LE RÉVEIL
Après la sortie de la vieille, la chambre des deux enfants resta silencieuse. On n'y entendait plus que leurs souffles. Tout était, du reste, comme à l'instant où Beldemonio, trouvant la fenêtre mal fermée, l'avait poussée en dedans pour chercher là un refuge. Sauf la soutanelle qui manquait, sauf le changement de position de Céleste, étendue maintenant sur son lit, rien n'avait été dérangé.
Ce soir où le frère et la sœur avaient pris ensemble leur repas sous la treille de Vosteria du Corpo-Santo, ce soir où Céleste avait épaulé la carabine d'un gendarme pour défendre la \de de Lorédan Doria, un découragement morne, nous nous en souvenons, avait succédé à l'exaltation produite par l'aspect du danger. Céleste et Julien, fiers dans leur indigence, s'étaient sentis humihés profondément par l'offre d'un salaire. Le sourire d'Angélia n'avait-il pas assez payé Julien? Et quel prix était au-dessus de ce regard que Lorédan avait jeté à Céleste?
On partit de Naples. Tout le long du chemin on se dit :
— Nous les reverrons !
Ce fut la première pensée en arrivant à Naples. Pendant que Manuele leur cherchait une chambrette, ils s'échappèrent, demandant où était situé le palais Doria. On leur indiqua la place de l'Esprit-Saint, au miheu de cette magnifique rue de Tolède qui est l'orgueil de Naples. Ils virent le palais Doria et fondirent en larmes.
Les passants ne savaient point ce qu'avaient ces deux enfants : une fillette toute gentille, malgré sa pauvre robe; un écolier qui portait avec une modestie fîère son humble soutanelle, et qui tous deux pleuraient. En face d'eux, le palais Doria s'élevait hautain, éclatant, superbe. Toute la noblesse de cette race opulente et illustre rayonnait sur son frontispice.
Hélas ! qui se serait douté de pareille moquerie? L'écolier avait donné son cœur, comme disent les romances, à dona Ange lia Doria, dont les princes n'osaient point solliciter la main, et la pauvre fillette rêvait les joies réservés à la fiancée du comte Lorédan, qui n'avait point encore trouvé la princesse destinée à porter son nom. Hélas ! hélas ! Céleste et Julien, les deux malheureux petits fous !
Le vieux Manuele les attendait depuis deux heures. Il avait loué, pour eux, la mansarde de la maison des Folquieri.
— Moi, dit- il, j'ai mon logement ailleurs.
Dès le soir, il coucha sous une voûte dans le quartier du port, mais les deux enfants avaient un gîte. Le lendemain, Manuele se mit en quête pour réaliser les belles promesses qu'il avait faites.
Mais nous savons qu'il ne devait point réussir. Céleste et Julien étaient pieux sincèrement et tendrement. Julien se réfugia dans son ardente charité; Céleste demanda secours à la prière. Dans leur solitude cependant le niveau de la tristesse montait. Julien avait revu Angélia à l'Hôpital des Pauvres dont elle était la protectrice. Céleste n'avait pas eu besoin de revoir Lorédan qui lui devait la vie. Ils mesuraient vaguement, mais enfin ils mesuraient l'abîme qui les séparait de leurs rêves. Le désespoir venait.
La tristesse de Manuele, qui les venait voir tous les jours, augmentait en même temps visiblement. Il vint trois fois sans apporter le pain quotidien. Céleste et Julien eurent faim. Mais, qu'est-ce que la souffrance du corps? Ils entendirent une fois des voisines qui Cc^^aient, disant :
— Le Doria va épouser dona Grovanna Palianti, des princes Paléologues, et c'est ce soir que se célèbrent les fiançailles de donna Angélia avec le prince Fulvio Coriolani.
Ils n'eurent point de larmes. Le cerveau de Julien était en feu. Céleste, en proie à une folie froide, dit : « Le bon Dieu nous pardonnera... »
Elle boucha les fentes de la fenêtre pendant que Julien qui avait compris, s'étendait vaincu sur son matelas. Son cœur agonisait avec son corps. Ce fut Céleste qui alluma le réchaud, puis la malheureuse enfant se mit en prière et attendit, sourde à la voix de son bon ange.
On dansait au palais Doria. Manuele s'était fait agent de police pour apporter du pain à ses enfants qui se réfugiaient, désespérés, dans la mort...
