‹ Le prince CoriolaniChapitre 14 sur 29 · BEAU-PÈRE ET GENDRE · texte numérisé non relu

BEAU-PÈRE ET GENDRE

Il était environ midi. La maison du seigneur Johann Spurzheim, était tendue de noir au dehors, et le clergé de Santa-Maria del Carminé, sa paroisse, faisait la veiUe dans la chambre de Barbe Spurzheim, transformée en chapelle ardente. Johann, pendant cela, était dans sa chambre à coucher, en compagnie de ce jeune et bon docteur Pietro Falcone,àqui il s'attachait chaque instant davantage. Ils déjeûnaient tous deux. Johann suçait un quart de massepain trempé dans une larme de tokay : Pietro Falcone, moins immatériel, arrosait d'une bouteille de vin sicihen, un pâté de volaille. Johann pensait tout doucement :

— Dire que ce beau garçon s'en ira comme les autres ! Le défaut de la cuirasse est à l'estomac pour les gens de bon appétit.

— Ami, dit- il tout haut, faites-moi songer à acheter un autre king'scharles... Et remettez- moi, je vous prie, le restant des pastilles qui étaient dans la bonbonnière d'or.

Pietro Falcone leva son verre et le salua en souriant.

— A votre santé, seigneur ! dit- il; vous avez gagné cent pour cent depuis hier.

Johann se rengorgea.

— La pauvre Barbe se croyait bien certaine de porter le deuil de veuve, réphqua-t-il; rendez-moi la bonbonnière je vous prie.

Le docteur but un large coup de tokay.

— Seigneur, répondit- il, je fais collection de ces bagatelles. J'ai mis votre boîte d'or sur mon étagère, avec celle de Barbe de Monteleone.

— Les pastilles dedans?

— Les pastilles dedans. Elles sont si parfaitement semblables, qu'à les voir à côté l'une de l'autre, on ne saurait faire entre elle aucune différence... Il n'y a rien d'éloquent comme les objets matériels, seigneur.

— Est-ce que tu chercherais déjà des armes contre moi, Pietro Falcone, mon fils I murmura Johann d'un ton pénétré.

— Il y a deux sortes d'armes, seigneur, répondit le médecin, toujours froid et ne perdant pas un coup de dent; il y a des armes offensives et des armes défensives : contre vous, je ne crois pas avoir besoin d'épée, mais les événements de cette nuit m'ont donné une grande idée de votre savoir faire : je ne dédaigne pas le bouclier.

— Ab 1 dit Johann en soupirant, le monde sera toujours le môme I

Prenez- VOUS de belle affection pour un homme, vous êtes sûr de trouver un ingrat 1 Garde ton bouclier, Falcone, mon pauvre ami, moi, je n'en veux point contre toi !

Le docteur se servit une aile de volaille.

— Seigneur, dit- il, soyez juste et soyez franc; ne vaut- il pas mieux que je puisse toujours me mettre à table à votre chevet sans souci, et boire de votre vin, qui est excellent, je le proclame !...

— Quoi tu supposerais?...

— Hé ! hé ! seigneur, quitte à me regretter comme la pauvre Barbe... Les petits yeux gris de Johann clignotèrent. Il eut un sourire et dit :

— Tu es gai, ce matin, mon digne camarade; je t'aime surtout à cause de ton joyeux caractère. Voyons, parlons raison. Le jeune homme est ici?

— Et il s'impatiente déjà de ne point voir son Manuele. Il veut retourner près de sa sœur.

— Il veut ! il veut ! Sais- tu que c'est une étrange histoire que ce suicide, cette fenêtre ouverte par un bandit qui s'échappe, cette bourse portant le nom de Coriolani, cette brûlure providentielle... Nous allons être riches et puissants, Falcone !

— J'ai été longtemps faible et pauvre, seigneur.

— Et tu as subi une cruelle injure !

— Seigneur, je ne l'ai point oubliée.

— Quand on est puissant et riche, on se venge, ami...

— Soyez tranquille, seigneur; riche ou pauvre, puissant ou faible, je ferai ce qu'il faudra pour me venger.

Johann avait achevé son massepain. Il éprouvait cette béatitude qui suit un repas copieux et bien digéré.

