‹ Le prince CoriolaniChapitre 20 sur 29 · LA HARPE · texte numérisé non relu

LA HARPE

Certains faits historiques existent où le drame abonde si follement, que le narrateur n'a d'autre souci que d'en atténuer les éclats. Telle est l'histoire de ces Monteleone, qui remua toute l'Italie dans les dernières années du règne de Ferdinand I^f; drame à deux degrés, par le père et par les enfants; épopée de famille, où les incidents se pressent si nombreux, que ces événements authentiques ont l'air parfois de dépasser les limites de la vraisemblance.

La fin de la scène qui précède avait été rapide comme la pensée. Tout le monde était debout : le roi lui-même. Julien pressait sa mère inanimée contre son cœur. Fulvio, immobile, les regardait tous deux. Il n'avait point parlé. Mais sa physionomie disait l'immense douleur qui lui étreignait l'âme. Falcone avait rejeté le voile sur le corps de Manuele.

Quand fut passé le premier instant de stupeur générale chacun put voir qu'un changement s'était opéré dans la salle. Un double rang de gardes suisses entourait l'assemblée. Six officiers étaient devant l'estrade, l'épée à la main. Le dénoûment approchait évidemment. Il n'était là personne qui ne crut pouvoir le deviner. Et cependant, tel était le prestige dont on avait entouré Fulvio Coriolani, tel était aussi le fantastique éblouissement attaché à ce nom de Porporato, qu'on attendait vaguement quelque surprise nouvelle.

On est accoutumé à des miracles quand il s'agit de ces démons de la montagne. Ils ne sont pris que quand ils sont morts. Et celui-là vivait, celui-là était debout en face du roi; celui-là, pensif et sombre, n'avait même pas accordé un regard aux baïonnettes qui l'entouraient. Avait-il en réserve quelqu'une de ces ressources suprêmes qui semblent ne manquer jamais à ces fils de l'enfer?

Les cœurs battaient; Baumgarten guettait le moindre signe qui annonçât la volonté du roi Sur un regard que Ferdinand de Bourbon lui jeta, il fit un geste. Les crosses des carabines résonnèrent bruyamment sur le marbre des dalles

L'assemblée entière tressaillit. Fulvio fit comme s'il sortait d'un sommeil. Il promena son œil sur cette cour qui, tout à l'heure encore mendiait son sourire. Pour la première fois, depuis le commencement de la séance, il Se tourna vers les princesses. Fulvio semblait chercher quelqu'un parmi elles.

Î42 LE PRINCE CORIOLANI

La porte du boudoir où naguère se tenait Nina Dolci était maintenant à demi-fermée. La place restait entièrement libre entre Fulvio et les princesses. Il se mit à marcher vers dona Doria. Lorédan quitta sa place derrière le roi et se rapprocha, mais il n'avait pas l'air de vouloir gagner Fulvio de vitesse. Il s'arrêta même à quelques pas de lui.

Angéha, à mesure que Fulvio s'avançait, changeait de couleur, ses yeux devenaient fixes. Vous eussiez dit qu'elle allait devenir folle. Quand Fulvio fut tout près, elle poussa un faible cri de détresse. Julien l'entendit. Julien lâcha sa mère et bondit sur ses pieds Plus vif que la foudre, il arracha l'épée de Baumgarten et s'élança vers Fulvio qui l'attendit, les bras croisés sur sa poitrine Personne, pas même Lorédan Doria qui cependant fit un mouvement, n'aurait pu arrêter le fougueux élan de Julien. Mais Angélia se traîna à genoux au-devant de lui.

— - Pitié ! dit-elle.

Le visage de Fulvio s'éclaira. Il sembla grandir tout à coup II était hautain et fier comme aux jours de sa gloire.

— Angélia Doria ! murmura-t-il à son oreille, vous êtes ma force et ma vie. Vous m'avez dit que rien au monde ne pourrait vous empêcher d'être à moi... j'ai douté... prononcez une parole et je sors vainqueur de la lutte !

