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UN CŒUR PERCÉ DE DEUX ÉPÉES

Il y avait dans les immenses jardins du palais Coriolani, un pavillon, modèle de gracieuse élégance, qu'on appelait le Romitorio Dolci. Le vénérable banquier de la cour y avait ses appartements de plaisance où venait parfois Nina Dolci, sa nièce, dame d'honneur de la princesse de Salerne. Nina aimait ce réduit qui était très séparé du palais principal. Nina était, du reste, à la cour du roi de Naples dans une position exceptionnelle. On l'y traitait en dame. Son caractère hardi, son esprit à la fois charmant et redoutable, la fortune de son oncle Massino Dolci, la faveur de la princesse de Salerne, tout cela tenait à distance les aiguillons de la malice.

Nina venait chez son oncle, quand son service ne la retenait point à la cour et c'était son poste de bataille. La dame d'honneur de la princesse de Salerne redevenait la Fiamma, le gentil et puissant lieutenant, la soeur de Beldemonio.

Pour se rendre du palais au p>avillon Dolci, il fallait traverser le jardin dans toute sa longueur. Ce n'était pas Nina qui était en ce moment dans le salon du banquier de la cour, c'était Angélia Doria. Elle avait choisi le logis de son amie pour l'expUcation qui précède les fiançailles. Angélia attendait Fulvio que Nina devait amener.

Elle regardait souvent le sentier bordé de lauriers roses qui allait s'enfonçant et tournant parmi les bosquets. C'était par là que Fulvio allait venir.

Fulvio était parti du palais sur les pas de Nina qui lui avait annoncé

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la présence d'Angélia. En quittant le salon où avait eu lieu son entretien avec la comtesse, veuve de Monteleone, il prit incontinent le chemin du pavillon Dolci. Il n'avait qu'une pensée à cet instant, rendre grâce à sa fiancée. Mais il y avait loin du palais au pavillon Dolci; une route charmante, tout ombreuse et fleurie, le long de laquelle les statues souriaient dans le feuillage. Entre deux se trouvait le labyrinthe, cet écheveau de charmilles qui ne manque jamais aux jardins mythologiques. A défaut du fil d'Ariane, pour marcher droit dans ce dédale mignon, il fallait au moins regarder devant soi,

Le prince Fulvio avait entamé sa route à grands pas. Au bout d'une minute, vous l'eussiez trouvé au fond du labyrinthe, la tête penchée sur sa poitrine, pensif, perdu et allant au rebours de sa direction première. Cela arrive quand une idée pend à l'esprit comme un fruit mûr à l'arbre et qu'elle s'en détache tout à coup.

Il y avait bien longtemps peut-être que cette idée essayait de se faire jour. Fulvio n'en avait pas voulu de cette idée, qui donnait pour dénoûment à sa vie une péripétie vulgaire. Il se raidissait contre elle de toute la force de son orgueil : cela ne pouvait pas être. La carrière d'un homme de sa taille, à qui Dieu donna la vigueur indomptable, l'audace, tout ce qu'il faut pour vaincre, ne peut pas finir comme ces petits imbroglios nigauds qui amusent la foule dans les romans et dans les comédies.

L'idée s'était enfuie, mais elle était revenue depuis l'entrevue avec la comtesse.

En la voyant de retour, Fulvio avait aux lèvres un sourire de mépris. Il murmurait dans la sincérité de son cœur : « C'est insensé ! c'est impossible ! » Mais le rouge Ini montait au front; mais il était ému, inquiet, presque tremblant, mais il s'arrêtait machinalement, et vous eussiez vu perler des gouttes de sueur à ses tempes.

— Pourquoi ne puis- je chasser cette imagination? se demandait- il.

