‹ Le prince CoriolaniChapitre 19 sur 29 · LE PORTRAIT · texte numérisé non relu

LE PORTRAIT

Angélia était toujours seule. Le beau cadran de la pendule disait lentement le passage des heures. Angélia attendait. Alentour, les bosquets odorants étaient muets. Nina n'était point venue. Et Fulvio ne venait point.

Le soleil descendait déjà à l'horizon. Ses rayons qui passaient entre les clairs feuillages des acacias plantés en quinconce devant lê^paviUon, venaient Se jouer sur le front d'AngéUa. Tout à coup, une ombre se fit; elle devina qu'il y avait quelqu'un entre elle et la fenêtre.

— Angélia, dit une grave et douce voix à son oreille, pourquoi pleurezvous?

Elle essuya ses yeux souriants

— J'ai attendu, dit-elle.

Fulvio fléchit le genou,

— Prince, reprit la jeune fille d'un ton de reproche où il n'y avait point de colère, je ne savais pas ce que c'était que d'attendre.

Coriolani ne s'excusa point. C'était quelque chose d'admirable que de voir en face l'une de l'autre ces deux créatures si parfaitement belles, ces deux chefs-d'œuvre de Dieu. Impossible de ne point se dire, à leur aspect, que cette vierge superbe était faite pour ce jeune homme au port héroïque. Il semblait que la nature entière dût fêter ces splendides épousailles.

— Fulvio, reprit AngéUa, vous m'avez dit hier : il faut que je vous voie. Moi aussi, j'ai besoin de vous voir. Je suis malade et tourmentée. Soyez mon médecin, guérissez-moi !

. Elle baissa les yeux parce qu'elle voulait un mot qui encourageât ses confidences; Fulvio n'était point venu pour cela. Il dit :

— Je vous demandais pourquoi vous pleuriez, AngéUa. Vous ne m'avez pas répondu et vous avez bien fait. Qu'était- il besoin? Je suis la source de ces larmes. Vous avez désobéi à votre frère que vous chérissez comme le meilleur des pères, et tout en lui résistant, vous avez ouvert votre cœur à quelques-uns des soupçons qui sont dans le sien. Voussoufirez, vous avez comme un remords... n'est-ce pas que j'ai deviné, Angéha?

Elle courba la tête. Fulvio la contemplait avec admiration. Une larme roula entre les paupières de la jeune fille.

— Fulvio, prononça-t-elle si bas qu'U eut peine à l'entendre, je donnerais ma vie pour être sûre de votre tendresse.

— Je vais donner plus que mon sang pour m' assurer de la vôtre, comtesse, répondit le prince dont la voix se fit triste.

Elle leva sur lui ses grands yeux étonnés. Ils restèrent ainsi un instant, se regardant tous deux. Il semblait qu'aucune force humaine ne pût désormais barrer la route fleurie de leur bonheur.

— Angélia, reprit Fulvio, j'ai mis en vous, en vous seule tous mes espoirs d'avenir... Si vous m'aimez, ce jour sera le plus beau de nos jours. Les soupçons de votre frère tomberont, car c'est un noble cœur et je sais qu'il n'essayera point de nier la lumière quand la lumière sera faite. Si vous m'aimez...

— Mais je ne veux pas que vous parliez ainsi, prince, interrompit Angélia; je suis votre fiancée.

Il y eut une nuance d'amertume dans le sourire de Fulvio. ' — Pirdonnez-moi, dit-il en portant respectueusement la main de la Doria jusqu'à ses lèvres; c'est que je ne veux pas d'une tendresse vulgaire... Un mot se pressa sur les lèvres d'Angélia. Elle ne le prononça point.

— Je vous le dis, continua Fulvio suivant la pensée qui le dominait, tous les obstacles amoncelés sur mon passage par l'envie ou la haine sont écartés ou sont brisés. Ce nom de Monteleone qui m'appartient, mais qui semblait si fort au-dessus de ma portée, ce nom est à ma merci; je n'ai qu'à tendre la main pour le prendre. Je suis au pinacle je triomphe : il n'y a plus, entre nous et le bonheur, qu'une barrière, c'est vous !

— Moi ! se récria la belle Doria.

— Vous, Angélia, qui peut-être n'accepterez point les conditions de notre union.

— Elles sont donc, ces conditions, bien inacceptables, seigneur?

— Déjà votre accent a changé, dit Fulvio avec mélancoUe; je vois dans vos regards la défiance naissante. Il est encore temps, signora, le pacte n'est pas conclu...

— Avez-vous donc désir qu'il soit brisé !

— Que Dieu me juge ! répondit Coriolani; si ce radieux espoir que j'ai mis en vous est déçu, je meurs !

EUe essuya ses yeux et le regarda en face :

— Epargnez-moi, prononça- t-elle d'une voix altérée; si vous ne croyez pas en moi, mettez-moi à l'épreuve !

• — Signora. répartit Fulvio, je suis venu pour cela. Et comme elle se redressait, offensée, il poursuivit de cette belle et harmonieuse voix qui savait si bien la route du cœur :

— Voici ce que je veux savoir, comtesse : y a-t-il au monde quelque chose qui puisse vous empêcher d'être ma femme?

Elle le regarda comme si elle eût eu frayeur de voir de la foUe dans ses yeux, puis elle dit :

— Je ne vous comprends pas.

— Il faut que vous me compreniez, pourtant, car tout va dépendre de votre réponse. Vous avez accepté ma main, vous avez résisté à votre frère à cause de moi... Mais que feriez- vous s'il vous arrivait tout à coup de ne plus voir en moi que le malheureux dépouillé de son prestige, l'homme tombé, le lutteur vaincu? si vous appreniez jamais...

Elle l'interrompit pour dire.

— Je crois que je mourrais, Fulvio.

— On ne meurt pas quand on aime...

— Je suis la Doria ! prononça lentement Angélia.

— Votre orgueil est donc plus fort que votre tendresse ! Elle eut froid dans le cœur mais elle répéta :

— Je suis la Doria !

Puis avec des larmes plein les yeux :

— Seigneur, au nom du ciel, ayez pitié de moi ! expliquez- vous ! Qui êtes- vous? Qu'avez- vous fait? Je vous demande grâce ! Parlez !

— Je suis Mario, comte de Monteleone, répondit le prince. La joie brilla dans les regards d'Angélia.

— Mais, ajouta-t-il en appuyant sur chacun de ces mots et d'un ton en quelque sorte provoquant, ma vie passée ne va pas à mon nom. La comtesse Doria pourrait me reprocher plus tard de l'avoir trompée.

La jeune fille pâht de nouveau.

^ — Vous n'avez pu descendre jusqu'à la honte ! murmura- t-elle.

— La honte? répéta le prince, ceci est un mot, comtesse... Mais ne m'interrompez plus : d'une parole je vais tout vous dire. Nina Dolci vous a raconté ce matin, sur mon ordre, l'histoire d'un bandit des Calabres...

— Porporato ! balbutia Angéha.

— Porporato, madame. Cette histoire vous a frappée je le vois.

— Auriez-vous fait comme lui, seigneur?

Il s'éloigna d'un pas et répondit d'une voix sourde :

— C'est moi qui suis Porporato, comtesse.

La belle tête d'AngéUa se renversa sur le dossier de son fauteuil. Fulvio attendait.

