‹ Le prince CoriolaniChapitre 16 sur 29 · LE PLAIDOYER DE JOHANN SPURZHEIM · texte numérisé non relu

LE PLAIDOYER DE JOHANN SPURZHEIM

Les rideaux fermés, la chambre était si sombre que Maria des Amalfine vit rien d'abord, sinon une masse confuse devant la table. Julien, au contraire, placé dans un lieu plus obscur encore, put distinguer le doux visage de cette inconnue, car elle releva son voile en entrant. Il sentit naître en lui un intérêt qui l'étonna, mais ce premier mouvement tomba bien vite. Manuele, le pauvre vieillard qui avait élevé son enfance; sa sœur, sa sœur chérie, sa seule compagne, toute sa famUle I Si les paroles de ce malade, qui semblait être ici le maître, ne lui eussent donné l'espérance de savoir, rien n'eût pu le retenir en ce lieu. Maria des Amalfi prononça tout bas, dès qu'elle fut à quelques pas de la porte :

— Suis- je ici devant Sa Majesté?

Cette question nous dispense d'expliquer au lecteur de quel stratagème Pietro Falcone s'était servi pour attirer ici la comtesse. Elle ne connaissait point Naples, et la vue des lieux n'avait pu la désabuser. Elle se croyait à la villa Floridiana, demeure du prince et de la princesse de Salerne, où le roi devait se trouver aujourd'hui.

Mais il y eut un contre-coup assez étrange. Julien, ce pauvre enfant qui arrivait du fond de la Sicile, ne connaissait pas le roi. Un grand trouble fit diversion aux souffrances de son cœur. Était-ce le roi, cet être bizarre qui lui avait parlé avec tant de sécheresse, tout en se déclarant son seul protecteur sur la terre? Il tendit l'oreille avidement pour écouter la réponse de ce spectre qui pour lui était Ferdinand de Bourbon. La réponse ne vint point. Il plaisait au prétendu roi de garder le silence.

Au milieu de cet échevau d'intrigues, où ce singulier personnage se complaisait, c'était ici un acte décisif. Il en soignait la mise en scène. Manquer son effet, c'était risquer toute la partie.

Et il jouait une grande partie, ce moribond redoutable et grotesque. Il jouait presque la même partie que Fulvio Coriolani, avec plus de raison de la gagner puisqu'il avait moins de scrupules.

— Veuillez vous approcher de moi, comtesse de Monteleone, prononçat-il après un long silence.

JuUen tressaillit dans son réduit. C'était donc son destin de se trouver mêlé à cette histoire, dont le prologue l'avait si vivement ému autrefois. Cette femme était Maria des Amalfi, la mère de douleur que la perte de ses enfants avait rendue folle. Julien la regarda mieux; il eût voulu s'age^

nouiller devant elle, et lui donner sa foi, comme faisaient jadis ces jeunes preux de la lance, consolant le deuil des veuves dépossédées.

Maria des Amalfi, obéissant à l'ordre de Johann, avança de quelques pas.

— Si c'est vous qui êtes le roi, murmura- 1- elle, je supplie Votre Majesté de m' écouter et de me rendre justice. J'ai retrouvé le fils de Mario Monteleone...

— Tu mens, femme ! interrompit rudement Johann.

La comtesse se redressa et recula d'un pas. Julien eût voulu baiser le bas de sa robe. Johann reprit d'un ton plus doux :

— Je vous prie de m' excuser, madame; quand vous verrez à qui vous avez affaire, vous comprendrez que je n'ai pas le temps de choisir mes paroles. Vous n'êtes pas à la villa Floridiana et je ne suis pas le roi.

— Aurait-on abusé de mon ignorance? s'écria Maria des Amalfi. Voudrait-on m'empêcber de voir le roi?

JuUen fit un mouvement comme pour s'élancer, mais il fut retenu par la voix de Johann qui répondit :

— On a profité de votre ignorance pour vous sauver, madame. Il faut, en efiet, que vous voyiez le roi, que vous parliez au roi, que vous demandiez justice au roi, mais il faut auparavant qae vous sachiez le nom de l'homme qui a tué Mario Monteleone, afin de ne point commettre ce sacrilège de donnei le nom de fils à celui qui a fait de vous une mère sans enfants et une femme veuve !