— Bien, bien ! mon excellent compagnon, dit- il en tournant ses pouces au-dessus de sa couverture où restaient les miettes de la pâtisserie; cette nuit, vous avez voulu aller trop vite...

— Ne revenons pas là- dessus, dit Pietro Falcone. Johann reprit :

— Que ceci ne vous ôte point votre appétit, mon camarade, je ne vous en veux pas. Quant à la vengeance, elle vous viendra en dormant, comme la fortune, si vous n'essayez point de traiter par trop d'égal à égal avec celui qui est votre maître.

— Qui donc est mon maître? demanda Pietro Falcone dont le sourcil se fronça.

— Un pauvre maJade, répliqua Johann, que vous renverseriez rien qu'en soufflant sur lui...

Il s'interrompit pour ajouter d'une voix stridente :

— Et qui vous brisera comme un chalumeau de paille sèche, docteur Pietro Falcone, si vous tentez de lui résister !

Falcone se leva à demi, mais il se rassit et empht son verre.

— Garde tes deux boîtes d'or, enfant méchant, poursuivit le directeur de la pohce royale, sans prendre désormais souci de cacher son dédain; si je ne valais pas mieux que toi, ou plutôt, parlons franc, si je n'avais pas besoin de toi, teS deux boîtes d'or te mèneraient à la potence, mais

ne crains rien : tu me plais et tu ne seras jamais assez fort pour me gêner. Revenons à nos affaires : comment trouves- tu la petite?

Pietro Falcone retint le morceau suspendu entre son assiette et sa bouche. Ses yeux brillèrent.

— Te plaît-elle? demanda Johann.

— Non, répliqua Falcone, mais il y a mieux : je crois qu'elle plaît à Coriolani.

— Ils sont deux, alors, dit Johann; Lorédan et Fulvio ! je sais plus d'une princesse qui voudrait être à la place de cette petite fille. Mais vois donc comme tout s'arrange, ami Falcone ! on n'a même pas besoin d'y mettre la main. Ces deux hommes, qui sont sur notre route, s'entre-dévoreront quelque jour, et nous serons tranquilles spectateurs de la bataille. Les aveugles diront : c'est le hasard, mais il y aura deux personnes pour le moins, ami Falcone, toi et moi, qui sauront que le hasard ici a un autre nom, et que ce pauvre moribond de Johann Spurzheim lui a donné un bon coup d'épaule. Qu'a dit l'écoher pendant le chemin?

— Il n'a parlé que de son père Manuele.

— Et la fillette?

— Je n'ai pas amené la fillette.

Johann bondit sous sa couverture.

— Et tu dis que le Coriolani l'a remarquée ! s'écria- t-il. Sonne, malheureux ! sonne vite I

Le docteur agita aussitôt une sonnette, dont le cordon pendait à la cheminée. Le timbre retentit nettement à l'étage supérieur; presque au même instant, le ciel du lit de Johann s'ouvrit.

— Tiens ! fit la voix flûtée de Beccafico; l'homme d'hier est encore là. Bonjour, Excellence, comment vous trouvez- vous?

— De mieux en mieux, mon garçon; Dieu merci, ma convalescence marche à pas de géant. Fais descendre un mandat en blanc avec la correspondance.

— Il y a autre chose que la correspondance, dit Beccafico.

— Envoie tout !

La planchette commença à descendre lentement. En même temps, malgré les fenêtres soigneusement closes, on put entendre les cloches de Santa-Maria del Carminé qui sonnaient à toute volée.

— C'est le glas de la pauvre Barbe, grommela Johann; hier, à cette heure, elle était ici, à mon chevet... ce que c'est que de nous !

Sur la planchette, il y avait plusieurs lettres et un petit paquet cubique. Le mandat en blanc s'y trouvait aussi avec une plume et de l'encre. Johann remplit d'abord le mandat.

— Tu vas aller toi-même, ordonna-t-il à Beccafico, sur-le-champ ! prends deux agents et que la jeune fille soit ici dans une demi-heure !

La planchette remonta. Johann avait mis sur sa couverture, auprès de lui. sa correspondance et ce paquet carré enveloppé dans du papier. Il le tâta et se prit à sourire en regardant le docteur du coin de l'œil.