— Angélia, dit-il après un long silence, vous êtes juge en suprême ressort et sans appel. Une voiture aux armes de votre maison attend à la porte du palais qui donne sur les champs ; personne ne vous verra sortir. L'heure de vous rendre à la villa Floridiana est venue... Vous êtes libre !

Un sanglot souleva la poitrine de la Doria. Elle eut comme un mouvement d'horreur.

— Non ! non ! s'écria-t-elle en mettant ses deux mains au-devant de ses paupières, je ne veux pas ! mais que vous ai-je fait, mon Dieu !

Tout son corps tremblait au choc d'une mystérieuse épouvante. Elle se leva et chancela aussitôt. Fulvio s'élança pour la soutenir elle le repoussa et dit :

— Jurez-moi que vous êtes Mario, comte de Monteleone. Fulvio étonné répondit :

— Je jure que je suis Mario, comte de Monteleone.

— Alors, dit vivement la Doria, mon frère et moi nous possédons votre héritage !

— Si je vous perds, Angéha, répartit Fulvio avec simpUcité, je n'ai plus besoin d'héritage.

Elle se redressa ; son geste fut plein de fougue, son regard eut un éclair et sa voix éclata quand elle dit :

— Vous m'annonciez tout à l'heure qu'une voiture aux armes de ma

maison m'attend à la porte du palais. Je veux que vous y montiez avec moi. Il me plaît de brûler mes vaisseaux et d'arriver à la cour en votre compagnie !

— Y pensez- vous, comtesse?...

— J'y pense, seigneur. Est-ce que vous reculez? Elle prit sa main qu'elle serra fortement.

■ — Je scelle nos fiançailles ! dit-elle.

— Que Dieu vous rende, madame, dit Fulvio dans le recueillement de sa joie, tout le bonheur que vous me donnez. Vous êtes à moi désormais, et malheur à qui voudrait nous séparer !

Il sonna; et, déchirant une page de ses tablettes, il y écrivit quelques mots à la hâte :

— A ceux qui attendent dans la galerie d'Apollon ! dit-il au valet qui se présenta, en lui remettant le billet.

Puis, il prit la main d'Angéha et l'entraîna vers la voiture.

Ceux qui attendaient dans la galerie d'Apollon étaient les maîtres du Silence : Amato Lorenzo, Massimo Dolci, Policeni Corner monté en grade sous le nom du cavalier Ercole Pisani; Marino Marchesé, transformé en intendant de la police royale moyennant cette longue et nouvelle étiquette; Andréa Visconti- Armellino ; enfin, le bon grand capitaine Luca Tristany, présentement colonel San Severo. Il y avait longtemps qu'ils attendaient et ils étaient inquiets. Le billet que leur apportait le valet de la part du prince Coriolani était en chiffres, et ainsi conçu :

« Ce soir tout sera fini, vous serez riches et libres. Veillez, soyez prêts à tout événement. Parfois le plus terrible de la lutte est l'heure même du triomphe. »

Point de signature. Armellino, Pisani et le vieux Massimo Dolci, se serrèrent la main joyeusement.

— Corpo di Bacco! dit le bon colonel San Severo, je voudrais pourtant bien comprendre quelque chose à nos propres secrets !

— A nos postes ! commanda le vieux Massimo ; nous allons tous à l'aveuglette, mon bon Tristany, mais pourvu que le maître voie clair, la partie est belle !

LA VILLA FLORIDIAXA

Entre les merveilleuses maisons de plaisance qui entourent Naples, et qui sont l'orgueil de ses campagnes, la plus belle est ce palais d'été que le prince de Torella fit restaurer vers le commencement de ce siècle pour sa seconde femme, la belle princesse-duchesse de Partanna et Floridia. Elle est située sur la pente occidentale du Vomero, non loin de cet autre paradis terrestre, la villa des princes di Belvédère. Ferdinand, roi de Naples, l'avait achetée en 1820. après la mort de la duchesse Floridia, pour en faire présent à la duchesse de Saleme, sa bru. En 1823, époque où se passe notre histoire, la cour de la villa Floridiana était aussi nombreuse que celle de Capodimonte, à cause de la faveur éclatante que le roi accordait à la femme du second de ses fils.

Il était quatre heures de relevée. Depuis deux grandes heures, par conséquent, l'assemblée de famille royale, convoquée par Ferdinand en personne aurait dû être ouverte, mais les princesses, dispersées dans les jardins, gardaient encore le bras de leurs cavahers; le roi n'avait pas paru, et le héros de ce conseil de famille, le prince Fulvio Coriolani, faisait comme le roi, personne ne l'avait vu. Par contre, les courtisans, qui voulaient savoir le résultat de ce solennel conciliabule, commençaient à remplir les vertes allées où le soleil ne ghssait plus que de tièdes rayons.

Personne n'ignorait qu'il s'agissait du prince Fulvio Coriolani et de son mariage avec dona AngéUa Doria. Parmi les grands seigneurs convoqués était, en effet, le comte Lorédan avec son ami et cousin, le marquis de Rufïo, qui avait la vice-tutelle d'Angélia.

Le conseil ou assemblée devait, quant au reste, se composer ainsi : Le roi; les princes, fils du roi; les princesses, filles et brus du roi; les princes du sang; le baron d'Anspach-Boccaromana, secrétaire de la chambre privée du roi, — plus trois secrétaires d'État, au nombre desquels était le seigneur Carlo Piccolomini et cinq membres supérieurs de la noblesse napolitaine. Chacun avait pu faire la remarque suivante : le conseil ainsi composé était précisément le même qui, trois ans auparavant, avait réglé l'état ci\-il de Gaetano Biflâ-Miranda, des princes Biffi et des ducs Miranda, qui n'avait ni papiers de famille, ni preuves palpables de sa naissance. Gaetano Biffi-Miranda, l'un des amis les plus intimes de Fulvio Coriolani, était parmi les cinq assesseurs de l'ordre de la noblesse. Loredano Doria se trouvait aussi au nombre des votants.

Mais on n'était pas éloigné de penser que les délibérations de l'auguste

conseil ne p>orteraient pas sur le mariage seulement. On parlait de graves changements qui pourraient avoir lieu sous peu dans l'entourage royal. Les événements de la nuit précédente au bal du palais Doria avaient produit une profonde sensation parmi les politiques de la capitale napolitaine. La même question était dans toutes les bouches : — Pourquoi Coriolani ne vient-il pas ? et pourquoi le conseil n'a-t-il pas eu Ueu à l'heure indiquée?

Vers quatre heures, Lorédan Doria entra dans le cercle qui entourait la princesse de Salerne. Après avoir salué la bru du roi, il s'approcha de donna Nina Dolci et lui parla bas. Nina répondit tout haut, et avec une sécheresse qui n'échappa à personne : — « M'a-t-on donné à garder la noble Angélia Doria? » Et se disant, elle échangea un regard avec sa maîtresse. Le bruit courut aussitôt de toutes parts que donna Angélia Doria avait disparu.

Une chose singulière, c'est que la disparition de la belle comtesse ne paraissait point émouvoir les personnes royales. De tous côtés on entendait : — Le roi est enfermé dans son cabinet. — Le roi est soucieux. — Le roi a refusé sa porte à tout le monde, même à Son Altesse Royale François de Bourbon !

