PAUVRE MÈRE
Le palais Coriolani était autant au-dessus du palais Doria que les merveilles florentines sont au-dessus des élégances napolitaines. Bâti par Luca Mario Silice, sur les plans du grand BruneUeschi, il avait servi de maison de plaisance aux vice-rois sous la domination espagnole, et le marquis de Prescaire surtout l'avait agrandi et embelli avec le secours des architectes toscans. Le prince Fulvio Coriolani, riche entre tous les grands seigneurs d'Italie et possédant au plus haut degré le goût des arts, avait restauré ce chef-d'oeuvre qui était maintenant le joyau de Naples.
Le prince Fulvio était dans toute la force du terme l'ami du roi. Aucun astre à l'horizon de la cour ne brillait d'un éclat comparable au sien. Nous avons dit que nul, (excepté le roi peut-être,) ne connaissait son passé. Comme il arrive toujours, les jalousies qui essayaient de lui mordre le talon servaient sa gloire et ajoutaient à l'engouement dont Naples entier se sentait pris pour ce seigneur si jeune, si beau, si opulent, si généreux ! La calomnie eUe-même, loin de lui nuire, l'enveloppait d'une sorte de manteau romanesque qui ajoutait à sa taille.
Les ennemis du prince avaient maintes fois essayé d'entamer la confiance du roi à l'aide d'histoires plus ou moins authentiques. En ces caslà, le roi souriait dans les rides de sa grande figure bourbonnienne, le prince royal souriait aussi et secouait la tête en homme qui ne dit pas toute sa pensée; les princesses échangeaient entre elles des regards d'intelligence et souriaient. Et la faveur de Fulvio allait augmentant.
Nous sommes au palais Coriolani, dans une salle où nulle tenture, sinon quelques flots de mousseline brodée, ne cachait la splendide nudité des lambris. Le soleil du matin arrivait là tamisé par le feuillage des myrtes et des grenadiers qui faisaient de la terrasse voisine un riant et frais bosquet. La brise entrait aussi imprégnée des parfums de l'oranger citrin et du royal magnolia. Le plafond en coupole, représentant Apollon au milieu des neuf Muses, était signé par le Calabrese. Les panneaux, encadrés de mosaïques, montraient encore les Muses avec leurs divers attributs mythologiques; elles étaient peintes par le Ghirlandajo et Pietro Novelli.
A travers les arbustes de la terrasse, on apercevait l'admirable paysage que présente la campagne au nord de Naples. Nous avons vu déjà l'aspect du sud, le golfe avec ses enchantements, les îles, le Vésuve à l'est ; à l'ouest Pouzzoles derrière le Pausilippe; et au lointain, par-delà le monte Gaudo,
l'horizon de l'autre mer. Ici c'était la colline des Deux- Portes et la colline du Sentillo, les Camaldules, la villa Regina, Nozarette et ce palais qui suffirait seul aux délices d'une capitale. Capodimonte et ses ombrages. Naples est l'amour de l'Italie, comme Rome en est la gloire.
Il y avait une femme en deuil dans ce salon. Nous l'eussions reconnue aisément pour celle qui excitait tant de respect et tant de curiosité à bord du paquebot le Pansilippe : celle qu'on appelait « la comtesse ». Son visage aux traits réguliers et doux gardait cette expression de timidité triste que nous avions remarquée en elle à première vue. EUe tenait une lettre à la main, une lettre ouverte, qui au moins nous dira son nom. L'adresse portait en effet : « A Maria des Amalfi, comtesse douarière de Monteleone ».
Celle-là était donc la veuve de ce grand citoyen, bienfaiteur de toute une contrée, qui avait perdu la vie pour avoir eu pitié d'un ennemi tombé. Celle-là était la mère des deux enfants qui manquaient dans les deux pauvres berceaux du pavillon de marbre au Martorello, la mère frappée trois fois dans ses enfants, qui étaient tout son cœur; la femme martyre qui était devenue folle à force de pleurer tout son sang dans ses larmes.
Nous l'avons vue durant cette nuit d'automne, où notre récit s'ouvrait au milieu des mystérieuses évolutions des chevaliers du Fer : nous l'avons vue deux fois. Une fois au fond de la vallée, dans les ruines, disant à ce bel Athol, qui cherchait la porte scellée du pavillon : » C'est là ! » et la seconde fois, sous la voûte byzantine du Corpo-Santo, nous avons entendu sa voix qui troubla les Compagnons du Silence autour du catafalque vide. Elle était folle alors et captive. C'est elle que la vieille Berta poursuivait, le fouet à la main, le long de Brentola débordée et qui tissait des filets de pêcheur dans la cabane, sous peine d'être battue !