— Tu n'es pas fort! murmura- t-il; heureusement que le pauvre moribond a de l'esprit pour deux. La fillette était sous-entendue... une autre

fois, docteur, je vous mettrai les points sur les t. Que diable ! vous êtes pourtant payé pour savoir que votre ami Athol n'y va pas par quatre chemins !

La figure de Pietro Falcone se rembrunit aussitôt. Il déposa près de lui couteau et fourchette.

— Non pas! non pas! dit Johann; mangeons bien! buvons mieux! nous avons encore un fier coup de collier à donner aujourd'hui !

Tout en parlant, il défaisait le paquet carré. Le docteur entendit coname un son de métal. Il vit même un objet brillant disparaître entre les draps. Le sourire de Johann se faisait de plus en plus joyeux, et pourtant, il n'avait pas encore décacheté ses lettres. C'était donc le paquet carré qui lui donnait tout ce contentement.

— On la dit belle comme les anges, reprit-il, cette fillette?

— Très belle, répliqua laconiquement Falcone.

— Vois la chance que tu as, bon ami, continua le directeur de la police royale; la pauvre Barbe avait plus de quarante ans et eUe était affreuse, soit dit sans offense à sa mémoire. Tu gagnes au change; 1° de ne point avoir la pauvre Barbe; 2° d'avoir l'autre, un bijou de seize ans qui t'apporte une fortune de prince et l'honneur d'être le gendre du seigneur Johann Spurzheim, futur comte de Monteleone, premier ministre de Sa Majesté le roi Ferdinand de Naples.

— Pour arriver à tout cela, demanda Falcone qui le regardait en face, faut-il que la veuve de Monteleone consente à vous épouser, seigneur?

— Oui, mon cher enfant, répliqua Johann en cHgnant de l'oeil avec maUce, oui, mon bon gendre Falcone, cela te fait peiir n'est-ce pas? Tu considères comme impossible qu'une femme consente à épouser un moribond tel que moi?...

— Seigneur, interrompit le docteur; je considère seulement comme impossible que Maria des Amalfi puisse épouser jamais David Heimer.

Johann ne perdit point son sourire.

— Quand tu prononces ce nom-là, cher ami, dit-il doucement, parle plus bas, si tu ne veux point qu'il t'arrive malheur. Et cependant, au fond, ce nom-là en vaut bien un autre. L'homme qui le portait est parti de bien bas, il a joué plus d'une partie difficile, jamais il n'en a perdu aucune.

Son regard prit cette expression de conscience satisfaite qui lui était habituelle. Jamais homme assurément ne fut plus imperturbablement content de lui-même que ce bon Seigneur Johann Spurzheim.

— Ah çà, mon gendre, reprit-il en faisant au docteur un petit signe de menace caressante, nous savons donc en détail cette histoire du Martorello?

— Oui, seigneur, répondit Falcone.

— Et comment trouvez- vous l'expédient, mis en usage par David Heimer?

— Odieux, seigneur, répondit Falcone sans hésiter. En même temps, il repoussa son assiette et son verre.

— Hé! hé! fit Johann Spurzheim ; vous êtes un moraUste sévère, mon gendre; moi, je déclare le procédé hajrdi et remarquablement ingénieux. C'est un des stratagèmes les plus subtils dont j'aie eu connaissance en ma

vie : se servir d'une folle pour mettre le feu aux poudres, c'est adroit, c'est prudent, cela ne laisse aucune trace...

— Mais, dit Falcone, qui se leva, il ne faut pas se mettre en tête d'épouser la folle I

— Viens t'asseoir là, mon gendre ! s'écria gaîment le directeur, à mon chevet, comme un fils, et causons un peu médecine, puisque c'est ta spécialité. As- tu étudié à fond la folie?

— Assez pour discuter avec vous.

— Hé ! hé ! C'est me dire que je suis un ignorant, mais j'ai un excellent caractère et nous ferons une petite famille bien unie, quand nous serons tous ensemble en ménage. Si tu as étudié à fond la foUe, tu dois connaître la théorie des deux mémoires?

— Je la connais.

— Prends la peine de me l'expHquer, je te prie.

— Les auteurs ont établi, répliqua Falcone, l'expérience a prouvé que le fou, dans ses périodes de démence, a la mémoire des faits qui se sont produits successivement pendant ses diverses crises.