Et quand on demandait par hasard : « Le roi est-il seul? » Quelques-uns soi-disant mieux informés, répondaient en hochant la tête : « Non, le roi n'est pas seul. »

Alors on cherchait dans la foule des courtisans afin de voir qui était absent. Personne de marquant ne manquait, qui donc pouvait être avec le roi? Mille questions se croisaient auxquelles nul ne pouvait faire réponse.

Le principal groupe de courtisans s'était posté dans la grande allée d'orangers qui faisait face au perron du pavillon royal. A chaque instant de nouveaux arrivants venaient grossir le nombre des gentilshommes rassemblés sur ce point. Les princes causaient à l'écart avec quelquesuns de leurs familiers; on avait entendu l'héritier de la couronne dire, répondant à une observation du comte de Castro-Giovanni : — je ne connais qu'un homme capable de dominer cette situation.

Il y a des nouvellistes à Naples comme partout.

— Seigneurs, dit en abordant le groupe des courtisans le marquis de Zanone, vivante gazette, la maison de notre respecté directeur de la police est tendue de noir. J'avais parié de voir son visage avant son décès; cela me fait perdre cent onces doubles !

— Console-toi, marquis, lui répondit le camerlingue Casablanca, la tenture est pour la directrice, n'as-tu que cette nouvelle à nous annoncer?

— Mon sac est plein, au contraire, mais puisque le digne Johann n'est pas mort, je garderai bouche close.

— Crois-tu que nous irions lui redire tes fadaises, Zanone? demanda le brigadier Madrina.

— Je sais, répondit le marquis, que dans une si vénérable assemblée, il ne peut y avoir que d'honnêtes seigneurs, mais les trufies sont chères. Le passage noir qui mène au cabinet du directeur a ses petits secrets, mes compagnons et je suis la prudence même !

Le cercle entier éclata de rire à cette déclaration. Le petit marquis promena son regard à la ronde.

— Seigneurs, dit-il. si vous me promettez de garder bien fidèlement le secret je vais vous apprendre des nouvelles à faire dresser les cheveux !

— Nous serons muets comme des sépulcres, marquis, parle I Zanone prit un air important.

— Pour commencer par le commencement, chers seigneurs, continua- t-il on a découvert, dans Naples, trois nouvelles vente de carbonari. La venta del Sainte et la venta délia Triniià Santa étaient, dit-on, armées...

Le cercle s'agita, pris d'une soudaine inquiétude.

— Parle plus bas, marquis, fut-il dit de toutes parts.

— Chers seigneurs, puisque vous n'aimez pas ce sujet d'entretien, j 'aj outerai seulement que ces trois vente forment à peu près la dixième partie de celles qui se trouvent dans Naples. Ily a d'autres volcans que le Vésuve.

— La paix ! la paix ! murmura-t-on.

Zanone salua de loin le ministre d'Etat, Carlo Piccolomini, qui passait. Ce haut fonctionnaire était seul et se promenait, les mains derrière le dos, d'un air pensif.

— Est-il remplacé? demanda Zanone quand le secrétaire d'État eut disparu au coude de l'allée.

— Pas encore, lui répondit-on.

— Mes chers seigneurs, je crois que vous vous trompez. Toutes les oreilles se dressèrent attentives.

— Dis ce que tu sais, marquis, s'écna-t-on.

— Je sais le nom du nouveau ministre...

— Qui est-ce?

— Fulvio Coriolani.

Il y eut un long murmure.

— Ce n'est pas un sujet napolitain, fit observer Casablanca.

— Qu'en savez-vous, seigneur? Tout est mystère en ce noble prince...

— Serait-ce lui qui est en ce moment avec Sa Majesté?

— Pour cela, non, riposta Zanone; je puis encore vous renseigner à cet égard.

— Parle, marquis, parle I

Cette fois le Zanone ne se pressa point. Son auditoire était pris.

— Mon valet Antonio, dit-il, a vu le personnage qui est présentement avec Sa Mai esté.

— Son nom, son nom !

— Mon valet Antonio, ignore le nom, mais il pu faire le signalement.

— Et tu l'as reconnu?

— Au contraire, seigneurs, mais quelqu'un parmi vous sera peut-être plus habile que moi, voici le signalement : un squelette empaqueté dans des châles; ce sont les propres expressions de mon valet Antonio qui l'a vu descendre d'une chaise à bras sur les derrières du palais.

Il y avait silence autour du petit marquis. A son tour il demanda :

— Seigneurs, reconnaissez- vous notre homme? Personne ne répondit.

— C'est pourtant original et il doit ne pas y avoir dans Naples beaucoup de gentilshommes pareils. Quand la chaise s'est arrêtée là-bas, les

porteurs ont pris cet être singulier dans leurs bras, comme un enfant malade. Antonio af&rme qu'il a vu sortir de ces châles, enroulés à la façon des langes, une véritable tête de mort...

Le silence continua de régner dans le groupe des courtisans. Est-ce à dire que personne ne devinât? Nous l'avons dit, la position de Johann Spurzheim à la cour était des plus exceptionnelles. La maladie, sinon quelque autre motif, l'avait cloué dans son appartement dès le lendemain du jour où la ville avait appris avec étonnement le nom étranger du nouveau magistrat chargé de veiller à sa sûreté. Johann Spurzheim n'avait jamais mis le pied aux réceptions royales; si, à certains intervalles, il s'était rendu aux conseils secrets du cabinet, les ministres seuls pouvaient le dire. La règle, c'est qu'on ne pouvait le connaître que si l'on avait passé le seuil de son cabinet privé ou de sa chambre à coucher.

Or, si parmi les nobles assistants peu ou beaucoup avaient eu ce douteux avantage, ils ne se montraient point empressés de s'en targuer. Dire : « Je l'ai vu, j 'ai vu ce squelette vivant dans la nuit de cette boîte bizarre où il s'abrite », c'eut été inscrire sur son propre front le mot espion en lisibles caractères.

— C'est peut-être un gnome, dit quelqu'un.

— Un esprit familier, appuyèrent d'autres voix.

— En tous cas, reprit le brigadier Madrina, si c'est un fantôme, il est prolixe, car l'entrevue menace de ne point finir !

— C'est que... commença Zanone.

— C'est que, interrompit une voix grave tout auprès de lui, le fantôme a probablement beaucoup de choses à dire à Sa Majesté.

Personne ne l'avait remarqué, celui-là, qui était pourtant au centre du du groupe. C'était presque un jeune homme, mais son costume faisait contraste, par son austérité, avec celui des autres courtisans. Son regard froid soutint la curiosité de ceux qui l'entouraient. On se demandait de toutes parts :

— Qui est ce cavalier? — Le connaissez- vous ?

— Eh ! docteur très cher ! s'écria le marquis Zanone qui connaissait, lui, tout le monde ; je ne vous avais pas aperçu !

— Docteur? répétait-on dans le groupe.

— Un Sicilien, murmurèrent deux ou trois voix ; le docteur Pie troFalcone.

— Qu'est-ce?

— Un pauvre diable.

On allait tourner le dos, quand le petit marquis prit la parole et demanda :

— Est-il vrai, savantissime, que vous voilà nommé l'un des médecins ordinaires du roi?

— Il est vrai, répliqua laconiquement Pietro Falcone.

