TÊTE-A-TÊTE
Le prince Coriolani avait de la sueur froide aux tempes. Un instant allaitil détruire ce miracle de la science, opéré par le docteur Daniele? Cette femme allait-elle retomber tout au fond de sa folie? Il était venu là, car il faut bien expliquer enfin clairement le mystère de cette situation étrange, il était venu pour mentir à cette femme et pour lui dire : Me voilà, je suis votre fils. » Pour lui dire précisément ce que la pauvre mère attendait avec un si passionné désir, ce qu'elle demandait avec tant de larmes !
Il lui fallait un nom, il lui fallait une famille pour être l'époux d'Angélia Doria, la fille des princes. Il avait dit un jour : je m'élèverai jusqu'à elle ! Et tout ce qu'il disait, cet homme, il le faisait.
Mais ce plan, combiné par l'aventurier Athol, au milieu de la nuit solitaire, dans les ruines du Martorello : ce plan que les papiers trouvés au fond de l'armoire de marbre, dans le pavillon de Mario Monteleone avaient rendu non seulement pratiquable, mais facile : ce plan dont l'exécution avait été si vaillamment entamée par Porporato en face de la tombe du Monteleone, un pleur venait de le briser. Athol, Porporato, Coriolani, c'était un seul et même Uon ! un grand cœur tombé : l'âme d'un héros fourvoyée dans cette poitrine de bandit. Fulvio Coriolani ne voulait plus tromper cette mère agenouillée.
— Ah ! reprit la comtesse tout à coup, savez- vous ce que disait le docteur Daniele? Il disait : « La folie se souvient de la folie ; la raison se souvient de la raison. » Je comprends bien cela. Quand ma tête se perd, j'ai comme de vagues mémoires. Et tenez, à présent, je me souviens que j'ai vu une nuit, parmi des ruines, mon mari le comte Monteleone. jeune comme jamais je ne l'avais vu... et il me semble que c'était vous !
— C'était moi, dit FuMo pour la guider dans ce dédale où son inteUigence aôaibUe allait se perdre; c'était moi que vous vîtes au Martorello...
Elle l'interrompit, criant :
— Pourquoi ressemblez- vous ainsi à Monteleone si vous n'êtes pas notre fils?
— Je vous dirai ce que je sais, madame, réphqua le prince; sur mon honneur, je ne vous cacherai rien...
Il prononça ces mots du ton que l'on prend pour calmer les enfants en fièvre. La comtesse eut un sourire amer.
— Je sais comment on parle aux folles ! murmura-t-elle.
f 0 LE PRINCE CORIOLANI
Puis reprenant avec volubilité :
— Mais que m'importe? Ne me quittez jamais, seigneur et nemeren voyez pas, voilà tout ce que je vous demande. Je ne vous dirai plus rien sur ce sujet. Quand mes accès me prendront, je me retirerai, seule, dans mon appartement. Là, personne ne sera pour me railler. Je me rappellerai ces belles joies qui me semblent d'hier et dont tant d'années nous séparent. Mon premier bonheur, mon petit Mario, qui avait les traits et le nom de son père, puis quand il ne fut plus là, ce double trésor que la Vierge m'avait donné pour me consoler : Julien et Céleste ! J'ai peur de les revoir. S'ils allaient me dire aussi : « Tu n'es pas notre mère !... »
Le temps avait marché. Coriolani et Maria étaient toujours assis, l'un près de l'autre sur le sofa. Seulement, les rôles avaient changé : Maria écoutait attentivement et la bouche béante, comme un enfant naïf à qui l'on fait une grande histoire. Coriolani parlait ainsi :
— J'ai cru parfois ce que vous-même croyez, pourquoi ne pas l'avouer? disait-il, poursuivant une explication déjà longue, mais j'ai perdu tout espoir de connaître jamais le secret de ma naissance. Mon premier souvenir c'est la mer. Le navire qui me portait enfant, fut pris par les pirates entre Zante et Céphalonie. Les pirates vinrent vendre la cargaison dans un port de l'Italie du sud. On me donna à une tribu de tziganes errants, parmi lesquels j'ai vécu. Quand le hasard ou la Providence me rendit maître, autrefois, des secrets de votre famille, je fus saisi d'une profonde pitié pour de si cruels malheurs, et mon esprit, car l'homme égoïste rapporte tout à lui-même, établit des rapports entre ma position et l'aîné de vos fils. Quelque chose d'étrange se passa en moi, je dois le dire : j'eus des larmes plein les yeux en touchant le sol de ce cachot qui gardait la trace du sang de Mario Monteleone. Je mis de la passion à deviner l'énigme qui m'était posée par ces caractères inconnus tracés sur la muraille du cachot. Et quand j'eus deviné l'énigme, je triomphai dans mon cœur...