La fenêtre de leur mansarde regardait l'Orient. Le lendemain, le premier rayon de soleil qui passa par-dessus le corps de logis intérieur de la maison des Folquieri glissa jusqu'au lit où dormait Céleste, dont la joue restait un peu pâle. Quand le soleil effleura ses paupières, elle eut un tressaillement léger. Elle s'agita sous ses draps, poussa un soupir et entr'ouvrit ses yeux fatigués. Ce fut d'abord son réveil de tous les jours, un sourire. Le malheur est si étranger à l'enfance, que l'enfant même malheureux s'éveille en souriant. Mais le sourire de Céleste ne tint pas. Une idée venait de traverser son esprit.
— J'ai rêvé, se dit-eUe.
Ce mot, pour elle, signifiait tout : la détresse, le désespoir plus fort que la foi, le suicide, — le suicide, le crime qui nie Dieu et repousse le pardon, dans cette chambre pleine de Dieu et de la Vierge mère, ce ne pouvait être, en eSet, qu'un rêve. Et cependant, les traits de Céleste se contractèrent. Son regard glissa sur le plancher et rencontra le réchaud. EUe poussa un cri :
— Julien est peut-être mort !
D'un saut elle fut hors de son lit. Uu autre bond la porta auprès de Julien. Mais ses yeux aveuglés ne voyaient plus. EUe s'agenouilla près du pauvre matelas et appela d'une voix étouffée :
— Julien ! Julien !
Point de réponse. Sa poitrine se souleva en un déchirant sanglot. Elle se précipita à corps perdu sur son frère, répétant encore :
— Julien ! mon Julien I
Pour le coup, l'écolier s'éveilla en sursaut et se frotta les yeux disant :
— Qu'y a-t-il? qu'as- tu donc, petite sœur?
Il avait perdu tout souvenir de ce qui s'était passé.
— Oh I que Dieu est bon, Julien ! mon frère chéri ! s'écria Céleste. Tu vis ! te voilà ! je te vois ! La Vierge sainte n'a pas permis que notre crime insensé eût son accomplissement !
— Notre crime? balbutia Julien ébahi.
Puis, le souvenir naissant tout à coup :
— C'est \Tai ! c'est vrai ! ajouta-t-il l'horreur peinte sur le visage : nous aurions été damnés !... Dieu a fait un miracle!
Ils ne parlèrent plus. Julien baisa sa sœur au front, puis il la prit par la main. Tous deux s'agenouillèrent devant le crucifix. Julien récita du fond du coeur, et à haute voix, une prière dont Céleste disait la réponse.
Dieu dut écouter cette oraison ardente, où ces deux pauvres cœurs brisés lui demandaient pardon d'avoir manqué de force pour souffrir, le remerciaient de leur avoir laissé la vie qui était pour eux un martyre et lui promettaient, en même temps, de bénir désormais sa main souveraine, appesantie sur eux si lourdement. Longtemps ils restèrent prosternés avec des larmes de reconnaissance dans les yeux. Larmes d'enfants, celles-là : bonnes larmes !
La prière est le suprême remède. Ils se relevèrent consolés; et s'assirent tous les deux sur le lit de Céleste en se tenant toujours par la main.
— C'est un miracle ! répéta Julien, un vrai miracle ! Voici encore le brasier... Oh 1 ma sœur ! nous méritons d'être punis !
— Notre cœur s'était endurci, mon pau\Te Julien I Quand je pense que j'avais collé des bandes sur les fentes de la croisée !
— Tout miracle est l'œuvre de Dieu, murmura Julien à qui la curiosité venait; mais comment celui-là s'est- il accompli? Est-ce toi qui as eu la force d'ouvTÎr la croisée?
— Quand je me suis éveillée tout à l'heure, répondit Céleste, la croisée était grande ouverte.
— C'est donc quelqu'un qui s'est introduit du dehors? Dans quel but? Céleste ne répondit point. Elle semblait faire appel à de vagues et incertains souvenirs.
— Un voleur, peut-être, reprit Julien; la Providence a souvent des voies bien étranges...
— Nous n'avions rien que l'on pût voler, dit Céleste en souriant tristement.
JuUen venait de se lever avec vivacité; il courut au matelas.