Tous les regards s'adoucirent. Celui qui avait dit, en parlant du docteur : « Un pauvre diable », fendit la presse et vint lui offrir sa main.

— Et le plus cher de tous les princes de la science, reprit Zanone, pourriez- vous nous dire le vrai nom de celui que nous appelons le fantôme?

— Son vrai nom, répéta Pietro Falcone, c'est la justice de Dieu !

Ces choses emphatiques prennent en Italie bien mieux encore que chez nous. La foule, inquiète déjà, se mit à frissonner.

— Fantôme I continuait cependant Pietro Falcone de sa voix lente et sourde, vous l'avez bien nommé. Qu'est-ce qu'un fantôme, sinon la mort qui se dresse, et qui étend son doigt pour désigner le criminel drapé dans son impunité? Vous l'avez dit : c'est un fantôme qui s'entretient en ce moment avec Ferdinand de Bourbon.

Il étendait sa main vers le pavillon royal, dont les fenêtres closes avaient maintenant pour chacun un aspect sinistre.

— Le roi, reprit-il, est soucieux, vous disiez cela tout à l'heure. Moi, je dis, le roi tremblait la fièvre quand il m'a confié son pouls, qui bat la vie du royaume de Naples. Pourquoi cela? c'est que la voix des morts s'est fait entendre, c'est qu'un cri est venu aux oreilles du roi, qui ne sortait point d'une poitrine vivante.

Les courtisans se regardèrent, nul d'entre eux n'interrogea.

— Dieu attend ! reprit Falcone. Il est patient, parce qu'il est éternel; les années passent. La terre a bu du sang ; la mer profonde roule ses flots sur le cadavre, la terre et la mer, qui sont muettes toutes deux. Un cri s'élève, d'où sort- il? nul ne le sait, mais chacun l'écoute, parce que ce cri c'est la voix de la conscience divine.

— Ah çà ! très cher docteur, dit le marquis Zanone pendant que l'orateur respirait; de quoi nous entretenez- vous, je vous prie?

— Laissez parler ! laissez parler ! s'écria-t-on de toutes parts.

— D'un crime oubhé depuis bien longtemps, seigneurs, répondit Pietro Falcone ; sept ans ! C'est vingt fois plus qu'il ne faut pour mettre en oubh la mémoire d'un mort ! Qui est mort il y a sept ans, mort assassiné?... Vous ne savez plus? pas un de vous ! et pourtant je vois dans vos rangs des vieillards. . .mais la mémoire des morts ne rapporte rien, personne ne me répondra.

Personne en effet. Pourtant chacun interrogeait ses souvenirs.

— Eh bien ! reprit Falcone, le roi qui a moins besoin des vivants, se iouvient mieux des morts. Le roi est soucieux parce que cette voix dont out à l'heure je parlais s'est fait entendre, prononçant deux noms à la ois comme toujours, un nom de victime, un nom d'assassin...

Falcone fit une pose. Vous eussiez entendu le vol d'une mouche aux lenteurs.

— La victime, poursuivit Falcone en baissant le ton, avait un nom Qustre; la victime était l'ami du roi, le frère d'armes du prince royal...

— Monteleone ! fit d'une seule voix le groupe de courtisans. La mémoire de tous s'éveillait en même temps.

— Monteleone ! oui le comte Mario Monteleone ! s'écria le docteur.

— L'assassin ! connaît-on l'assassin ?

Pietro Falcone ne répondit pas, mais un sourire sinistre plissa ses lèvres. '. étendit la main vers différents groupes qui passaient. Un mouvement ibit et général se faisait dans les jardins de la villa Floridiana, autour 'un nouvel arrivant. Au nom de Monteleone, un autre nom également renoncé par cent bouches, répondit :

- Coriolani ! le prince Fulvio Coriolani 1

l'explosion d'une mine

Le prince Coriolani arrivait à la villa royale en compagnie de dona Angélia Doria, dans le carrosse de Doria. Son entrée était un événement; les princes et les princesses lui faisaient fête. Mais dans ce groupe nombreux, composé du marquis Zanone et de ses amis, les esprits étaient frappés vivement. Certes, ce n'était pas un vaincu que ce brillant seigneur, pour qui la cour était assemblée, et qui amenait à son bras la plus noble héritière du royaume de Naples, en dépit du comte Lorédan Doria, chef de la famille. Pourtant, il y avait désormais, pour ceux qui avaient ouï les paroles de Pietro Falcone, comme une mystérieuse menace suspendue au-dessus de sa tête. La foule avait prononcé son nom au moment où l'on demandait à grands cris le nom du meurtrier de Monteleone.

Et Falcone avait gardé le silence, comme s'il eût jugé superflu de parler après la foule. Il y eut, du reste, une circonstance singulière : Quand les courtisans, distraits, un instant, par le mouvement qui se faisait alentour, revinrent à Falcone pour le questionner de nouveau, Falcone avait disparu.

Mais on n'était pas au bout d'étonnements; ou plutôt les étonnementsl ne faisaient que de commencer.

— Par Saint-Janvier! s'écria tout à coup Zanone, est-ce que je rêve? Voici le très illustre Carlo Piccolomini qui salue ceux qu'il a fait arrêter hier!

Au beau milieu de l'allée, le ministre d'État venait en effet de se découvrir devant Malatesta et Colonna, qui passaient bras dessus bras dessous. Ces deux jeunes seigneurs n'avaient point du tout l'air de captifs. Ils allaient jasant et riant.

— Voici le major des gardes qui fait mieux ! ditMadrina émerveillé; il cause familièrement avec Sampieri et Marescalchi...

— Qu'il a pris tous deux au collet cette nuit ! acheva un autre.

Que signifiait ce revirement? Car c'était l'exacte vérité : Baumgarten, major des gardes suisses, s'appuyait à droite et à gauche aux bras du Sampieri et du Marescalchi.

Mais en regard de cela, si vous aviez vu l'accueil que l'on faisait à Fulvio Coriolani dans le cercle des princesses ! François de Bourbon tenait une de ses mains entre les siennes, tandis que le comte de Castro Giovanni lui donnait bel et bien l'accolade. Pendant cela, dona Angélia Doria, placée

entre la princesse royale et l'archiduchesse princesse de Salerne, était comblée d'attentions et de caresses.

Il n'y avait dans cet auguste groupe qu'une personne dont le visage ne peignait point la joie : Nina Dolci, la zingara venait d'apercevoir le docteur Pietro Falcone qui se glissait vers les appartements du roi. Elle avait essayé de rencontrer le regard de Fulvio, mais sans y réussir.

Tout à coup les croisées de l'appartement royal s'ouvrirent à grand fracas, et le jardin retentit de clameurs.

— Evviva il re Ferdinando ! Evviva ! Evviva ! Evviva !

Le roi était au balcon, accompagné du comte Loredano Doria.

— Voyez, dit la princesse de Salerne à Angélia, Sa Majesté aura raisonné votre frère I

Et Castro Giovani, se penchant à l'oreille de Fulvio :

— Sa Majesté vient de prêcher Lorédan ! nous l'emportons sur toute la ligne !

Un huissier royal vint ouvTir à deux battants la maîtresse porte du pavUlon-. Le roi lui-même fit de la main un signe gracieux aux princesses pour les inviter à monter le perron.

— Sa ^Majesté vous a souri, dit-on à Fulvio.