Mais vous pleurez, madame. Ce récit où je ne vous entretiens que de moi. vous parle de votre époux. La douleur que vous n'éprouvâtes point autrefois puisque le bandeau plié sur votre esprit vous cachait le comble de votre infortune, vous la ressentez aujourd'hui. Le deuil de votre âme est comme celui de vos vêtements : tardif, mais profond... Je ne peux pas vous appeler ma mère, quoiqu'il y ait en moi pour vous, le dévoûment et le respect d'un fils, mais je suis votre tuteur par la volonté de Dieu, qui m'a mis en main le testament de Monteleone. Si votre premier né est en vie, je serai son frère et son ami : je le jure. Et je serai le père de vos deux enfants retrouvés. Pour tout cela, j'exige un salaire :
Il s'arrêta ici et la comtesse secoua la tête. Elle balbutia en baissant les yeux :
— M'enlever mon espoir, c'est m'arracher le cœur. Puis, avec une force soudaine :
— Je ne suis pas une mauvaise mère, prince ! je donnerais tout mon sang pour mon Julien et ma Céleste, mais si j'avais retrouvé un fils tel que vous...
Elle s'arrêta. Coriolani la regardait fixement.
MARIA DES AMALFI 8l
— Vous ne me connaissez pas encore, prononça-t-il avec tristesse. La grâce que je vous demande, c'est de ne point me juger, tant que vous ne me connaîtrez qu'à demi.
A son tour la comtesse releva sur lui ses yeux étonnés.
— Vous juger, prince, répéta- 1- elle, et de quel droit? n'êtes- vous pas mon bienfaiteur?
— Vous ne m'avez pas compris, répliqua Fulvio; je viens de vous dire : je demande un salaire.
— Non, prince, je n'ai pas compris.
— Madame, dit gravement Coriolani je vous supplie désormais de m'écouter sans m'interrompre. Le temps presse, et de plus d'une manière aujourd'hui, le sort de toute ma vie va se décider. Il est possible que mes paroles excitent en vous la surprise, que vous en soyez offensée, même indignée. Il ne dépend pas de moi de changer ce que j'ai à vous dire.
Fulvio mit sa main au-devant de ses yeux, comme s'il eût eu besoin de se recueillir. La comtesse glissa vers lui son regard à la fois curieux et craintif. Il se redressa tout à coup et dit :
— Vous m'avez proposé d'être votre fils et j'ai refusé, eh bien ! dans deux heures, j'ai rendez- vous chez le roi. Dans deux heures, si je n'ai pas prouvé pièces en main, par le testament de mon père et par le témoignage de ma mère, que je suis le fils aîné de l'héritier du feu Mario, comte de Monteleone, je suis perdu !
Les yeux de la comtesse brillèrent, puis se voilèrent. Elle changea de couleur.
— Mais... dit-elle avec effort, prononcez un mot, et le témoignage de votre mère ne vous manquera pas !