Nous avons dû rappeler tout cela, car il y avait loin, en vérité, de la pauvre insensée, fuyant le fouet de sa geôlière, à cette femme si belle qui était ici chez eUe, et qui parmi les magnificences du palais Coriolani, avait l'air d'une reine. N'eût été la nuance de tristesse effrayée qui donnait parfois à son regard quelque chose de farouche, on aurait pu dire que sa fohe passée n'avait point laissé de trace. Elle était assise sur un sofa, audevant de la terrasse. Elle froissait avec distraction le papier qu'elle tenait à la main. Une larme vint tout à coup à ses yeux.
— Là-bas, murmura- 1- elle, le vent arrivait ainsi tout chargé de saveurs embaumées. O ma pauvre mémoire! Ces parfums me parlent; ces parfums amers du myrte, ces tièdes parfums de l'oranger ! Mario ! Mario ! j'ai passé des années, moi, ta veuve, sans dire une prière pour le repos de ton âme. Je ne savais plus prier, et j'ignorais jusqu'à mon deuil!... Mais je veux réfléchir, cette lettre, qui l'a mise à mon chevet? Elle me parle de mes enfants...
Ce mot courba sa tête pensive. EUe répéta, et ce fut comme une plainte :
— Mes enfants ! On voyait son cœur battre sous l'étoffe noire de sa robe. Elle dépha la lettre et la relut. La lettre était ainsi conçue :
« Un vieil ami, un parent de la noble Maria des Amalfi, lui fait passer ces quelques Ugnes, afin qu'elle ait au moins un bon conseil dans la situa-
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tion dangereuse où elle se trouve. Il y a autour d'elle une intrigue; mais il y a aussi des yeux ouverts qui veillent à son profit. Si Maria des Amalfi porte dans son cœur le deuil que ses habits proclament, qu'elle écarte sa main de la main du meurtrier. Si elle est mère, qu'elle veille ! Ses enfants ne sont pas loin d'elle. Ses enfants lui demanderont le nom de l'assassin, qui se trahira de lui-même... Dans peu d'heures. Maria des Amalfi recevra d'autres communications. »
Point de signature. La pauvre Maria essuya la sueur de son front, car elle faisait un effort désespéré pour comprendre ce message sybillin.
— Il n'y a que lui, murmura- t-elle enfin; lui vers qui mon cœur s'élance si ardemment! Dès qu'il viendra, je lui montrerai cette lettre...
Son regard, qui tomba par hasard encore une fois sur le papier, y découvrit ce signe qui ordonne de tourner la page. Il y avait quelque chose d'écrit au verso : « Tout serait perdu, disait cette manière de post-scHptum, si Maria des Amalfi laissait voir cette lettre à l'homme qu'elle connaît sous le nom de prince Coriolani. »
Elle tressaillit, non pas tant à cause de cette menace que pour une voix qu'elle entendit tout à coup derrière elle. C'était une des trois camérières chargées de la servir, la camérière en chef.
— Son Altesse met son respect aux pieds de madame la comtesse, ditelle. Son Altesse demande si madame la comtesse veut consentir à la recevoir.
Maria rougit de plaisir»
— Le prince peut venir dès qu'il le voudra, répondit- elle; je serai toujours heureuse de le recevoir. La signora Paola est-elle de retour?
— La signora Paola vient avec Son Altesse, répondit la camérière, qui salua et se retira.
Maria se prit à trembler, tant son émotion était vive. Elle reconnaissait déjà le pas de Fulvio au bout de la galerie. Fulvio venait en efîet et Nina l'accompagnait. Il disait à Nina :
— Maison des Folquieri, tout en haut, une petite chambre qui donne sur la terrasse régnante. Il faut que je voie cette jeune fille : je le veux !
Nina le regarda d'un air triste.
— Mon frère, dit- elle, prends garde !
Ils étaient au milieu des caisses d'orangers, dont le feuillage toufîu les cachait. Coriolani dit :
— Va Fiamma, et hâte- toi.
Elle sourit à ce nom.
— Tu le veux? dit-elle : vraiment?
— Je le veux, répondit Fulvio d'un ton ferme.
— Que ta volonté soit faite, maître. Le vieux Manuele Giudicelli a-t-il recouvré la parole?
— Qui t'a dit?.., commença le prince étonné.
— Maître tu sais bien que je suis sorcière. Fulvio répondit à sa précédente question :
— Manuele est toujours muet, mais le chirurgien répond de sa vie.
MARIA DES AMALfl 77
— Eh bien, dit Nina, fais bonne garde autour de lui I
Elle disparut derrière les arbustes fleuris, baisa les deux mains de la comtesse en passant dans le salon et sortit. Fulvio continua sa route à pas lents.