Il ne faut point croire pourtant que la semence jetée par Falcone n'eût pas fructifié. Ce qu'il venait de dire dans le groupe des courtisans courait déjà de proche en proche, mais aux premiers mots répétés de cette emphatique et mystérieuse harangue, tous ceux qui tenaient au parti des princesses eurent un sourire de mépris.

— Le coup de théâtre n'en sera que plus frappant! se disaient- ils ; laissons-les faire fausse route !

Angélia et Nina se trouvèrent un instant l'un auprès de l'autre.

— Je suis heureuse, dit la jeune comtesse à l'oreille de son amie. Nina la regarda.

— Si tous ceux qui sont là pour son triomphe se réunissaient pour l'accabler, murmura- t-elle, que feriez- vous, comtesse?

Les paupières d' Angélia battirent, puis se baissèrent. C'étaient presque les paroles même de Fulvio. Elle répondit :

— Tu es folle !

Puis elle passa, entraînée par la princesse de Salerne, qui lui donnait la main. La tête de Nina se courba sur sa poitrine. Elle restait la dernière des dames qui accompagnaient la princesse.

— '■ J'ai peur ! dit-elle tout au fond de son âme.

En ce moment l'huissier cria du haut du perron :

— On entre chez le roi !

C'est la formule pour annoncer que toute la noblesse est admise à passer le seuil des appartements où se tient Sa Majesté. La famille royale ne s'attendait point à cela. On vit les princes et les princesses s'arrêter, étonnés, sous le vestibule. Au contraire, dans les jardins, la foule reconnaissante poussa de longs evviva ! La curiosité, excitée, allait enfin être satisfaite. Gentilshommes et dames s'engouffrèrent sous le vestibule.

Nina restait toujours à la même place. Son regard cherchait au loin

dans les avenues. Elle vit une escouade de chevau-légers à pied qui par courait les jardins, posant ça et là des sentinelles. Le jour allait baissant déjà. Cinq heures avaient sonné à l'horloge de la villa.

— On n'entre plus chez le roi ! dit l'huissier en abaissant sa verge derrière les derniers introduits.

Une exclamation s'étouffa dans la gorge de la zingara. Elle venait d'apercevoir tout au bout de l'allée principale ceux qu'elle attendait sans doute : Le vieux banquier Massimo Dolci son oncle prétendu, et l'intendant second ArmeUino. Comme elle allait s'élancer vers eux, elle vit les deux factionnaires de la grille croiser leurs carabines au-devant du banquier de la cour et du second dignitaire de la police napolitaine !

Nina devint très pâle. Elle entra dans un bosquet épais formé de magnoliers et de caméUas arbres. Presque aussitôt après, un cri étrangement modulé sortit du fourré. Massimo Dolci et ArmeUino, qui se retiraient, tressaillirent à ce cri. ArmeUino dit :

— C'est Fiamma !

Et le vieux Massimo :

— Séparons-nous, Corner, je vais aller à la venta ; qu'il y ait des hommes dans la campagne, tout autour de la villa !

Ce disant, il remonta dans son carrosse, tandis que l'intendant de la poUce tournait la viUa et s'enfonçait dans les bocages environnants. Les yeux ardents de Nina étaient fixés sur les croisées du pavillon royal.

— Johann est là, murmura-t-eUe : j'en jurerais. Ce soir il y aura bataiUe !

Au bout de quelques instants, eUe sortit du bosquet, tenant des fleurs à la m.ain. Elle n'essaya même pas de fléchir la consigne des gardes veillant au seuil du vestibule royale. Ce palais, c'était sa demeure; eUe en connaissait toutes les issues. Elle fit rapidement le tour du pavillon et s'introduisit par une porte des appartements de la princesse de Saleme.

Les galeries qu'elle traversa étaient désertes, mais eUe arriva bientôt à une salle où une femme voilée et portant un costume de deuil était seule. D'un coup d'œil elle avait reconnu sa compagne du paquebot : la comtesse.

— On ne passe pas ! dit une voix près du seuil.

Et la porte fut violemment refermée. C'était un nouveau détour qu'il faUait faire; Nina se présenta à une autre porte et l'ouvrit. Dans cette seconde chambre, sept ou huit cavaliers étaient réunis ;ils s'entretenaient avec vivacité.

Nina referma la porte d'elle-même cette fois : eUe avait reconnu les gentilshommes emprisonnés la veille : Malatesta, Sampieri, Vespuccio Doria, Marescalchi, Colonna, Ziani, Gravina, etc. C'était avec Carlo Piccolomini qu'ils s'entretenaient. La zingara se dit, de plus en plus convaincue :

— Johann Spurzheim ne doit pas être loin !

Il était peut-être là ce terrible mourant qui tenait en sa main tous les fils de cette tragédie, mais on ne le voyait point. Ainsi l'esprit du mal est partout et n'est nuUe part. Nina parcourut toutes les pièces du pavillon

et ne découvrit point Johann. Quand elle parvint enfin aux salons o\i se tenait l'assemblée de famille son premier regard chercha encore Johann, Ce fut en vain.

Johann Spurzheim, invisible comme le démon lui-même, était l'âme de ce conseil et n'y assistait point.

Nina, ne pouvant pénétrer jusqu'à l'estrade où Ferdinand de Bourbon et sa famille étaient assis, se glissa vers un boudoir dont la porte s'ouvrait non loin des princesses, et tout près de Coriolani. Ce boudoir donnait sur le Vomero. Sous la fenêtre s'étendaient ces campagnes enchantées qui rejoignent la villa des princes di Belvédère. Il contenait une harpe et divers instruments d'accompagnement. Un balcon de pierre régnait devant la fenêtre du boudoir.

L'assemblée qui se tenait à deux pas de là offrait à coup sûr un aspect solennel. La famille royale était au complet et vous n'eussiez pu nommer une maison illustre dans Naples qui n'eut là quelque représentant. Le roi était assis entre ses deux fils. Le fauteuil du ministre d'État restait vide à ses pieds. Lorédan Doria avait place derrière Sa Majesté. Les princesses entouraient Angélia, non loin de l'endroit où Fulvio Coriolani se tenait debout.

Sur le visage de Fulvio, on pouvait admirer ce calme noble qui était sa beauté même. Ce fut le roi qui parla, comme étant en conseil de famille. Il annonça, ce que tout le monde attendait, que la réhabilitation du nom de Monteleone allait être prononcée, et que cette grande maison avait des héritiers. Cela fut court. Le ton du roi était bref et sec. Fulvio fut peut-être le seul qui ne remarqua point ce détail.

— Comte de Monteleone, dit le roi, approchez !

Fulvio marcha aussitôt vers le centre de l'estrade, et se trouva ainsi placé à côté du fauteuil vide qui attendait le nouveau ministre d'État. Les princesses échangèrent un regard ; la bru favorite du roi serra même la main d' Angélia. Elles voyaient là un présage. Loredano, froid, silencieux, n'avait même pas tourné son regard vers Fulvio Coriolani.

— Comte, reprit le roi, vous nous avez promis les preuves de votre , naissance; nous attendons ces preuves.

