‹ Le prince CoriolaniChapitre 15 sur 29 · L ECUSSON DE MONTELEONE · texte numérisé non relu

L ECUSSON DE MONTELEONE

Il y avait plus d'une heure que Julien était seul dans cette chambre qui servait naguère de cabinet de travail à Barbe Spurzheim. On avait dit à Julien que son père. Manuele, l'attendait; on lui avait dit, en outre, que son sort allait se décider. Julien était venu là le cœur plein de romanesques espoirs. En vain se défendait-il contre ces mouvements; son cœur tressaillait d'aise : Céleste l'avait dit : une vie nouvelle s'ouvrait, ils allaient avoir du bonheur ! Et qu'était pour lui le bonheur, sinon Angéha !

Certes, il ne voyait point encore l'échelle mystérieuse dont les degrés, gravis, devaient le hausser jusqu'à elle : mais son esprit s'enhardissait à faire ce rêve impossible.

Il était assis dans le fauteuil où nous avons vu Pietro Falcone le soir précédent. Le clavecin ouvert était en face de lui. Au-dessus du clavecin, une sainte Cécile, d'Antonietta PineUi, les yeux au ciel, semblait baigner son âme dans une mystique harmonie. Pendant qu'il songeait, le vent lui apporta de vrais chants, graves et lugubres. Il se leva pour aller à la fenêtre. La fenêtre donnait sur les cours. Julien vit en face de lui une porte tendue de noir, et des prêtres qui montaient le perron en psalmodiant un hymne funèbre. Il y avait un mort dans la maison.

En regagnant sa place Juhen se disait : « Qui donc peut retenir notre père Manuele? Céleste est toute seule et m'attend. » Son regard tomba sur le dossier du grand fauteuil qui était en face de lui. C'était le fauteuil de Barbe. L'étoffe, brodée, représentait un écusson. Julien était versé dans l'étude du blason, il dit : « De gueules an cœur d'or, percé de deux épées du même en sautoir. » C'est l'écusson des Monteleone !

Était-ce un hasard ! Les meubles de famille sortent parfois ainsi des maisons éteintes et vont, dépareillés dans d'autres demeures, selon le sort de l'encan. Juhen regarda mieux cette chambre. De toutes les histoires qui avaient bercé son enfance, l'histoire du saint Monteleone était celle qui l'avait frappé le plus vivement. Il en savait tous les détails. Le soupçon lui était venu souvent que Manuele GiudiceUi, son père adoptif, avait été mêlé à ce drame du MartoreUo. Bien des fois il avait songé à ces enfants orphehns nés dans l'opulence, et qui allaient maintenant à la grâce de Dieu.

Machinalement, sa main s'étendit vers un guéridon qui supportait un petit livre relié en chagrin brun avec fermoirs d'or. Il le prit, il le regarda.

L'écusson de Monteleone était estampé sur le plat du petit livre avec la devise latine : A gère non loqui. Julien l'ouvrit. C'était une Imitation de Jésus-Christ. Sur la première page blanche deux lignes étaient tracées; « Donné par Maria à Mario, le jour de sainte Marie, 15 août 1808. »

Des larmes vinrent aux yeux de Julien. Les deux orphelins dans ce tempslà devaient être encore dans la maison heureuse. Maria des Amalfi avait fait ce pieux présent à son époux, Mario, le jour de leur commune fête. Un beau jour où tant de caresses s'étaient sans doute échangées autour des deux berceaux !... Mais quelle était donc cette maison où vivait ainsi le souvenir de Monteleone?

L'agitation prenait Julien. Il se mit à marcher de long en large dans la chambre. Ce fut à ce moment que Johann interrogea son pavillon d'ivoire. A mesure que les minutes s'écoulaient, l'impatience de Julien augmentait. Enfin, n'y pouvant plus tenir, il voulut prendre langue et s'enquérir de Manuele au nom de qui on était venu le chercher. Comme il arrivait en face de la porte, celle-ci tourna sur ses gonds. Julien recula jusqu'au milieu de la chambre, tant l'apparition qui s'offrit à ses yeux était extraordinaire et inattendue.

