‹ Le prince CoriolaniChapitre 13 sur 29 · LA PROMESSE · texte numérisé non relu

LA PROMESSE

Beldemonio, le tzigane vainqueur, le chevalier d'Athol, l'aventurier heureux; Porporato, ce roi des nocturnes légendes; le prince Coriolani, enfin, qui était comme le foyer des belles élégances et des nobles grandeurs à la cour de Naples, se sentait-il pris d'une défaillance à l'heure de livrer sa dernière bataille ! Que s'était-il donc passé en lui, et pourquoi n'avait-il plus le même cœur?

En quelques mois il avait pris d'assaut la ville et cette cour, la plus orgueilleuse qui fût en Europe. Armé du secret conquis dans les cachots du Pizzo, il s'était fait un état- major redoutable. Dans ces salons qui admiraient en lui le roi de la faveur, vingt mystérieux séides obéissaient à son moindre geste.

Un jour, avec une rapidité merveilleuse, le bruit s'était répandu dans Naples qu'un prince étranger venait d'arriver, riche comme le Torlonia de Rome ou comme le Rothsclilid de Paris, noble autant que le roi, tout jeune, briUant à l'égal d'un astre, et qui venait habiter le palais magnifique, au front duquel resplendissait ce nom écrit en lettres d'or : Coriolani.

Il y a des noms qui éclatent, on ne sait pas pourquoi, des noms où il y a de l'or, des rubis, des fanfares ! Ce nom inconnu de Coriolani sonna majestueusement. Il sembla qu'on l'avait entendu toujours et qu'il était illustre. La première fois que le carrosse du prince descendit au galop de ses chevaux superbes la grande rue de Tolède, il y eut haie depuis le palais Coriolani jusqu'au palais du roi. De ce jour- là Fulvio fut l'idole de Naples. , Mais les vieux rois ne se laissent pas séduire si facilement que les peuples. Quel talisman Fulvio Coriolani avait-il employé vis-à-vis du vieux Ferdinand de Bourbon? Souvenons-nous de deux choses : d'abord de cette parole de François de Bourbon, prince royal, adressée au comte Lorédan Doria qui manifestait des répugnances au sujet du mariage entre Fulvio et sa sœur : « Bourbon est aussi bon gentilhomme que Doria, et Bourbon, s'il ne régnait pas, ne croirait point se mésaUier en donnant sa sœur où sa fille à Coriolani. »

Sous ces paroles il y avait assurément quelque secret. Souvenons-nous, maintenant, que le roi Ferdinand avait aimé paternellement Mario, comte de Monteleone, et que son fils, François, n'avait pas eu dans sa jeunesse de plus cher compagnon que Mario. Le jour où Athol, égaré sur les grèves, avait tiré de son sein cette rose desséchée dont une feuille s'était envolée

dans le flot, il avait dit en se jetant à la nage pour ressaisir la feuille de rose, frivole et précieux trésor : Je monterai jusqu'à elle...

Le soir de ce même jour, Athol, sortant de ce réduit de marbre où étaient le lit nuptial et les deux berceaux vides, était l'égal de dona Angélia Doria. Il avait monté jusqu'à elle : Il était Fulvio Coriolani, fils aîné du saint Monteleone. Le roi le savait, le prince royal aussi; on attendait les preuves promises.

Les preuves promiseb ctaiert le témoignage de la mère vivante, le testament du père mort. Coriolani avait déjà le testament du père. Il ne fallait qu'un miracle pour conquérir le témoignage de la mère vivante, qui était foUe. Coriolani avait fait le miracle : les yeux dessillés de Maria des Amalfi s'étaient rouverts à la raison ! Tout n'était- il pas dit? et ce vainqueur n'aUait-il pas couronner tous ses succès par un suprême triomphe?...

Peut-être... C'était l'homme du caprice et de l'attrait. Celui-là, que tout le monde avait le droit de nommer un bandit, trouvait en lui, à cette heure, toutes les délicatesses d'un cœur vierge. Celui-là était prêt à briser, de son talon dédaigneux, le piédestal élevé par tant d'efforts qui mettait son front si haut au-dessus du vulgaire...

— Madame, dit-il à la comtesse, je ne suis pas de ceux qui ne croient point au dévoûment et qui nient la reconnaissance. Vous êtes de bonne foi, j'en suis sûr, il vous semble impossible d'avoir pour moi du mépris et de la haine.. .

— Oh ! s'écria la veuve de Monteleone; pour vous, prince ! de la haine ou du mépris.