— Silence ! firent les huissiers royaux,

— Sire, répondit Fulvio, qui n'avait point encore parlé, j'ai promis à Votre Majesté l'acte de naissance de Mario, comte de Monteleone, fils aîné du saint qui trouva la mort au Pizzo; le voici. Je dépose en outre aux pieds de Votre Majesté les actes de naissance de mon frère et de ma soeur : Giuliano et Célesta de Monteleone.

Le roi tendit la main. On put remarquer qu'il prenait les papiers sans adresser un regard au nouveau comte de Monteleone.

— Que tenez- vous encore? demanda- 1- il.

— Le testament de mon respecté père, répondit Fulvio. Ferdinand de Bourbon eut un sourire froid.

— C'est juste, dit-il, seigneur comte; vous nous aviez promis le testament de votre père mort, le témoignage de votre mère vivante.

Fulvio s'inclina jusqu'à terre et lui remit le papier qu'il gardait à la main.

— Siie, prononça-t-il tout bas, voici donc la moitié de ma promesse accomplie.

La lèvre de Ferdinand de Bourbon se crispa. Nina voyait tout cela, placée qu'elle était derrière les princesses, à dix ou douze pas à droite du trône. Elle s'étonnait du calme de Fulvio. Dans l'assemblée, on se disait :

— La démission du seigneur Carlo Piccolomini n'est peut-être pas acceptée.

Un commencement d'inquiétude commençait à se faire jour dans le cercle des princesses, mais François de Bourbon leur dit :

— Rassurez- vous, je connais le roi, mon père.

Un fait qui pouvait surprendre l'entourage de la belle comtesse Angélia Doria, c'est le trouble et le malaise qu'elle laissait voir depuis le commencement de cette scène. Elle semblait être littéralement au supplice. Une fois le regard de son frère Lorédan tomba sur elle. Ses deux mains couvrirent son visage, tandis qu'elle frissonnait de la tête aux pieds.

— Comte de Monteleone, dit cependant le roi, vous af&rmez que le testament par vous déposé en mes mains est bien celui de votre père?

— Sire répondit Fulvio, je l'af&rme sur l'honneur !

Le roi fit passer le papier à un homme qui était debout depuis quelques minutes entre le trône et le fauteuil de Loredano Doria.

Cet homme se dirigea vers une porte située vis-à-vis de Nina. Nina avait reconnu en lui Pietro Falcone. Elle pensa :

■ — C'est là que doit être Johann Spurzheim !

Fulvio, lui aussi, avait regardé cet homme, mais sans témoigner la moindre émotion. Pietro Falcone avait disparu derrière la porte refermée.

— Reste le témoignage de la mère vivante, prononça lentement le roi.

— Sire, répondit Fulvio gardant toujours la même respectueuse froideur, il m'étonne que la comtesse de Monteleone, ma mère, ne soit pas encore en présence de Votre Majesté.

Le roi répartit entre haut et bas :

— Nous attendrons la comtesse de Monteleone, Votre mère.

Il y avait dans la manière dont fut prononcé ce dernier mot une telle intention d'amertume, que la princesse de Salerme se retourna vivement vers François de Bourbon. Celui-ci répéta :

— Je connais le roi, mon père, rassurez- vous.

Fulvio s'était borné à s'incliner en signe de remercîment. Mais à l'instant où le roi croisait ses bras sur sa poitrine, comme s'il eut voulu réellement attendre, la porte par où Pietro Falcone venait de sortir s'ouvrit. Le ministre d'Etat Piccolomini parut sur le seuil et introduisit le marquis de Malatesta, suivi de ses compagnons, prisonniers de la veille.

— Qu'est-ce? demanda le roi.

La surprise était peinte sur tous les visages. Il n'y avait de calme dans cette nombreuse assemblée que le prince Fulvio Coriolani.

— Sire, répartit Piccolomini, l'affaire d'hier a été jugée un peu légèrement : tel est l'avis de votre conseil. Ces gentilshommes offrent de prouver publiquement la sincérité de leurs afSrmations.

■ — Qu'est-ce à dire? s'écria le prince royal de sa place; les accusations

portées parles jeunes fous sont-elles à l'ordre du jour de notre assemblée de famille ?

Un long silence suivit cette interpellation de l'héritier de la couronne. Ce fut le roi qui le rompit.

— Prince, répliqua-t-il, dans cette assemblée, comme partout ailleurs, et en n'importe quel temps, le devoir du roi est de veiller à la sûreté menacée de son trône. Qu'on fasse approcher ces gentilshommes !

Et pendant que les conjurés d'hier perçaient la foule :

— Seigneurs, reprit le roi, je pense être entouré ici d'amis fidèles...

Une bruyante acclamation l'interrompit. Il remercia du geste et ajouta :

— Seigneurs, une conspiration est organisée dans nos Etats contre notre personne et notre gouvernement; je crois à votre loyauté. Cette réunion, convoquée dans l'origine pour glorifier la mémoire de notre féal ami Mario de Monteleone, a désormais une autre portée. Justice sera rendue à Monteleone : ses héritiers légitimes, s'il en est, recouvreront leurs biens et leur rang, mais il faut que justice soit faite. Avant que personne sorte de ce palais, les traîtres seront aévoilés et punis !

Le sUence de la stupeur suivit cette déclaration, faite d'une voix ferme et haute. Les princesses étaient comme si elles eussent entendu éclater la foudre. Il se fit un vide autour du prince Fulvio Coriolani.

A cetinstant, etau milieu de cesilence, un gentilhomme que la princesse de Saleme ne connaissait point, eut l'audace de toucher par derrière son épaule.

— Altesse, dit-il tout bas, il s'agit de vie ou de mort. Si ce billet ne parvient pas à son adresse, vous aurez à vous reprocher le trépas d'un homme !

La princesse se retourna : L'inconnu se perdait déjà dans les groupes voisins : Il y avait un pU sur les genoux de la princesse, un ph adressé au prince Fulvio Coriolani.

Les femmes sont vaillantes dans leurs sympathies. La princesse, toute pâle d'émotion, se leva, traversa l'espace qui la séparait de Fulvio, et feignant de lui tendre la main, elle lui ghssa le billet. Le roi fronça ses sourcils sévères. La princesse regagna sa place en rougissant. — Ceci était un des fils de la trame ourdie contre Fulvio Coriolani, et la princesse de Saleme venait, sans le savoir, de se faire la comphce des ennemis de son chevaUer.

— Sire ! s'écria Piccolomini, on vient d'abuser, sous les yeux mêmes de Votre Majesté, de la compassion d'une noble princesse. On a remis un billet à l'accusé.

— L'accusé ! répétèrent cent voix contenues.

Angélia Doria était livide comme une morte. Les révélations de Fulvio se dressaient dans sa mémoire comme des fantômes menaçants. Piccolomini venait à son insu, ou avec préméditation, de prononcer le vrai mot de la situation : il y avait là un tribunal et Fulvio Coriolani était désormais un accusé.

Mais un tel prestige rayonnait autour de cet homme, que chacun hésitait à croire. Il y avait dans tous les esprits une arrière-pensée, que ceci pouvait être un jeu, une épreuve, que sais-je? L'histoire est pleine de ces brouilles entre souverains et favoris. Ceux qui se hâtent risquent de laisser leur doigt meurtri entre l'arbre et l'écorce.