Maria, pâle et chancelante, fut obligée de s'appuyer à la table pour ne point tomber à la renverse. Elle comprenait ou plutôt elle devinait ; mais elle ne croyait point. Son cœur défendait Fulvio. Julien, lui, ne comprenait pas encore.

— C'est vous qui m'avez écrit une lettre? murmura la comtesse.

— C'est moi, madame.

— Qui êtes- vous? Je ne vous connais pas.

Johann sentit bien que c'était là le moment solennel. Son cœur se serra dans sa creuse poitrine. Il rassembla tout son courage pour dire :

— Je ne peux pas aller vers vous, venez vers moi et regardez-moi.

La comtesse obéit avec empressement, car la curiosité la pressait. Elle s'approcha de Johann, qui tourna son visage vers la pâle lumière filtrant à travers les fentes des rideaux. La comtesse eut un mouvement d'effroi à la vue de ces traits horriblement ravagés.

— Non, dit-eUe, je ne vous connais pas.

— Regardez-moi, répéta Johann, un mourant ne peut ressembler à un homme en bonne santé. La lettre que vous avez reçue est d'un parent et d'un ami. Avez- vous donc tant de parents et tant d'amis, comtesse de Monteleone?

— Il me semble... murmura Maria des Amalfi, qui hésitait.

— Avez- vous oublié votre cousin David Heimer, le meilleur serviteur du feu comte? prononça Johann en baissant la voix malgré lui.

Maria eut un tremblement par tout le corps, Johann se sentit pousser une sueur froide. Maria allait-elle se souvenir?...

Elle passa la main sur son front à deux ou trois reprises. On eût dit à l'horreur qui parut un instant sur son visage, que sa mémoiie faisait effort pour renaître. Mais la science ne ment pas; la mémoire de la lolie ne renaît point dans la raison. Johann était sauvé. Le souvenir de la nuit du 13 octobre 1815 restait dans l'ombre. La comtesse dit :

— Je me rappelle David Heimer, le compagnon et l'ami de Mario Monteleone. Est-ce donc bien vous qui êtes David Heimer?

Au heu de répondre, il lui tendit sa main. Julien cherchait laborieusement dans ses souvenirs le nom de David Heimer. Il était sûr de l'avoir entendu prononcer par son père Manuele.

— Bien des années se sont écoulées, ma noble cousine et maîtresse, reprit Johann, depuis le temps où j'étais heureux de votre bonheur. Le tonnerre a éclaté plus d'une fois sur la maison de Monteleone, mais Dieu clément n'a point voulu que j e quittasse cette terre sans donner une dernière preuve de mon dévoûment à la compagne de mon bienfaiteur. Asseyezvous là. au-devant de moi, comtesse. Mes dernières paroles seront pour vous, et si vous le voulez, le dernier acte de ma vie sera le meilleur, puisqu'il aura sauvé la postérité de Mario, mon parent et mon maître.

Maria des Amalfi prit un siège qui était en face de Johann. Derrière la draperie l'attention de Juhen redoublait.

— Vous le voyez bien, n'est-ce pas, madame, continua Joharm, vous voyez que c'est un mourant qui vous parle. Dieu veuille que mes paroles aient auprès de vous l'autorité qui ne manque jamais aux paroles d'un mourant : je commence, et vous prie de ne point interrompre, par égard pour mon extrême faiblesse. Votre fils aîné est mort assassiné par l'homme qui a tué votre mari.

La comtesse poussa un gémissement étouffé.

— Il y a des monstres précoces, reprit Johann ; l'assassin de Mario Monteleone avait à peine seize ans... L'excès d'une telle perversité vous soulève le cœur. Tant mieux ! vous échappez ainsi à la fascination de l'être le plus dangereux qui soit au monde...

