? murmura- t-il en s'adressant à elle; et qu'est-ce que c'est que celui-ci?
Un feu sombre vint dans la prunelle de Juhen, tandis qu'il disait :
— J'ai mes haines et j'ai mes amours !
Pietro Falcone montra du doigt la bourse que Julien tenait encore à la main. Son autre doigt désigna la tache grasse qui restait à la paroi du réchaud.
— Cette bourse et ce brasier sont pour toi deux armes, dit-il; elles serviront ton amour et ta haine. Viens !
Juhen fit un pas vers son matelas. Puis, s'arrêtant |
< — Je n'ai plus d'habits, dit-il, on me les a volés.
Pietro Falcone déplia son manteau et le lui jeta sur les épaules.
— Quand tu seras devant celui qui doit t'interroger et t'instruire, prononça-t-il lentement, tu diras pourquoi tu te présentes ainsi vêtu; ce sera ta troisième arme, et celle-là tuera ton ennemi. Viens !
Juhen hésitait. Céleste jeta ses bras autour de son cou.
— Nous ne nous sommes jamais séparés, mon frère chéri, lui dit-elle tout bas, je ne crois pas en cet homme; mais je crois en Dieu, et mon cœur me dit que cette h«ure est solennelle. Va, je t'attendrai; reviens vitel
Ils se tinrent embrassés longtemps, puis Julien se redressa et dit avec fermeté :
— Me voilà prêt, partons.
Pietro Falcone salua Céleste.
— Signora, dit- il en sortant le premier, vous n'attendrez pas longtemps. Suivez celui qui viendra, comme moi, au nom du bon Manuele Giudicelli, votre père d'adoption.
Céleste écouta les pas de son frère qui allaient s'éloignant. Elle s'assit sur le pied de son lit à la place où tout à l'heure Julien était auprès d'elle. La chambre lui semblait énorme. Toutes ces idées d'espoir qui naguère l'exaltaient tombèrent. Elle se repentit d'avoir laissé partir Julien et sa détresse s'exhala en ces mots, qui remplirent ses yeux de larmes:
— Si j'allais ne pas le revoir !..,