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L'accusé, puisqu'on l'avait appelé ainsi, tenait le billet ostensiblement; il ne l'avait point ouvert. Il adressa à la princesse de Saleme un salut reconnaissant et son regard embrassa du même coup Angélia et Nina : Angélia, affaissée, mourante; Nina, le front haut, l'œiLardent, et si belle, que son visage semblait avoir des rayons.

Malatesta et ses compagnons, au nombre de sept, étaient à la barre. Ils avaient l'air insolent, suivant la coutume, et l'on entendit Sampieri disant au major Baumgarten :

— Aujourd'hui, vous n'êtes pas ici pour nous !

Le roi montra du doigt le billet remis à Fulvio. Baumgarten s'avança : c'était un soldat.

— Prince, dit-il, c'est pour faire mon devoir.

Fulvio lui remit aussitôt le papier sans même l'avoir déplié.

— On empoisonne dans une lettre. Sire! murmura-t-il; la faveur de Votre Majesté m'avait fait bien des ennemis !

Une voix qui venait du coin des princesses prononça tout haut :

— Courage ! vous n'êtes pas encore condamné !

Le prince royal et le prince de Saleme étaient maintenant derrière le roi. Celui-ci déplia le billet. Ses deux fils se penchèrent curieusement par-dessus son épaule. Le billet ne contenait qu'une ligne écrite en caractère mystérieux :

L'NA^Ma I20I«M3 DI^A^CA^. A2A5A«I2P1

Les deux princes de Bourbon regardaient cela tout étonnés. Le roi se tourna vers eux :

— Nous avons été audacieusement trompé ! dit-il.

Puis, choisissant un papier parmi ceux qui étaient devant lui sur la table, il le tendit à ses fils en ajoutant :

— Traduisez I

Ce papier était la clé de l'alphabet du Silence, remise par Manuele Giudicelli à Johann Spurzheim dans leur entretien de la nuit précédente. Le prince de Saleme lut après un travail mental : « Vous êtes perdit, fuyez ! » François de Bourbon fit cette observation :

— Un pareil avis, remis en un lieu où la fuite est matériellement impossible, ne peut venir de ces chevaliers du Silence, si habiles et si prudents !

— Vient-il de moi, seigneur? demanda aigrement le vieux roi. Puis il tourna le dos en grondant :

— Vous êtes tous prévenus. N'ai-je pas été ensorcelé moi-même? Mais, Dieu merci, j'ai les yeux ouverts et justice sera rendue !

Il fit un signe; Malatesta se détacha du rang de ses compagnons.

— Sire, dit-il en mettant un genou en terre sur la marche la plus basse de l'estrade, hier j'accusais devant Votre Majesté cet homme d'avoir volé son nom. Le premier coup porté donne du courage aux timides. Au fond de ma prison, la lumière est venue me chercher. Ce que l'instinct de ma haine me faisait soupçonner hier, aujourd'hui je le sais de science certaine; . cet homme est le chef suprême des tiers-carbonari (règle du Silence) .

Le murmure qui s'éleva fut de l'étonnement, non point de la réprobation.

— Avez- VOUS quelque chose à répondre? demanda le roi en s'adressant à Fulvio.

— Rien encore, Sire, répliqua celui-ci.

Sampieri, à son tour, se détacha et vint au pied de l'estrade.

— Nous savons, dit-il, pourquoi cet homme garde une tenue si hautaine en face de ses juges. Les ventes sont prévenues et armées. Cet homme compte sur une révolte générale du peuple de Naples, excité par les traîtres carbonari.

Un sourire vint aux lèvres de Fulvio.

— Si je voulais... murmura-t-il.

Mais il n'acheva point et croisa ses bras sur sa poitrine.

— Poursuivez ! ordonna le roi en s'adressant au Malatesta et à ses compagnons.

Ce fut Sampieri qui répondit :

— Sire, cet homme vous ramena hier la noble et pure jeune fille adoptée par votre tendresse. Nous voici à vos pieds sept gentilshommes; pour le besoin de notre honneur, nous devons dire pourquoi notre haine commune nous a rassemblés contre un seul aventurier. Cet homme a conspiré la chute du trône. Cet homme est le brigand Porporato !

A ce coup, un grand cri s'éleva dans la salle. Les princesses frémirent : Angéha Doria était de pierre. Ses yeux fixes et grands ouverts, n'avaient plus de pensée. Les deux fils du roi s'étaient assis derrière Sa Majesté.

— Avez-vous quelque chose à répondre? demanda pour la seconde fois Ferdinand de Bourbon.

— Rien encore, prononça distinctement Fulvio.

— Poursuivez ! commanda le roi.

Le marquis Zanone dit à ceux qui l'entouraient :

— Pour un brigand pris au piège, ce Fulvio Coriolani me paraît bien calme. Je gage vingt onces d'or que tout ceci finira bien pour lui !

— Le Malatesta et compagnie, lui fut-il répondu, savent déjà le chemin de la prison !

— Je passe, reprenait en ce moment Domenico Sampieri, qui était l'orateur de la troupe, aux preuves de ce que nous avancions hier : à savoir que cet homme a pénétré hier au Castel-Vecchio, par les terrasses des maisons voisines, et fait disparaître son compUce, le baron d'Altamonte, dont il redoutait les révélations. Sous les mains gantées de cet homme, deux preuves existent...

Fulvio Coriolani tressaiUit imperceptiblement. Nina eut le contre-coup bien plus violent de ce choc. Elle porta ses deux mains à sa poitrine haletante...

Le regard du roi fut un ordre. Le prince Fulvio Coriolani se déganta lentement.

— L'anneau des maîtres du Silence ! s'écria Sampieri, dès que la main droite fut découverte.

— L'anneau de mon père, répliqua Fulvio, sans rien perdre de sa gravité hautaine ; l'anneau du saint Mario Monteleone qui était maître des chevaliers du charbon et du fer !

— Cela est vrai, dit François de Bourbon à l'oreille de son père; nous le savions.

Ce fut le dernier effort tenté en faveur de Coriolani. Le roi se retourna vers son fîls et lui dit :

— Taisez- vous et attendez !

Puis il ajouta :

— L'autre main !

Fulvio ôta son second gant. Sa main gauche, blanche et fine, avait une cicatrice toute récente, une brûlure. Malatesta et ses compagnons laissèrent échapper un cri de triomphe. Le roi doutait encore avant cela, car il prit un air plus sévère.

— D'où vous vient cette cicatrice, seigneur? demanda- 1- il.

— Sire, répliqua Fulvio, j'ai sauvé deux pauvres enfants qui se mouraient.

Cette répartie fut faite d'un ton si Ubre, si décent, si tranquille, qu'on eût pu croire vraiment que le prince Coriolani était engagé dans un de ces entretiens frivoles où les habiles du monde font assaut de grâce et de politesse. Mais Dominico Sampieri s'écria :

— C'est ici qu'est le doigt de Dieu ! L'imposteur a sauvé malgré lui les deux nobles enfants qu'il voulait spolier de leur héritage !

Ceux de nos lecteurs qui ont suivi ce récit avec attention se seront demandé peut-être à quoi bon cette harangue emphatique de Pietro Falcone dans le jardin de la villa Floridiana. Les lignes qui suivent vont répondre à cette question. Pietro Falcone avait planté le jalon qui donne de la vraisemblance aux assertions les plus hardies. Grâce à lui, Sampieri trouvait là des gens pour le comprendre. Aussitôt qu'il eût fait allusion aux héritiers de Monteleone, le petit marquis Zanone et ses auditeurs dressèrent l'oreille comme des privilégiés qui ont eu les prémices d'une nouvelle importante.