Il s'assit sur un banc et tira de son sein le portefeuille où étaient préparés et mis en ordre les papiers qui devaient lui servir, à la villa Floridiana, pour consolider ce qu'il appelait son imposture. Ces papiers étaient ceux qu'il avait trouvés dans l'armoire de marbre, lors de la visite nocturne aux ruines du MartoreUo. Ils se composaient de six feuilles détachées. La première était l'acte de naissance du jeune Mario, comte de Monteleone, le fils aîné, qui portait le nom de son père et de sa mère. La seconde et la troisième étaient les actes de naissance de Julien et de Céleste. La quatrième était l'acte de mariage de Monteleone avec Maria des Amalfi. La cinquième, composée de deux parties libellées à plusieurs années de distance, contenait le récit de l'enlèvement du petit Mario, puis le récit de l'enlèvement du frère et de la sœur. Ce récit était notarié. Mario Monteleone y avait ajouté quelques observations en marge.

Enfin la sixième, entièrement de la main du feu comte, était son testament, adressé à son fils aîné, en cas que la bonté de Dieu pût le mettre jamais à même de l'exécuter.

Fulvio avait lu maintes fois ces diverses pièces. Et cependant il les parcourut en ce moment avec une avidité singuhère. Évidemment le

sens en était changé pour lui; il y découvrait des choses qui lui avaient échappé jusqu'alors.

— Cet homme se sentait entouré d'ennemis ! murmura- 1- il en déposant le paquet de papiers sur le banc; on devine cela aux précautions qu'il prenait, et sans doute il a dû prendre encore d'autre précautions que je ne connais pas !...

Ses mains se croisèrent sur ses genoux, il se prit à réfléchir.

— Le fils aîné aurait mon âge, reprit- il en pensant tout haut. Il vint au monde au commencement du siècle, et je ne dois pas avoir plus de vingt-trois ans, quoique ma vie me semble déjà si longue ! Il fut enlevé par des pirates, complices d'une trahison domestique. Mon enfance s'est passée sur la mer...

Il reprit à la main une des feuilles détachées. C'était par hasard l'acte de naissance du fils aîné. Ses doigts se mirent à le froisser. Il poursuivit :

— J'ai beau interroger mes souvenirs, je ne vois dans le lointain de mes premières années ni grand château, ni père à cheveux blancs, ni doux visage de mère...

Son sourire voulait être dédaigneux et railleur. Mais il y avait dans ses yeux une grande tristesse. Il dit encore :

— Combien de fois ne me suis- je pas interrogé avec étonnement, me demandant pourquoi cet intérêt sans motif, ces émotions étranges, éprouvées par moi dans le cachot du saint Monteleone ! Ai-je entendu jamais ce nom sans tressaiUir jusqu'au fond de mon cœur?... Et là-bas, au MartoreUo, quand je vins plein de la pensée d'Angéha, ambitieux, ardent, prêt à briser du pied tout obstacle, quelle angoisse me serra l'âme en pénétrant dans cet asile où deux êtres qui m'étaient inconnus avaient joui d'un bonheur tranquille !... Mais il ne s'cigit plus de moi. On se trompe soi-même; il s'agit d'un être privé de raison, d'une pauvre folle qui me prend pour son époux, rajeuni par miracle, et qui me salue de ce nom, que je vais prendre indûment aujourd'hui : Mario Monteleone !... Si c'était vraiment mon nom !

Il eût un frisson ; la fièvre lui montait au cerveau, parce que tout ceci était en dehors de son plan de bataille, et qu'il n'avait point compté sui ces agitations qui se jetaient au travers de son calcul. Il avait besoin de tout son sang-troid. Le temps pressait, l'heure du rendez- vous royal allait sonner, et il lui eût été impossible de s'arracher à cette rêverie.

— Mario ! reprit-il, froissant toujours l'acte de naissance entre ses mains brûlantes ; elle m'appeUe Mario ! elle me demande pourquoi les années, loin de blanchir mes cheveux ont ramené la jeunesse sur mon front. Et pendant toute cette entrevue, dont le souvenir restera gravé en moi, lussé-je vivre un siècle, combien de fois son cœur ne s'est- il pas élancé vers le mien !... Et je l'aime comme si elle était ma mère !