— Le prince Coriolani, dit Maria faiblement, est mon bienfaiteur. C'est par lui que j'ai recouvré la raison.

— Mes forces s'en vont, madame; je n'ai plus le temps de discuter : je raconte. Ne perdez aucune de mes paroles. Elles ont désormais ce prix qui s'attache aux choses rares. La seule grâce que je demande à Dieu, c'est qu'il me donne encore un jour pour assurer la sauvegarde que j'ai préparée à la veuve de mon maître. EUe en a besoin : de grands périls la menacent. Si j'ai pu la mettre à l'abri, non pas derrière moi qui ne suis plus de ce monde, mais derrière ma mémoire, je m'en irai, content, rejoindre celui qui fut mon premier protecteur et mon meilleur ami.

Il resta sur cette phrase vague, et dont Maria des Amalfi ne pouvait assurément saisir le vrai sens. C'était un jalon posé.

— Madame, continua-t-il en prenant le ton d'un homme qui va faire une narration importante, vous aviez déjà perdu votre bonheur. Le saint Mario, comme nous appehons tous notre maître, pleurait à la fois ses enfants, sa femme et sa patrie : ses enfants enlevés, sa femme privée de raison,

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sa patrie d'où l'avait chassé le soldat parvenu qui gouvernait alors le royaume de Naples. Mario était en Sicile, auprès du très auguste Ferdinand de Bourbon, son ami. Si vague qu'il soit, vous devez avoir gardé souvenir de ce temps ?

— Aucun, répondit Maria.

Sa voix exprimait cette angoisse des personnes dont l'intelligence a été attaquée, quand eUes essayent de soulever le voile qui recouvre pour elles le passé. Johann pensa: Elle est à moi ! Il avait peine à dissimuler son triomphe.

— Aucun ! répéta- 1- il, j'aurais dû m'y attendre, mais la force de la vérité est telle que je n'ai pas même besoin de vos souvenirs. Une nuit, madame, c'était le 13 octobre de l'année 1815...

Il fit une pause, et son regard perçant interrogea le visage de la comtesse. Ce visage restait calme. La dernière inquiétude de Johann s'évanouit.

— La nuit du 13 octobre 18 15, poursuivit- il, nous étions réunis au Martorello pour fêter le retour du maître. La restauration de Ferdinand de Bourbon lui avait rouvert les portes de sa maison. Tout à coup, au miheu du repas nocturne, on vint dire à Monteleone qu'un étranger le demandait. C'était Joachim Murât, l' ex-roi de Naples, son persécuteur qui venait lui demander asile. Mario Monteleone était un chevaher, vous le savez bien, madame...

— Oh ! oui ! murmura la comtesse dont les yeux avaient des larmes ; Mario était un chevaher, il dut donner asile à son ennemi !

— Vous l'avez dit, comtesse. Monteleone donna asile à Murât. En apparence, c'était sans danger pour lui; nous étions tous là, ses amis et ses serviteurs. Cependant il y avait à sa table trois étrangers. Je vais vous les nommer, madame, pour que vous répétiez leurs noms à votre fils orpliehn, car le fils doit venger le père. Il y avait d'abord le comte Giacomo Doria; il y avait ensuite Loredano Doria, son fils, il y avait enfin celui que vous appelez votre bienfaiteur...

— Le prince Coriolani ! s'écria la comtesse.

— En ce temps-là, madame, je ne sache pas que le nom de Coriolani fût inventé. Notre homme n'était pas prince. Il s'asseyait au bas bout de la table. C'était un voyageur nommé le chevaher d'Athol, à qui Monteleone avait accordé l'hospitahté par hasard.

— Et c'est lui que vous accusez? demanda la comtesse.

Aucune parole ne pouvait rendre l'avidité passionnée avec laquelle Julien écoutait désormais.

— Monteleone fut trahi, répondit Johann. Choisissez entre des serviteurs, entre ceux qui perdirent tout à sa mort et ceux à qui sa mort donna une fortune immense. Car les deux comtes Doria ont hérité de Monteleone, et cet Athol, devenu prince Coriolani, va épouser la comtesse Angéha, qui possède la moitié des biens de vos enfants.