— Sire, reprit Sampieri d'une voix grave, il sera donné, en effet, à votre haute justice de réhabiliter les héritiers du grand Monteleone, ce comte Giuliano, cette comtesse Célesta, dont les actes de naissance sont entre vos royales mains. Et la réhabilitation sera d'autant plus providentielle que ces deux enfants ont atteint au plus terrible degré de misère et de malheur. Le fils et la fille de Monteleone, sans autre protecteur qu'un pauvre vassal qui manquait lui-même du nécessaire, habitent une mansarde de la maison des Folquieri, rue de Mantoue. La nuit dernière, se croyant abandonnés de Manuele Giudicelli, qu'ils n'avaient point vu depuis trois jours, les deux orphelins résolurent de mettre fin à leur vie. Il est un moyen sûr et silencieux que la science imprudente enseigna récemment au désespoir : je veux parler de l'asphyxie par la vapeur du charbon. Julien et Céleste choisirent cette porte pour sortir de ce monde. Ici vous allez voir combien elles sont étranges, les voies de la Providence ! à l'heure même où I'accusé, instrument d'une association criminelle, escaladait la maison des Folquieri pour pénétrer jusqu'à la prison de son complice, les deux pauvres enfants allumaient le réchaud fatal... le réchaud qui a laissé une empreinte à votre main, prince Coriolani ! Quelques minutes encore et l'éveil était donné; le

malfaiteur, poursuivi par la garnison du Castel-Vecchio, fuyait le long des galeries. Il trouve une fenêtre mal fermée, il la pousse, eUe cède, et le malfaiteur, en violant cet asile dans l'intérêt de son salut, y fait pénétrer l'air avec la vie. Il s'évade, mais il a ressuscité ses victimes ! Il est sauvé, mais il a laissé derrière lui la trace de son passage ! La justice humaine est désormais sur sa piste. Qu'il tremble ! son heure est venue !

On put voir naître un sourire sur le visage jusqu'alors impassible du prince Fulvio Coriolani. Il serait difi&cile de préciser les sentiments qui agitaient, à cette heure, l'assemblée. Si quelques sympathies en faveur de l'accusé survivaient dans cette foule, elles se cachaient. L'accusé s'abandonnait luimême; l'accusé ne se défendait pas. Le cercle s'était élargi autour de lui, comme il arrive toujours quand la foudre frappe un puissant.

Les princesses gardaient un mome silence; les deux fils du roi faisaient de même. Angclia Doria cachait sa tête dans le sein de la princesse de Sa- Icrne. Nina, debout, l'œil clair, le cou tendu, semblait attendre l'explosion de quelque invisible mine.

Elle n'était pas seule sous l'empire de cette mystérieuse attente. L'inertie de ce lion était pleine de menaces. Rassemblait-il ses muscles pour fournir un suprême et prodigieux bond ?

Le roi fit un signe. La porte par où Malatesta et ses compagnons avaient été introduits s'ouvrit de nouveau. Pietro Falcone, qui était auprès au comte Lorédan Doria, se pencha à son oreille :

— Seigneur, lui dit-il à voix basse, regardez bien ce qui va se passer. Lorédan se retourna, le toisa et répondit :

— Je ne vous connais pas.

Sur le seuil de la porte parurent successivement le Heutenant Frazer, de la garde suisse, un adolescent que personne ne connaissait, et une femme en deuil dont le visage disparaissait sous un voile épais. Sampieri, Malatesta et ses compagnons avaient reculé, laissant une large place vide.

Le heutenant Frazer s'avança le premier. Il déclara reconnaître le prince

Fulvio Coriolani pour l'avoir arrêté la veille au soir, vêtu d'un costume

' d'écoher, à la porte extérieure de la maison des Folquieri. Le prince Fulvio

ne protesta point, mais il tressaillit tout à coup parce que l'huissier venait

d'annoncer à haute voix :

— Le comte Giuliano de Monteleone !

Ce fut un mouvement de curiosité générale. Le regard de Fulvio s'attacha, doux et calme, sur ce jeune homme qui s'avançait la pâleur au front. Arrivé devant lui, Julien s'arrêta et leva ses yeux qui exprimaient une haine farouche. Il déposa aux pieds du roi la bourse brodée de perles où se lisait le nom du prince Coriolani. Ferdinand de Bourbon demanda :

— Reconnaissez- vous cette bourse ?

— Je la reconnais, Sire, répondit Fulvio.

— Elle vous appartient?

— Sire, répondit encore Coriolani, une auguste princesse m'en fit don un jour en présence de Votre Majesté.

— Comte, asseyez-vous, ordonna le roi en s'adressant à Julien.

Julien s'inclina ; mais, a u lieu d'obéir, il fit le tour de l'estrade et vint toucher du doigt l'épaule de Lorédan Doria.

— Vous qui êtes brave contre les jeunes filles, dit-il entre ses dents serrées, qu'avez- vous fait de ma sœur?

Lorédan le regarda stupéfait. Pietro Falcone n'était plus là.

— Nous nous reverrons, comte Doria ! reprit Julien d'un air sombre. Et il tourna le dos. L'huissier prononçait de sa voix retentissante :

— Donna Maria des Amalfi, comtesse douairière de Monteleone !

La femme voilée vêtue de deuil s'avança jusqu'au pied de l'estrade. Le roi se souleva à demi. Maria des Amalfi rejeta son voile en arrière, et regarda Fulvio. Elle fit un mouvement comme pour s'élancer vers lui. Il tendit les bras, et chacun put bien voir que les larmes venaient à ses yeux.

En ce moment où toutes les respirations s'arrêtaient, car il était évident qu'un combat violent se Uvrait dans l'âme de cette femme; en ce moment où le roi, pâle et profondément ému, retenait son souffie, où la cour tout entière s'était levée d'un mouvement spontané, attendant quelque mystérieuse péripétie, Falcone reparut, précédant deux hommes qui portaient un brancard recouvert d'un linceul. Il vint se placer entre le roi et Maria des Amalfi. D'un geste brusque il releva le linceul, découvrant ainsi le cadavre d'un vieillard à barbe blanche.

A ce coup, Fulvio se prit à trembler et devint livide.

— Un cri d'horreur s'échappa à la fois de toutes les poitrines. Julien, perçant la foule, vint se jeter à corps perdu sur le cadavre en gémissant :

— Mon père ! mon pauvre père Manuele !

— Moi, Pietro Falcone, médecin du roi, prononça le Sicilien d'une voix distincte et ferme, je déclare qu'on a trouvé le corps de cet homme empoisonné au palais du prince Fulvio Coriolani !

— C'est donc bien vrai ! balbutia Maria des Amalfi. chancelante et navrée ; toutes ces choses terribles sont doue bien vraies ?

Son regard brûla tout à coup.

— Je ferai mon devoir ! dit-elle.

Puis elle ajouta en étendant la main pour montrer Fulvio :

— Celui-là est l'assassin de Mario de Monteleone !

Ce fut son dernier effort. Elle tomba comme morte, tandis que Julien, quittant le cadavre de Manuele, s'élançait à elle en criant :

— Ma mère ! Ma mère 1

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