Il se tut. D'autres souvenirs lui arrivaient en foule; entre autres les mots échappés aux Compagnons du Silence, lors de son entrée dans la crypte lu couvent du Corpo-Santo. Ces mots le frappaient bien plus vivement ^u'à l'heure même où ils avaient été prononcés : « Ce sont les mêmes traits », ivaient dit les chevahers du Charbon et du Fer. Dans leur bouche, c'était

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comme un aveu arraché par l'évidence. Fulvio se disait, irrité contre l'émoi qui lui serrait le cœur :

— Je retournerai au couvent du Corpo-Santo, je soulèverai encore le marbre de cette tombe, le même miroir reflétera les traits de mon visage, et ceux de Monteleone, je verrai par moi-même !

Il voulut déposer le papier qu'il sentait humide entre ses mains baignées de sueur, mais son regard était tombé sur la partie que couvraient naguère ses doigts crispés, un cri étouffé s'échappa de sa poitrine. Entre les lignes de l'acte de naissance, d'autres lignes mystérieuses surgissaient, pâles, mais assez distinctes pour qu'on en pût deviner les caractères.

Il est des secrets qu'un aventurier ne peut ignorer, Fulvio connaissait la vertu de certains agents chimiques qu'on appelle en Itahe tinte di sapientia, et qui forment une encre invisible jusqu'au moment où le réactif convenable la fait apparaître aux yeux étonnés. Quelques-unes de ces encres paraissent au simple contact de l'eau ; d'autres ont besoin de la chaleur pour renaître.

Fulvio ouvrit brusquement son gilet et sa chemise. Il appliqua le papier déjà réchauffé contre sa poitrine qui brûlait. Et il sentit dessous les battements précipités de son cœur. Son regard s'éleva vers le ciel, et il reprit avec un mouvement de piété véritable :

— Que la lumière se fasse, Seigneur ! J'ai juré de protéger la postérité de Monteleone. Je suis prêt; dusse- je briser mon propre piédestal, je veux accomplir mon serment !

Sous ces paroles il y avait un cri de son âme qui allait répétant :

— Si c'était vraiment moi !

Ce fut lentement et presque timidement qu'il retira de son sein le papier '

introduit avec tant de vivacité. Il le tint un instant ouvert sans oser y porter ses regards, mais enfin son œil s'abaissa et tout son corps eut un choc. Il n'y avait que deux lignes tracées à l'encre sympathique et elles disaient : « Le fils aîné de Mario, comte de Monteleone, porte l'écusson de sa maison gravé sur le bras gauche. »

Ces sortes de tatouages, si communs chez nous parmi la classe populaire, se pratiquent là-bas même dans les grandes familles. Les serviteurs montagnards y sont fort habiles. Il n'est pas rare de voir des enfants, dans l'Italie du sud et aussi en Sicile, porter leur nom tatoué en toutes lettres sur le sein ou autour du bras. Mais il y a un fait constaté : le tatouage, qui, sur la personne des adultes, laissedes traces en quelquesorte indélébiles, s'efface, pour les enfants, vers l'âge de puberté, par suite du grand travail d'élimination qu'amène la crise de l'âge. Fulvio se leva, le papier s'échappa de ses mains.

— Un cœur percé de deux épées; murmura- 1- il, sur le bras! Je n'ai pas rêvé cela !

Il dépouilla son frac avec précipitation, et regarda son bras. La peau blanche et fine gardait quelques traces, mais si vagues I Fulvio se redressa et dit :

— Etpourtant, il faut que je sache !... U faut que je sache si j'ai une mère, une sœur, un frère, et si c'est mon père, ce mort couché là-bas dans les caveaux du Corpo-Santo !

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