— Fort bien.

— Et que le fou guéri, ou traversant une période lucide, a la mémoire des faits qui se sont produits avant sa maladie ou pendant les autres intervalles lucides.

— Parfaitement. Et ces deux mémoires ne se mêlent jamais?

— Cela paraît authentiquement démontré.

— A merveille ! alors, tu dois comprendre que je ne crains absolument rien en abordant Maria, veuve de Monteleone. Pour qu'elle se souvînt de cette arme que je mis en sa main la nuit du 13 octobre 1815, il faudrait qu'elle redevînt folle... et les folles qui parlent, on ne les croit pas, mon gendre f

Il ouvrit au hasard une des pièces de sa correspondance. Falcone se prit à tousser d'un air de doute. Johann fourra précipitamment sa main sous la couverture, comme s'il eût voulu en retirer quelque chose, mais il se ravisa et sa main revint vide.

— Oh ! oh ! dit-il en parcourant la première lettre qui lui était tombée sous la main; nos amis de la prison Majeure ont fait des difl&cultés !

— Qui appelez- vous nos amis de la prison Majeure? demanda le docteur.

— Ces marionnettes que-j'ai fait danser cette nuit au palais Doria, le Malatesta, le Sampieri, le Colonna et autres. Ils ont eu, sur ma parole, envie de reculer ! mais quand je tiens quelqu'un, je le tiens bien, ami Pietro Falcone. Nos gens sont revenus à de meilleurs sentiments. Dans une heure ils seront en liberté; dans deux heures ils joueront la seconde scène de leur comédie.

— Puis- je savoir?...

— Inutile ! on vous soufflera votre rôle, quand il en sera temps... Autre histoire! On a porté un blessé, cette nuit, au palais Coriolani... un vieillard... c'est Manuele Giudicelli, indubitablement. A dix heures, ce matin, il n'avait pas recouvré la parole. Son médecin est le docteur Antonio Doni, le connaiBStz-vous, mon gendre?

MARIA DES AMALPI ^t

— Je suis un de ses élèves, seigneur.

— Bravo !

— Pourquoi bravo?

— Parce qu'il ne faut pas que ce Manuele Giudicelli recouvre la parole.

— Et en quoi mes relations avec le docteur Antonio Doni?... Johann ouvrait une troisième lettre.

— Oh ! oh ! fit- il; vous connaissez bien du monde, mon très cher gendre ! Je répondrai tout à l'heure à votre question. Permettez-moi de vous demander quel genre de rapport vous avez eu avec cette charmante fille, connue à la cour de Naples sous le nom de Nina Dolci?

— Ceci ne regarde que moi, seigneur, répliqua Falcone. Johann lui lança une oeillade rapide et si perçante que le docteur baissa

les yeux involontairement.

— Allons, allons ! dit le directeur, je ne veux pas pénétrer vos petits secrets, mon gendre. Voici une quatrième lettre qui me parle de ma noble fiancée, la comtesse douairière de Monteleone. Elle a passé la nuit, elle aussi, au palais de ce glorieux Euh-io. Tout va d'autant mieux qu'il doit se croire cuirassé de toutes pièces. C'est un garçon intelligent, on ne peut pas dire le contraire...

Il cessa tout à coup de parler, puis il se recueillit un instant, la tête entre ses deux mains.

— Mon gendre, reprit-il après un silence et d'un ton qui contrastait par son sérieux avec l'accent sarcastique qui lui était habituel; nous allons nous occuper de nos noces !

TOILE D'ARAIGNEE

— Pour que nous soyons les heureux époux, continua Johann Spur- i zheim, toi, de l'héritière de Monteleone, moi, de sa veuve, il faut deux choses : en premier lieu, il faut que ce Manuele reste muet; en second lieu, comme je ne puis aller faire ma cour à la noble Maria des Amalfi, il faut que la noble Maria des Amalfi prenne la peine de me venir trouver dans ma pauvre maison. Ce sont là deux précautions déHcates et difi&ciles, j'ai compté sur toi pour les mener à bien.

— Tuer le vieux Manuele GiudiceUi et enlever la comtesse? prononça très froidement Pietro Falcone.