— Je ne prononcerai pas ce mot, madame, repartit sévèrement Coriolani. parce que ce mot serait peut-être un mensonge. Je dis peut-éire. car j'ai éprouvé d'étranges émotions et conçu parfois d'étranges espoirs. Mais je n'ai pas de preuves, ni contre autrui, ni en faveur de moi-même... Or, j'ai lutté, j'ai pu mentir au monde et à ceux qui sont forts... Mais aujourd'hui que me voilà en face d'une tombe et d'une femme, je ne veux plus, je ne peux plus mentir !
■ — Mentir ! répéta la comtesse en pâlissant.
: — Mentirais-je? Je crois que ma cause est juste au titre même qui fait l'équité de la guerre. J'étais humble et pauvre, je me suis fait riche etgrand. Mentirais-je?
— Prince murmura Maria des Amalfi, il faut avoir pitié de mon intelligence qui chancelle. Votre parole me frappe, mais, j'essaie en vain parfois d'en découvrir le sens. Parlez- moi comme vous feriez à un enfant; ma raison est d'hier cormne celle d'un enfant !
Coriolani attacha sur elle un regard où il y avait tant de tendresse protectrice et à la fois filiale, qu'un sourire briUa sous les paupières mouillées de la comtesse.
— Oh ! moi ! murmura- 1- il, c'eût été le paradis ! moi aussi, par certains côtés, je suis un enfant, puisque je reste neuf aux plus saintes joies de l'existence. Je ne sais pas ce que c'est que le baiser d'une mère, et il me semble
que Dieu ne peut rien ajouter à la félicité d'un fils qui repose son front las sur le sein maternel... J'étais seul, sans appui ni conseil. Dieu, qui donne la force au lion, lui dit- il de ne point se servir de sa force?... Laissez- moi dire, madame ! mon cœur ne s'est jamais épanché. Je n'ai pas eu d'amis pour remplacer la famille absente. 1^ y a eu près de moi, depuis que je me sens vivre, une jeune fille que j'appelle ma sœur...
— Paola? murmura la comtesse.
— ■ Paola, Fiamma, Nina, répondit Fulvio dont le sourire se fit amer; nous avons beaucoup de noms, nous autres qui n'avons pas un nom : vous entendrez parler d'elle et de moi. Peut-être la renierez-vous en même temps que moi...
— Je vous jure... commença Maria des Amalfi.
— Laissez-moi parler comme si vous pouviez me comprendre. Vous êtes bonne, vous êtes généreuse; vous me demandâtes, la première fois que je vous pris la main, pourquoi j'avais des larmes dans les yeux... Pourquoi ces pleurs sur les vôtres, douce femme? Sait-on pourquoi, à de certaines heures solennelles, le cœur se fond et se brise ! Dans quelques minutes, je serai froid comme le marbre, dur comme l'acier, je combattrai, mais maintenant je pleure... nous pleurons, nous, les amis d'hier, ne vous semble-t-il pas que nous avons passé la vie entière à nous aimer I ...
— Si, Fulvio, murmura la comtesse; je vous aime de toutes les forces de mon âme ! Je vous aime tant que je demande à Dieu un miracle. Soyez mon fils ! soyez mon fils !
Il se laissa glisser à genoux, et mit un long baiser sur ses deux mains réunies.
— Si j'étais votre fils. Maria, reprit-il, je vous prendrais dans mes bras et je vous emporterais comme une proie, loin de Naples et de l'Italie... Si loin'que vous ne pourriez plus entendre la voix de ceux qui, tout à l'heure, vont peut-être vous dire qui je suis.
— Mais qui êtes- vous donc, au nom du ciel ! s'écria la comtesse.
— Je suis, répondit Fulvio Coriolani avec une calme tristesse, l'ami du roi de Naples. Dans deux heures je serai pour vous le bandit sanguinaire et lâche qui a serré le cordon de soie autour du cou de Mario Monteleone, votre époux !
— Par le nom même de Monteleone, et sur mon salut éternel ! s'écria Maria exaltée, je défie qui que ce soit au monde de me faire croire à cette infâme calomnie !
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