— Ma soutaneUe ! s'écria- t-O, on m'a pris ma soutanelle 1
Céleste ouvrit de grands yeux. Son regard, comme celui de son frère, fit le tour de la chambre ; la soutaneUe avait en effet disparu. Il n'y avait pas à dire non; et cependant Céleste secoua la tête d'un air de doute.
— Écoute, Julien, dit-elle, je ne sais pas comment exprimer cela Ce ne sont pas des souvenirs, et pourtant à mesure que je parle, il me semble que tout cela s'éclaircit et prend du corps... Est-ce que tu as perdu tout de suite connaissance, toi?
— Tout de suite. J'avais collé ma bouche contre le matelas pour avoir moins d'air. Je suis devenu insensible en quelques minutes.
— Oh ! moi ! s'écria Céleste, j'ai bien souffert et j'ai lutté longtemps. J'ai cru d'abord que cette vapeur de charbon ne ferait rien sur nous, et je pensais en te regardant : Il dort, il s'éveillera demain pour souffrir... J'ai quitté ma place au pied de mon lit, et j'ai été mettre mon front qui brûlait sur les vitres de la croisée. La première chose qui m'a fait pressentir que ma raison allait s'ébranler, c'est que j'ai cru voir comme une ombre qui se glissait le long des balustrades de la galerie. J'ai passé ma main sur mon front où il y avait de la sueur froide; le papier que nous avions laissé sur la table pour demander pardon à notre père, m'a paru double et triple alors, je me suis mis à genoux devant la chaise qui était à la tête de mon lit et j'ai prié, demandant pour toi et pour moi la pitié céleste... Tiens, frère chéri c'est étonnant comme mes souvenirs s'éclairent. Pendant que je priais j'ai entendu un bruit du côté de la croisée, mais j'ai continué de parler à Dieu et le bruit a cessé...
— Et moi, demanda Julien, comment étais-je?
— Tu étais immobile. Tu me paraissais dormir d'un sommeil calme et doux... Quelques minutes après le bruit entendu, la brume commença à s'épaissir autour de ma pensée; je sentis une pression aux tempes; mes oreilles sonnèrent ; un froid monta de mes pieds à mon cerveau. En même temps des étincelles se jouèrent aux coins de mes yeux. Je voulus y porter la main; mon bras était de pierre.
Puis je vis notre père avec son pauvre bon visage si doux, et ses cheveux blancs épars sur le front. Il pleurait; moi je n'avais pas de larmes. Puis encore en un lieu plein de clartés, je vis une sainte qui nous souriait et qui disait : Mon Julien ! ma Céleste ! mes enfants ! C'était notre mère... Je tâchais de m'élancer vers elle pour mettre ma tête dans son sein, mais il y avait comme un poids qui me retenait encore à la terre... Puis enfin, je le vis, lui, grand, fier, souriant. Il passa... Seigneur, mon Dieu! priai-je, et ce fut ma dernière pensée, que Lorédan Doria soit heureux !...
Elle s'interrompit ; Julien se pencha vers elle et la baisa silencieusement.
' — Je suis sûre, murmura- t-elle, que tu as vu passer Angélia, dans ce nuage noir qui vient le dernier couvrir la vue...
Julien se frappa la poitrine et dit :
— Je veux arracher cette image de mon cœur I Céleste reprit :
— Ce fut comme une main de glace, qui pesa tout à coup sur mon crâne et m'enfonça dans la nuit. Je perdis connaissance, mais pas entièrement, car, du fond de ce sommeil inerte, que je prenais pour la mort, j'entendis qu'on ouvrit la fenêtre. ..
— Ah ! fit Julien qui devint soudain plus attentif.
— Les bandes de papier, continua la jeune fille, crièrent en se déchi-
rant. Je crois pouvoir aflirmer qu'en ce moment ma tête touchait le carreau; je m'étais sans doute affaissée. Ce que je puis certifier, c'est que je ne m'étais pas couchée, et qu'en m'éveillant tout à l'heure, je me suis trouvée étendue sur mon lit.
— Et vis-tu celui qui ouvrait ainsi la fenêtre? interrogea encore Julien.
— Voir? dit Céleste; je ne sais si on peut appeler cela voir... une ombre confuse dans un nuage épais.
— Était-ce un homme?