La comtesse se leva pour le recevoir. Son émotion était au comble, et faisait plein contraste avec le calme de Coriolani, qui lui baisa la main avec respect; après quoi il la reconduisit jusqu'au sofa et s'y assit auprès d'elle. La comtesse le regarda, voulut parler, ne put et fondit en larmes.
— Quelque chose ici vous aurait-il déplu, madame? demanda Fulvio étonné.
Elle serra ses deux mains réunies contre son cœur, puis comme si quelqu'un eût émis un doute à cet égard, elle dit :
— Prince, j'ai ma raison, toute ma raison ! Mais en présence du roi, je n'éprouverais pas une émotion pareille. J'attends tout de vous. Le Docteur Daniele, mon sauveur, avait les yeux humides quand il me parlait de vous. Ce qu'il m'a donné de soins excellents et savants, jusqu'au point de faire en ma faveur un miracle, c'était pour l'amour de vous, je le sais, il me l'a dit. Paola, cette chère enfant que vous aviez mise auprès de moi, et que j'ai à peine revue depuis mon séjour à Naples, avait la voix tremblante quand elle prononçait votre nom. Tout le monde vous aime, prince, et ce n'est pas assez dire. Quelle raison avez-vous eue de vous faire, icibas, ma providence visible? Répondez-moi, je vous en prie, car ma tête est faible encore et mon cœur s'élance à votre rencontre. J'ai fait ce rêve, entendez-moi et ne me raillez point : ce rêve enivrant et charmant, que vous étiez mon fils, puisque tout mon être tressaille à votre aspect, que vous étiez le fils de mon bien-aimé seigneur le comte Mario Monteleone, puisque vos traits sont les siens et que vous avez sa belle âme. J'ai fait ce rêve, je donnerais heure par heure, jour par jour, toutes les années qui me restent à vivre, pour voir ce rêve réalisé pendant une minute, pour entendre votre voix qui me rappelle une autre voix si chère, trembler en me disant ma mère ! ma mère !
Tout ceci fut prononcé avec une exaltation extraordinaire. Les efforts mêmes que la comtesse faisait pour comprimer l'élan de sa passion lui donnaient de l'éclat. Elle était mère ; c'était là son fils. Tromper cet immense désir, c'était la frapper d'un coup cruel.
Fulvio, pendant qu'elle parlait avait changé deux ou trois fois de couleur. On pouvait voir que tout ce calme dont il s'était fait un maintien à son entrée n'était qu'apparent. Au moment où Maria achevait, les bras tendus et les genoux déjà fléchissants prêts à adorer la miséricorde de Dieu dans ce fils qui lui était rendu, on aurait pu voir les lèvres de Fulvio se contracter, tandis que les veines de sa tempe se gonflaient.
— Je vous en supplie, madame, répondit-il d'une voix basse et brisée, ne m'ôtez pas mon courage au début d'une entrevue où il me faut beaucoup de courage. Regardez-moi et voyez quel terrible combat se Uvre en moi à cette heure.
— C'est vrai ! s'écria la comtesse, mais pourquoi? Est-ce donc si difficile de dire à sa mère : Je suis ton fils, ouvre tes bras, me voilà I
Fulvio resta silencieux. Maria, croyant qu'il fallait redoubler d'éloquence et plaider avec tout son cœur, joignait les mains et disait :
— Oh ! pourquoi me repoussez- vous, mon fils ! car vous êtes mon fils, je le sens à tous les élans de mon âme. Y a-t-il quelque danger inconnu? Peut-être avez-vous honte de moi, vous qui êtes prince, vous qu'on dit être l'orgueil de la cour? Eh bien ! vous ne le direz qu'à moi, je vous garderai le secret; vous m'aurez là, dans un coin de votre maison, et si c'est trop demander je m'en irai... mais que je m'en aille avec le baiser de mon fils au front, et que j'aie entendu avant de partir ce nom qui me ferait mourir de joie, s'il tombait de vos lèvres : Ala mère!
— Ma mère ! répéta enfin Fulvio; que ne donnerais-je pas pour pouvoir vous appeler de ce nom si doux, madame !
Elle courba la tête et sa voix changea.
— Je crois que je redeviens folle ! murmura- t-clle. Fulvio avait les yeux humides.
— Le docteur Daniele m'avait dit, reprit la comtesse en le suppliant du regard : « vous trouverez là-bas le repos et le bonheur. » Mon Dieu ! vous qui m'avez si cruellement frappée autrefois, je vous le demande, si je n'ai ma raison que pour souffrir ainsi, rendez-moi, rendez-moi ma foUel
Fulvio murmura, pâle qu'il était et les yeux creusés par ime torture morale dont la comtesse ne pouvait certes deviner la violence.
— Madame, vous avez deux autres enfants. Elle se leva toute droite.
— Ah ! s'écria-t-elle, que ceux-là me pardonnent ! Je t'aimais tant que je les avais oubliés !
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