— Juste ! repartit Johann.

— Seigneur, dit Pietro Falcone, je ne veux point tuerManuele, jene veux point enlever la comtesse.

— Bah !.... et pourquoi ne veux-tu pas, gendre?

— Parce que l'un et l'autre sont dangereux, seigneur, et que je ne veux rp,' exposer à aucun danger personnel.

— Bonne idée! s'écria Johann en souriant; cependant, si on te priait bien?

— Ce serait inutile.

— Et si l'on te menaçait un peu?

— Essayez ! dit Pietro Falcone, qui mit un cure- dents entre ses lèvres. Johann le regardait avec ce sourire narquois que nous avons si souvent

décrit. Pour la seconde fois, le docteur toussa. C'était sans doute une façon de garder contenance sous le regard moqueur du directeur de la police royale, mais celui-ci ne le prit pas ainsi.

— Il faut veiller à cette toux, mon gendre, dit-il d'un ton de tendre intérêt, elle me rappelle trop la toux de la pauvre Barbe.

Falcone fronça le sourcil. Johann fourra vivement sa main sous ses couvertures. Cette fois sa main ramena un objet de petite dimension qui brilla dans le demi-jour de l'alcôve. Il tendit l'objet à Falcone en disant tout simplement :

— La pauvre Barbe y avait confiance.

Falcone saisit l'objet avec emportement. Ses joues et jusqu'à ses lèvres

blêmirent.

— Vous avez envoyé vos agents chez moi ! s'écria- t-il.

— Prends une pastille, répéta Johann, contre la toux. . .

Falcone lui jeta un regard de sang. Il avait reconnu du premier coup d'oeil une de ses bonbonnières d'or. Johann, qui souriait toujours, plongea de nouveau sa main sous ses draps et en retira une seconde boîte exactement pareille.

— Ami, dit-il, préférez- vous puiser dans celle-ci? Je ne me souviens plus au juste laquelle est la bonne.

Il lança la seconde boîte sur les genoux de Falcone, qui frémissait de colère.

— Souvenez-vous bien de ceci, mon gendre, murmura-t-il en mettant de côté son sourire : je suis très fort... et vous n'êtes encore qu'un apprenti !

— Mais, voulut dire Falcone, maintenant que ces deux boîtes sont en mon pouvoir...

Johann se prit à lire à haute voix un papier qui était parmi ses lettres : « Rapport adressé à Son Excellence le directeur de la poUce royale par Jacopo Civetta, inspecteur de troisième classe, touchant la saisie opérée au domicile du seigneur Pietro Falcone, docteur médecin de la faculté de Bologne; la susdite saisie consistant en deux boîtes d'or au chiffre de donna Barbe Spurzheim, épouse dudit seigneur directeur...

Les poings de Falcone se crispèrent et il poussa un sourd gémissement.

— Je suis très fort ! dit Johann, qui s'interrompit et reprit son sourire. Un bruit soudain se fit au ciel de lit.

— La voiture du ministre d'État vient de s'arrêter à la porte des bureaux, dit la voix de Beccafico.

Johann eut un tremblement tôt réprimé.

— Debout, Falcone ! ordonna- t-il durement, et en besogne !

Le docteur se leva comme malgré lui. Johann poursuivit en parlant à Beccafico invisible :

— Puisque Son Excellence daigne rendre visite à un pauvre homme qui va mourir, fais ouvrir toutes les portes. Arrange- toi pour qu'il traverse la chambre de deuil. Ne lui cache pas que je suis bien bas... bien bas ! Hélas I la mort malheureuse et prématurée de la pauvre Barbe m'a porté le dernier coup. Va !

La trappe se referma.

— Ami, dit Johann à Falcone, ceci n'est point un hasard. Je suis très fort Dis en passant quelques mots à l'écolier pour lui faire prendre patience; nous n'aurons besoin de lui qu'après mon entrevue avec la comtesse. Dans dix minutes, il faut que tu sois au palais Coriolani.

— Mais, au nom du ciel ! s'écria Falcone avec une véritable détresse, comment voulez- vous que je m'y prenne?

Johann haussa les épaules.