— Oui... c'était un homme. Mais l?isse-moi chercher dans ces ténèbres qui sont derrière moi... Tiens ! ceci me frappa comme un éclair. Je vis une grande lueur en dehors sur la terrasse. Une foule d'hommes passa en courant devant la fenêtre. Ils criaient et s'appelaient, pendant que la lueur me montrait celui qui était entré, et semblait se cacher. Je ne puis me rendre compte de ce qu'était cette lueur.
— Je vais te le dire, moi ! s'écria Julien qui venait de jeter un coup d'oeil au dehors; il y a des débris de torches de distance en distance tout le long de la galerie. Quelque prisonnier se sera évadé cette nuit du Castel- Vecchio, et celui qui est entré ici était bien un voleur !
Céleste regarda les torches éteintes.
— Oui, dit-elle, tu as peut-être raison; mais cela m'étonne moi-même de voir comme les sensations éprouvées me reviennent une à une. Tout à l'heure il me semblait que je te racontais un rêve, maintenant je vois l'homme. Il a été saisi au bout de quelque temps par l'aisphyxie. Il est tombé sur ses mains, a rampé jusqu'à la porte, et j'ai entendu... je suis sûre d'avoir entendu sa main heurter le brasier et ses chairs frémir en se brûlant contre le fer chaud.
Juhen prit le brasier par la poignée. Il y avait sur la paroi tournée à l'opposé du ht, une large tache humide encore.
— Il doit avoir une blessure, dit Juhen. Céleste se pressait le front,
— Il n'a pas crié, poursuivit-elle; je ne l'ai pas entendu crier. Il a ouvert la porte avec bien de la peine, et puis... Mais voilà que je ne me souviens plus. Est-ce lui qui m'a placée sur mon ht?...
On lisait sur son visage l'effort qu'elle faisait.
— Est-ce lui? répéta-t-elle par deux fois; est-ce lui? Je vois bien un visage devant le mien, mais... Oh ! ceci est inexphcable ! ce que je vois ce sont tes traits... c'est toi... plus viril et plus fort... avec quelques années de plus ...
Sa tête se j)encha sur sa poitrine. Elle n'essaya plus de dompter ses souvenirs rebelles. Une fatigue invincible la prenait. Elle dit pourtant encore :
— Quelque chose en moi me crie que notre vie va changer !
Elle parlait comme une somnambule. Avant que Juhen pût répliquer, elle reprit brusquement :
— La bourse ! où est la bourse ?
Juhen la regarda avec inquiétude. Ces chocs répétés, après ces longues et mornes souffrances, avaient- ils altéré la raison de la pauvre enfant?
— Quelle bourse? demanda- t-il.
Céleste s'élança vers la table, dérangea le papier, et saisit la bourse que la vieille Berta avait glissée dessous. Julien resta stupétait.
— C'est lui qui a laissé la bourse ! dit Céleste; non, non, ce n'est pas un voleur !
En ce moment une ombre portée vint barrer le carreau du corridor, à deux ou trois pieds de la porte. L'escalier était éclairé par une fenêtre étroite et haute; un homme devait se trouver entre la fenêtre et le seuil, mais son approche n'avait été annoncée par aucun bruit; il était peut-être là depuis longtemps. Céleste ni Julien n'avaient remarqué cette ombre, Céleste élevait la bourse et s'écriait toute souriante :
— Quand je te disais qu'il allait nous arriver quelque chose d'heureux ! Elle était belle, cette bourse, mais le larcin de la vieille Berta l'avait
faite bien légère, Julien la regardait tandis que Céleste l'élevait, en se jouant, au-dessus de sa tête.
— Il y a des lettres brodées en perles, dit-il, nous connaîtrons le nom de notre bienfaiteur !
Céleste essaya de lire : aussitôt elle devint blanche comme la toile de sa collerette.
- — Qu'est-ce? demandajulien.
Il prit la bourse des mains de sa sœur qui cherchait à la retenir. Du premier coup d'œil il sut le nom tracé par les perles qui formaient ces deux noms :
« FULVIO CORIOLANI. »
— Coriolani ! prononça- t-il entre ses dents serrées ; le fiancé d' AngéUa Doria !
A ce moment l'ombre bougea de l'autre côté de la porte. La figure de Pietro Falcone se montra sur le seuil.