Maria des Amalfi courba la tête en silence. Johann poursuivit :

— Mais les preuves que je vous donnerai, madame, ne seront pas de simples inductions. Je vous ferai comme Dieu fit à Thomas. Vous toucherez la plaie du doigt ! Une chose que vous semblez ignorer, c'est que vous fûtes vous-même l'instrument terrible et fatal de la perte de Mario..,

La comtesse se redressa indignée. Julien se disait :

— Tout cela est conforme aux récits de notre père Manuele !

Il croyait, tant il était heureux de mettre un crime sur la conscience de son rival détesté !

— Madame, reprit Johann Spurzheim, il faut la nécessité pour me contraindre à vous causer cette douleur : je le répète, vous fûtes, à votre insu, l'arme funeste qui porta le premier coup. Vous étiez folle, madame : on doit ici prononcer le mot. Un homme, cette nuit-là, se glissa dans votre retraite et vous dit : le scélérat qui a enlevé vos enfants est dans cette maison; il a nom Joachim. AUez ! courez ! Et vous allâtes, pauvre mère ! Et vous courûtes, vous criâtes : Joachim ! Joachim ! On vous suivit, car la campagne et les grèves étaient pleines de soldats, qui cherchaient Joachim.

Joachim était le roi Murât. Les soldats entrèrent au Martorello où vous les conduisîtes. Murât et son noble défenseur furent faits prisonniers ensemble. Nous étions tous là, madame. Mais les deux Doria et le chevalier d'Athol avaient disparu...

Johann Spurzheim fit une pause. La comtesse pressait son front à deux mains.

— Cela est horrible ! murmura-t-eUe.

Puis elle ajouta comme inspirée :

— Cet homme capable d'un tel crime, aurait-il jamais osé se présenter devant moi?

Il eût été évident, pour un observateur, que Johann attendait cette objection.

— Dieu a d'étranges voies, dit- il; j'ai poursuivi cet homme pendant des années et je ne l'ai point trouvé, car il avait changé de visage et de nom. C'est vous, madame, encore vous qui me l'avez fait retrouver.

— Moi ! répéta la comtesse.

— Nous viendrons à l'assassinat de Monteleone, reprit Johann; je ne parle maintenant que de l'odieux forfait de la nuit du 13 octobre. Je cherchais. Vers la fin de l'automne dernier, je fus conduit en France par la renommée de ce célèbre médecin, le docteur Daniel Back; vous voyez, madame, que sa science a été moins forte que mon mal; j'étais condamné puisqu'il n'a point su me guérir.

Au nom du docteur Daniel Back, l'attention de Maria des Amalfi avait redoublé.

— Le jour où je consultai pour la première fois ce prince de la science, poursuivit Johann, il était en conférence avec un étranger qui venait d'Italie. On me laissa libre dans le jardin. J'allais au hasard, lorsque j'entendis deux voix qui s'entretenaient de l'autre côté d'une charmille. J'écoutai, je dois m'en accuser, parce que, en passant, j'avais entendu prononcer le nom de la noble veuve de mon maître.

— Mon nom ! dit la comtesse, alors c'était le prince qui était là?

— C'était le chevaher d'Athol, et voici ce que j'entendis : Le chevalier d'Athol demandait : « Cette théorie des deux mémoires est-elle une vérité, docteur? » Je vous prie, madame, de me faire répéter, si vous ne compre-

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nez point, car ici est la preuvre manifeste et palpable. J'ignorais alors, comme vous l'ignorez peut-être aujourd'hui, ce que signifiaient ces mots : La théorie des deux mémoires. Le docteur Daniel répliqua : « C'est un fait qui semble désormais démontré par l'expérience. » «Alors, reprit Athol, à supposer que cette femme pût recouvrer la raison, elle ne se souviendrait point des faits contemporains de sa folie? » — « EUe ne s'en souviendrait point. » — « Même des plus frappants?» — « Même des plus terribles ! » Le chevalier d' Athol, avait un sourire. Le médecin continuait, parlant de bonne foi et au point de vue de la science : — « Quand elle aura recouvré la raison, ce qui lui sera restitué, ce sera la mémoire des faits antérieurs à sa folie. » Le chevalier d' Athol salua et prit congé. Avez- vous compris, madame ?