— Le docteur Antonio Doni, répliqua-t-il, est parti ce matin pour Saleme. Ce n'est pas un hasard : je mets la main à tout, mais cela peut sembler un hasard... comme la visite du ministre.

Il eut son petit rire sec et poursuivit :

— Voilà pour le Manuele. Quand à la comtesse, elle a reçu un billet ce matin, et tu trouveras à la porte du palais Coriolani un carrosse tout semblable à ceux du glorieux Fulvio. Le reste te regarde. Que diable ! entre

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médecins, on se remplace; c'est la confraternité, et quand on a affaire à une pauvre mère en quête de ses enfants... Mais voilà Son Excellence ! Vat'en I Va- t'en !

Pietro Falcone sorti par le couloir qui conduisait à l'ancien cabinet de travail de Barbe Spurzheim. C'est dans ce cabinet que Julien attendait, inquiet déjà, et triste de se voir séparé de sa sœur. Falcone entra dans le cabinet; il pâlit à la vue du vaste fauteuil où Barbe s'asseyait le soir précédent. Johann avait ouvert la petite armoire cachée dans la ruelle de son lit Il approcha de son oreille cet instrument composé d'un pavillon d'ivoire, retenu par un tuyau flexible.

— Venez- vous me chercher? demanda Julien à Falcone.

— Voyons ce qu'il va répondre, pensa Johann.

— Il s'agit bien de vous ! repartit Falcone; c'est ici la maison du diable I Johann se prit à rire en haussant les épaules. Le ciel de son lit craqua légèrement; un papier tomba sur sa couverture, tandis que la voix de Beccafio disait :

— Privato conduit Son Excellence par les chambres de deuil.

Le papier contenait ces mots : « On n'a plus trouvé la jeune fille dans la maison des Folquieri. » Spurzheim s'arrangea sur son oreiller, et se prit à râler plaintivement parce que la porte s'ouvrait.

— Que Son Excellence veuille bien marcher doucement, dit Privato, qui parut sur le seuil, la plume derrière l'oreille; Sa Seigneurie est bien bas... bien bas !

— Cela sent la mort ici ! murmura le ministre en entrant.

Carlo Piccolomini, ministre d'État du roi Ferdinand, avança de quelques pas en se guidant avec sa canne, comme un aveugle.

— Êtes- vous couché, Spurzheim? demanda- t-il en arrivant auprès de la table où le docteur Pietro Falcone faisait naguère son repas du matin.

Johann ne lui répondit que par un long gémissement. Le seigneur Piccolomini fit de nouveau trois ou quatre pas.

— N'avez- vous donc personne pour vous veiller? demanda-t-il encore. Johann poussa une plainte étouffée, puis il répondit :

— Ah ! digne seigneur Piccolomini ! votre conduite est celle d'un chrétien et d'un vrai gentilhomme ! Vous venez visiter un subalterne qui pUe bagage pour l'autre monde... C'est beau cela ! c'est même sublime, on peut le dire, dans ce siècle d'égoïsme et de dureté !... Ah !

Vierge mère ! faut- il donc tant souffrir pour que l'âme quitte cette misérable prison !

Le ministre était au chevet du lit. Ses yeux, habitués à l'obscurité, commençaient à distinguer la face hâve du directeur de la police. Il pensait à part lui :

— Voilà un pauvre homme qui ne passera pas la journée.

— Votre Excellence songea tout, reprit Johann entre deux plaintes ; elle a daigné me demander pourquoi je suis sans garde en cette extrémité. Ah I Jésus Dieu ! nous étions un ménage si uni ! je ne pouvais souffrir autour de moi personne autre que ma pauvre Barbe. . . Asseyez- vous. Excellence, la tête çst bonne encore, puisque j'ai pu songer aux intérêts de Votre Seigneurie.

— De grâce, seigneur directeur, dit le ministre, ne parlons que de vous.

— De moi ! se récria Johann; je n'ai plus rien à faire sur la terre... quand je pense qu'on m'a accusé d'ambitionner le poste illustre dont Votre Excellence est l'ornement !

— Je ne l'ai jamais cru, seigneur Spurzheim.

— J'avais voulu donner à mon souverain et à vous une dernière preuve en déjouant les projets d'une association de malfaiteurs, réunis pour exploiter la bonne foi royale à l'aide d'un diamant prétendu soustrait dans les mines de l'Inde...