Sur le seuil, et soutenu par le cavalier qui était venu le prendre à la maison des Folquieri, un cadavre vivant chancelait et tremblait. Johann Spurzheim, car c'était lui, s'arrêta. Son regard cUgnotant alla chercher Julien, puis se baissa.

— Il fait trop jour ici, murmura- t-il d'une voix essoufflée, cela me blesse !

Il ferma les yeux et frissonna. Pietro Falcone referma la porte derrière lui, l'accotta dans l'angle comme un objet inerte, et courut tirer les rideaux des croisées. JuHen attendait muet de surprise.

— Allons dit le spectre en s'accrochant aux habits de son conducteur; un coup de collier, ami ! je ne veux pas qu'on me porte !

Pietro Falcone le prit sous les deux aisselles et le spectre commença de se mouvoir péniblement. Il était drapé dans une douillette dont les revers, quand ils s'ouvraient, laissaient voir l'effrayante anatomie de ses jambes. Il arriva, soufflant et gémissant, jusqu'à Juhen qui ne bougeait pas et parvint à mettre ses mains sur ses épaules.

Il le regarda. Juhen sentait comme un tremblement convulsif dans tout ce misérable corps, mais la figure du cadavre restait calme. Ses yeux étaient clairs; un sourire cruel et qui glaçait errait autour de ses lèvres décolorées.

— Il lui ressemble beaucoup... beaucoup ! murmura- t-il en se tournant à demi vers le docteur.

Juhen était à la gêne; les prunelles de cet homme le piquaient.

— Seigneur, dit-il. ne verrai-je point mon père, Manuele?

— Mets-moi dans ce fauteuil, dit Johann, Pietro Falcone; je ne veux pas qu'on me porte !

Pietro Falcone l'aida à se traîner jusqu'au fauteuil qui avait l'écusson de Monteleone. Et s'y jetant Johann dit :

— Mets quelque chose sur ma tête, j'ai froid. Drape une couverture

sur mes pieds... Le châle de la pauvre Barbe qui est accroché là-bas. Dieu sait que je ne garde pas rancune à sa mémoire !

Quand Pietro Falcone l'eut bien arrangé dans le fauteuil, Johanné leva la voix .

• — ■ Fais approcher le jeune homme, ordonna-t-il.

Falcone amena Julien. Jobaxm fixa sur lui son regard dur.

— Manuele ne viendra pas, prononça- t-il d'une voix stridente ;Manuele est mort !

JuUen poussa un cri.

— Mort ! répéta- t-il; Manuele ! mon père ! Johann lui ferma la bouche d'un geste sec.

— Taisez-vous, dit-il, nous causerons plus tard. Vous avez le temps. Vous ne retrouveriez plus votre sœur à la maison. Votre sœur a été enlevée !

Julien bondit et voulut s'élancer vers la porte.

— Restez, dit encore Johann; vous n'avez plus ici-bas qu'un seul ami et qu'un seul protecteur, c'est moi !

— Ma sœur ! ma sœur ! sanglotait JuHen.

— Ouvre la porte du cabinet, ordonna Johann au docteur. Et quand Falcone eut obéi : Johann poursuivit :

— Cachez- vous là, jeune homme; regardez attentivement ce qui va se passer ici. Écoutez de toutes vos oreilles. Quoi que vous entendiez, pas un mot, pas un soupir ! Vous allez apprendre votre histoire : elle est terrible. Quand vous sortirez de là, vous serez un homme... Quand vous serez un homme je vous donnerai l'arme qui doit venger les pleurs et le sang. Allez !

Julien était comme ivre. Il se laissa entraîner dans le cabinet voisin dont Pietro Falcone tira la draperie. Johann dit :

— Que la comtesse vienne sur le champ.

L'instant d'après Maria des Amalfi, vêtue de deuil et voilée, entrait dans la chambre de Barbe. Pietro Falcone était resté au dehors. Julien, caché derrière la draperie , pressait sa poitrine à deux mains et retenait ses sanglots.

MARIA DES AMALFI ÎOl

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