— Oh ! moi ! pensait Julien dans sa retraite, les poings fermés, les sourcils crispés ; j 'ai compris ! j 'ai compris !

La comtesse essuya la sueur de son front.

— C'est impossible ! murmura- t-elle; Dieu ne saurait souffrir une semblable perversité !

Nous voyons que Johann utihsait assez bien les renseignements à lui fournis par Manuele, sur le docteur Daniel.

— Une semblable perversité, madame, continua-t-il, est en effet difficile à admettre. Cependant le prince Coriolani, fort de la réponse du docteur, s'est présenté à vous la tête haute. En vous rendant la raison il vous ôtait le souvenir, et le prétendu bienfait, dont vous êtes si reconnaissante, était une ruse nouvelle. La preuve, c'est qu'il a dû vous proposer quelque marché, quelque infamie !

La poitrine de la comtesse rendit un gémissement.

— Venons au meurtre, poursuivit Johann, c'est encore ici le hasard, c'est-à-dire la Providence qui a parlé. Je suis directeur de la pohce du royaume. J'ai appris qu'il y avait à Naples un homme qui se prétendait le fils aîné du saint Monteleone, et qui, pour le pubhc, portant un autre nom, s'était fait fort auprès de sa Majesté, de fournir les preuves complètes de sa naissance : Le testament de son père, pour employer ses propres paroles, le témoignage de sa mère.

La comtesse frémissait de tous ses membres.

— Je vois que vous comprenez, madame, dit Johann.

— Non, répliqua- t-elle d'une voix étouffée, je ne comprends pas encore.

— Moi, je comprends ! moi, je comprends ! pensait JuUen qui mordait son mouchoir sanglant pour retenir le cri qui voulait s'échapper de sa poitrine.

— Prenez garde ! murmura Johann avec sévérité; vous êtes la femme et la mère de ses victimes; j'en ai dit assez p>our éclairer une conscience sincère. Écoutez encore. Le roi aimait jadis Mario comme son fils, et Mario avait été le plus cher compagnon de François de Bourbon, prince royal. Ces deux augustes personnages ont pris en main la cause de l'imposteur. Ils se sont faits les champions du prétendu prince Fulvio Coriolani. Si vous ne voulez pas être persuadée, achevez votre œuvre. Fulvio Coriolani a le testament de son père, le testament qu'il a volé à Mario assassiné : allez lui donner le témoignage de sa mère !

— Ayez pitié de moi, seigneur, balbutia Maria; quelles preuves avezvous de ce crime?

— Quelle preuve du vol? s'écria Johann, les objets volés I Monteleone était au secret dans son cachot du Pizzo ; un seul homme pénétra près de lui, ce fut l'assassin. Un seul homme se pare audacieusement de ses dépouilles, c'est l'assassin !

Maria se laissa glisser à genoux.

— Il a le testament, reprit Johann, trouvant, je ne sais où, la force de parler avec véhémence; il a les actes de naissance, il a tout ! Et tant que le souffle ne sera point arraché de cette lâche poitrine, Mario Monteleone demandera vengeance du fond de son tombeau?

Trois heures de relevée sonnèrent en ce moment à la pendule qui était sur la cheminée. La tête hvide de Johann se redressa comme celle d'un serpent.

— Debout, madame! s'écria- 1- il; l'assassin, dont je ne vous ai pas dit encore le vrai nom. le brigand Porporato qui porte si audacieusement un titre de prince est en ce moment devant ses juges !

— Porporato ! répétèrent en même temps Juhen et la comtesse. Johann pour.=uivit :

— Debout, madame ! Voici l'heure où le meurtrier de votre mari s'empare du nom et de l'héritage de vos enfants. Debout ! ou soyez maudite, veuve sans mémoire, mère sans entrailles, maudite par votre époux, maudite par votre postérité.