— Ah ! fit le ministre, vous avez là- dessus quelques notions particulières ?

— Excellence, j'ai été jusqu'à feindre d'entrer dans le complot...

— C'est pousser loin le dévoûment, seigneur Johann !

— Ma vie était au roi, mon honneur aussi, Excellence. On trouvera dans mes papiers ce qu'il faut pour suivre cette affaire, mais en ce moment, je veux vous parler de choses plus importantes. Si vous ne mettez pas le pied sur la tête de Fulvio Coriolani aujourd'hui même, demain Coriolani sera premier ministre, et Armellino, le traître, couchera dans le palais de Votre Excellence.

Ce qui faisait ici la force de Johann, c'est que, au point de vue politique, le seigneur Piccolomini était entre la vie et la mort. Johann le savait bien, lui qui avait creusé la mine de ses propres mains.

— Mon cher seigneur, dit le ministre, cachant de son mieux son émotion, je suis touché du dévoûment que vous portez à la personne du roi, notre maître. Quant à l'intérêt que vous voulez bien me témoigner, ce n'est que justice, car j'ai toujours été de vos chauds partisans... Mais faites-moi la grâce de me dire comment je pourrais attaquer cet homme aujourd'hui même. Hier, il est sorti vainqueur d'une lutte...

— D'une escarmouche. Excellence, engagée pour le faire sortir de ses positions... Vous avez dû gp.rder la neutralité dans cette bataille d'avantpostes, mais le coup est porté, croyez-moi; le pubUc est attentif désormais, parce qu'il a entendu le bruit de la fusillade...

— Hé, hé ! fit le ministre, suivant avec quelque étonnement cette série ' de métaphores guerrières, pour un agonisant, voitis parlez à miracle, seigneur Spurzheim !

Johann laissa échapper deux ou trois gémissements et balbutia :

— Moi seul sais ce qu'il m'en coûte, Excellence !

En même temps il fit effort et se souleva sur le coude, afin de mettre un peu plus sa figure en lumière. Le ministre détourna les yeux; Johann ne manquait jamais ses effets de cadavre. Il reprit :

— Ecoutez- moi, je donne à cet entretien le restant de mes forces... le gouvernement s'est défié de moi ! On a saisi des lettres chiffrées, toute une correspondance secrète. Demain, quand je ne serai plus, le gouvernement du roi fera des excuses à ma mémoire. Mon dernier jour aura été précieux à l'État. Je lui léguerai les secrets de la confrérie du Silence.

— Serait- il possible? s'écria le ministre avidement

— On rend justice aux morts, prononça Spurzheim avec mélancolie.

J'aurai peut-être quelques lignes dans la page glorieuse où l'histoire racontera l'administration de Votre Excellence.

— Ne pouvez- vous me dévoiler ce secret?...

— Vous le saurez aujourd'hui même, si vous ne reculez point devant ma proposition.

Le ministre avança son siège. Johann rendit son petit contingent de plaintes ; puis il reprit :

— Entre deux et trois heures, la famiUe royale tout entière, les Doria et les Panfili, se réuniront à la villa Floridiana, chez Son Altesse Royale le prince de Salerne.

— Je sais cela.

— Savez- vous pourquoi cette réunion?

— Pour régler les conditions du mariage entre Fulvio Coriolani et dona Angélia Doria.

— Et pour reconnaître Fulvio Coriolani, ajouta Johann Spurzheim, en qualité d'héritier direct et légitime de Mario, comte de Monteleone, dont les domaines restitués égaleront l'apanage royal.

Le ministre sauta sur son siège.

— Dites- vous vrai? balbutia-t-il.

— Je dis vrai et je continue : Coriolani, aventurier, favori de fantaisie, prince fabuleux, était plus populaire à Naples que vous et vos illustres collègues. Que sera, je vous le demande, Coriolani, vingt fois, cent fois miUionnaire et cousin du roi?

— Mais, dit le ministre, est- il réellement l'héritier direct de Monteleone?

— Non.

— Alors, qu'est-il?

— Le fils du diable, seigneur, comme les tziganes du sud appellent les enfants du hasard. Mais il est aussi fort, aussi habile, aussi adroit, aussi hardi que le diable son père. Il s'est fait des preuves de sa prétendue naissance et il n'y a au monde que moi, Johann Spurzheim, capable de le confondre !