Fulvio lui prit la main et la baisa.

— La calomnie est habile, reprit- il, et vous êtes entourée d'ennemis aussi puissants qu'implacables. Je dis vous et non moi madame; car c'est vous même qu'on essayera de frapper en ma personne, vous et les héritiers de Monteleone. Que peuvent-ils contre moi qui suis las de tout?

— Mais pourquoi cette fatigue qui ressemble au désespoir? demanda la comtesse.

Fulvio ne répondit point. Il reprit après un silence pensif :

— Madame, je pourrais défendre et réfuter d'avance les attaques qui feront le siège de votre confiance; mais cela ne me plaît pas. Je vais vous dire ce qui vous regarde, et ce sera tout. Le hasard, comme j'ai pu vous l'apprendre déjà, me rendit maître d'un secret; c'était à l'âge où la tête est vive jusqu'à la folie. Peut-être ai-je trop tardé à sentir quelle était l'importance de ce secret, qui appartenait à Mario Monteleone, à vous, madame, sa veuve et à vos enfants. Quand j'eus le secret je fis un serment; j'ai été des années avant de l'accomplir. Un jour l'ambition me vint, et ce fut par l'ambition que je me souvins de mon serment. S'il peut être une excuse pour l'ambition, c'est l'amour. J'eus cette excuse. L'amour, un pur et respectueux amour me rendit si fort que je fus vainqueur dans une lutte insensée. Je me haussai au premier rang parmi les grands de la terre, et demain je serai premier ministre du roi des Deux-SicUes, si vous ne me barrez le passage... Mais vous me barrerez le passage, madame!

Il interrompit d'un geste plein de fatigue la comtesse au moment où elle allait protester.

— Peu d'instants nous restent, reprit-il, et je ne vous ai pas dit encore le but de cette entrevue. Je vous ai parlé d'un salaire que j'ai à vous demander. Pour mériter ce salaire, je vous rendrai vos deux enfants. Je sais qu'ils sont à Naples; je suis sur leurs traces...

Maria devint pâle, et se prit à trembler.

— Mon Julien ! murmura- t-elle, et ma pauvre petite Céleste I

— Ma croyance, continua le prince, est que je suis seul en position de reconquérir pour eux tout ce qu'ils ont perdu. Je possède les titres à moi confiés par le testament du maître : l'acte de naissance de Mario, comte de Monteleone, votre premier né, les actes de naissance de Julien et de Céleste. Le salaire que je demande, le voici : J'ai dit au roi, au prince royal, à d'augustes princesses que j'étais Mario, comte de Monteleone, votre fils. Je ne vous l'ai pas dit à vous, madame. Si je vous l'avais dit, vous l'auriez cru. Je me suis fait fort d'apporter aujourd'hui même au roi, dans le palais de la princesse de Salerne, où la famille royale est assemblée, les preuves de ma naissance : le testament de mon père mort, le témoignage de ma mère vivante. Voulez- vous m'aider à soutenir ce mensonge?

Le visage de Maria des Amalfi exprimait une indicible surprise.

— Votre désir secret est-il donc que je refuse. Seigneur? murmura- t-elle; vous semblez en tout ceci plaider contre vous-même. Si vous m'aviez dit que vous êtes mon fils comme votre visage et mon cœur vous le criaient, vous avez raison je vous aurais cru.

Coriolani prononça très bas :

— J'étais venu pour vous le dire. Je ne vous l'ai pais dit parce que je vous respecte et vous aime comme si vous étiez ma mère !

Il y eut un long silence.

— Je ne sais si je vous aurais compris autrefois, seigneur, reprit la comtesse; aujourd'hui, vos bienfaits, il est vrai, m'ont rendu la pensée, mais ma pauvre tête est bien faible, et peut-être ne puis- je saisir aussi bien que vous la portée du marché que vous me proposez, mais au moins je n'ai point le rouge au front en vous disant : je l'accepte.

— Vous l'acceptez, madame ! s'écria Fulvio étonné.

Un peu de sang était remonté à sa joue tout à l'heure si pâle. La comtesse le regardait en souriant.

, — Je crois que vous êtes mon fils, Fulvio, reprit-elle, je crois que vous l'avez cru, que vous le croyez encore vous-même. J'en suis heureuse. J'irai au roi Ferdinand, puisque vous le souhaitez : je lui dirai en vous tenant par la main : « Celui-ci est l'héritier de Mario, comte de Monteleone, mon époux. » Je m'y engage!

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