Maria se leva, ses yeux hagards s'égaraient dans le vide.

— Que faut- il faire? balbutia-t-elle.

Johann frappa dans ses mains. Pietro Falcone parut sur le seuil.

— Que la comtesse de Monteleone, dit- il à haute voix, soit conduite à l'heure même à la viUa Floridiana ! Si quelqu'un tente de l'attaquer parce qu'elle est veuve et seule, dites que le directeur de la police royale l'a choisie pour épouse : ce sera son égide I

Et se tournant vers Maria stupéfaite :

— La main d'un mourant peut s'accepter, madame, dit- il avec tristesse; je n'ai à donner que cela. Mon maître qui me voit de là-haut, lit au fond de mon cœur !

il sembla que les larmes venaient étouffer sa voix. L'émotion de la comtesse était au comble. Johann acheva :

— Ma noble maîtresse et ses enfants, si elle ne dédaigne point d'accepter, pour quelques heures, le nom d'un serviteur fidèle, seront à tout jamais délivrés de leurs cruels ennemis... Allez, Falcone ! le roi attend. La comtesse parlera désormais selon sa conscience.

— Il tendit sa main froide et tremblante. Maria la prit, puis, se baissant brusquement, elle la baisa. Pietro Falcone l'entraîna j usqu'à la voiture. A peine la comtesse et son guide avaient- ils disparu que Juhen s'élança hors de sa cachette.

— Je savais tout cela ! s'écria- t-il comme un fou. Bénie soit la bonté de Dieu qui met des hommes tels que vous, seigneur, en face de scélérats semblables à ce Coriolani !

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Johann semblait littéralement épuisé par le long effort qu'il venait de faire.

— Au nom du ciel, seigneur, répondez-moi, reprit Julien; est-ce cet homme qui a enlevé ma sœur?

Johann ouvrit la bouche pour prononcer un oui, mais il se ravisa. Les sentiers de Johann étaient toujours tortueux et il avait plus d'un adversaire à frapper.

— Non, répliqua- 1- il tout bas; crois- tu donc n'avoir qu'un ennemi, jeune homme, toi qui es le premier du royaume après Bourbon !

Julien recula ébahi.

— Méfie-toi du Doria ! prononça Johann, plus bas encore.

— Qu'avez- vous dit? demanda Julien tremblant; moi! le premier du royaume après Bourbon?

— As-tu bien écouté?

— Oui, j'ai bien écouté.

— Alors, lève-toi et vas où ton devoir t'appelle, Julien deMonteleone : cette femme en deuil, dont on se servit comme d'un poignard pour tuer, c'est ta mère; le saint martyr qui mourut au Pizzo, c'était ton père !

Julien étendit les bras et poussa un grand cri. Puis il se dressa de son haut.

— Une arme ! prononça- 1- il entre ses dents serrées.

— Tu as une arme ! répUqua Johann froidement.

Julien tâta son flanc comme un soldat. Johann se prit à sourire.

— On ne punit pas de tels forfaits avec l'épée, dit-il; il faut l'échafaud, tu as une arme. Pour faire monter Porporato sur l'échafaud, il suf&t de prouver que Fulvio Coriolani a été, la nuit dernière, dans la maison des Folquieri.

— Je le dirai...

— Prouve-le plutôt ! Tu as une arme...

— Mais quelle arme ! s'écria JuUen hors de lui.

— La bourse brodée de perles.

Un râle s'échappa de la poitrine de Julien. Il saisit la bourse entre les mains crispées, l'éleva au-dessus de sa tête et partit comme un trait. Johann, resté seul, ferma les yeux et s'étendit commodément sur le fauteuil de la pauvre Barbe.

— Le ver de terre a tué le lion ! murmura-t-il, tandis qu'une expression de béatitude se répandait sur son maigre visage; je serai comte de Monteleone... et je les enterrerai tous !

TROISrÈ:i\IE PARTIE LA MONTAGNE ET LE VOLCAN

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