— Et vous êtes cloué sur votre lit ! Comment faire?

Cette parole s'échappa de la bouche du ministre comme un cri de détresse. Johann oubHa de gémir et répondit :

— Vous avez fermé les portes de la prison Majeure sur six ou sept gentilshommes qui faisaient, sans le savoir, métier d'agents de mon département.

— Le marquis de Mala testa et ses compagnons?

— Oui, Seigneur.

— J'ai eu la main forcée.

— Je ne blâme pas Votre Excellence... je lui annonce seulement que ces jeunes seigneurs sont en liberté.

Le ministre se redressa.

— Et qu'ils attendent Votre Excellence, continua doucement Johann, eîi son palais de ministre d'État.

— Dans quel but?

— Quelle heure a Votre Excellence? demanda Johann au lieu de répondre. Le ministre consulta sa montre et réphqua :

— Deux heures,

— Il faut que dans un quart d'heure, Malatesta, Sampieri et les autres, soient à la villa Floridiana. Ils savent leur rôle; ils ont les preuves à l'appui. Et si les preuves qu'ils ont ne sufi&sent pas, le deus ex machina paraîtra au moment opportun.

— Seigneur Spurzheim ! s'écria le ministre au comble de l'agitation, ce sont là pour moi des énigmes. Je ne puis m'avancer ainsi à l'aveugle.

— Chaque minute que vous perdez, repartit Johann, donne un terrible avantage à votre adversaire.

— Cependant...

— J'ai dit. Que la responsabilité du retard retombe sur Votre Excellence. Le ministre se leva et se dirigea vers la porte. Il aUait comme un homme

ivre. Johann le suivait de son regard le plus narquois.

— Si vous ne me retrouvez pas en vie, ajouta-t-il en guise d'adieux, je supplie Votre Excellence de ne pas m'oublier dans ses prières...

Le ministre descendait déjà l'escaher quatre à quatre. Johann eut un bon petit rire qui lui procura une quinte de toux sèche et prolongée.

— Ma poitrine sonne mieux qu'à l'ordinaire, pensa- 1- il; la convalescence fait des progrès évidents !

11 prit sous son oreiller un crayon et une feuille de papier, afin de donner un nom à chacun des fils de sa toile d'araignée.

— L'écolier est là, murmura-t-il en griffonnant; la petite Céleste est au palais Coriolani, j'en suis sûr. Le ministre court à son poste; Malatesta, Sampieri et compagnie sont au leur. J'ai arrangé l'affaire Brown et les chiffres; j'ai fait le nécessaire pour ce Manuele; le Pietro Falcone ne m'embarrasse pas beaucoup; c'est un pauvre garçon. Reste donc la comtesse... ce sera le bouquet ! un chef-d'œuvre !

Il se frotta les mains d'abord, puis il rouvrit sa petite armoire et mit l'oreiUe au pavillon d'ivoire.

— Il se promène, l'écolier, reprit-il, il s'impatiente, il parle tout seul. 0 Angélia !» il a dit Angéha !...

Il reprit son papier et y inscrivit le nom de Lorédan Doria ; encore un fil de sa toile. La porte grinça sur ses gonds, Pietro Falcone parut sur le seuil. Johann mit sa main au-devant de ses yeux pour le mieux regarder.

— Mon gendre, dit-il gaîment, parle vite, nous sommes pressés !

— J'ai réussi, prononça tout ba3 le docteur.

— Manuele?...

— Manuele ne parlera pas.

— La comtesse?...

— La comtesse est en bas, dans le carrosse.

— Mon gendre, tu vaux ton pesant d'or ! viens m'aider, je veux me lever, il nous faut jouer une petite scène préparatoire. Le personnage le plus important ici, ce n'est pas la comtesse douairière de Monteleone.

Et pendant que Pietro Falcone l'aidait à sortir de son lit :

— Tu feras entrer la comtesse, reprit-il, par les appartements de droite. Il ne faut point qu'elle voit trop les apprêts du deuil. Tout doit être rose et couleur de sourires à la veille de nos bienheureuses fiançailles !

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