Angélia Doria ne le regarda point et ne répondit point. Elle tendait les bras vers JuHen qui tenait l'épée haute.

— Si vous avez changé, murmura Fulvio avec des larmes dans la voix, pourquoi ne voulez-vous pas qu'il me tue?

Elle se retourna l'œil fou, le visage égaré.

— Parce qu'il ne faut pas que celui-là soit un assassin comme vous ! ditelle

Julien se laissa tomber à genoux Le prince Fulvio Coriolani mit sa tête entre ses mains. Lorédan Doria releva Julien de force. Leurs regards se choquèrent.

— Je vous ai compris, seigneur comte, dit Julien en abaissant la pointe de son épée ; je viens de naître gentilhomme !

— Sire, dit Fulvio Coriolani en revenant vers le roi, et chacun put admirer la dignité suprême qu'il garda en cette heure douloureuse. Je viens de perdre mon dernier espoir : j'ai péché, je suis puni. Dieu est juste. Je suis le fils de Mario Monteleone, l'avenir le prouvera, mais je suis un imposteur dans ma conscience, puisque j'ignorais, ce matin encore, que Monteleone fût mon père. Sire, je n'ai pas tué cet homme (il montrait le corps de Manu ele), car cet homme était le témoin que j'attendais. Sire, on a empoisonné le cœur de cette pauvre femme, ma mère, qui passera le reste de sa vie à pleurer des larmes de sang. Sire, on a mis une épée dans la main de mon frère ! A Dieu ne plaise que je rende Votre Majesté complice de si lâches forfaits I Je suis Porporato, mais, en les énumérant, mon front s'est rougi de honte. La main qui les a commis s'est révélée à moi par leur atrocité même. Le jour où j'ai passé à mon doigt cet anneau de fer qui fut celui du saint Monteleone, j'ai promis sous serment que sa mort serait vengée. Aujourd'hui, le coupable s'est dénoncé lui-même. Je le connais, je le condamne...

La montagne et le volcan 143

— Malheureux ! interrompit Ferdinand de Bourbon, oses-tu parler de

condamnation !

— Quand la main de la police est sur moi, n'est-ce pas sire? acheva Fulvào Coriolani qui retrouva un instant son sourire tranquille; je vous l'ai dit une fois : au sein même de votre capitale, vous êtes le roi du jour, mais Porporato est le roi de la nuit !

— Il fait jour encore, dit ironiquement Falcone.

— Il va faire nuit ! prononça une voix sourde dans l'assemblée.

— Qui a parlé? demanda vivement le roi.

Cette question n'eut point de réponse. Chacun, dans la foule des gentilshommes, regardait son voisin avec inquiétude. L'œil perçant de Falcone essaya d'épier les groupes.

— Il fait jour encore ! répéta Fulvio avec lenteur; ce sont des heures précieuses que celles qui vous restent, sire, car, qui sait ce qui va se passer dans votre ville de Naples, quand les ténèbres auront remplacé la lumière?

— Tu menaces ton bienfaiteur, bandit ! s'écria François de Bourbon, dont l'indignation s'augmentait à l'idée d'avoir été l'ami et le protecteur de cet homme ; sire, finissez-en, c'est affaire désormais à vos gardes suisses !

— Et au bourreau ? . . . ajouta Coriolani.

— Et au bourreau ! répéta durement l'héritier de la couronne. Fulvio se tourna vers lui.

— Altesse, dit-il, vous avez le droit de parler de bienfaits. Il a fallu, pour changer votre cœur, l'adresse infernale de l'assassin de Monteleone...

— C'est toi qui est l'assassin de Monteleone ! s'écria le second fils du roi.

— Mais savez-vous, continua Fuhdo si vos bienfaits ne vous ont point été rendus au centuple? Sire, et vous. Altesse, votre protégé a été votre protecteur. Sans Porporato, Naples serait au pouvoir des Carbonari.

— Emparez- vous de cet homme ! ordonna le roi.

— Et si, dans une heure, Fulvio Coriolani n'est pas dans son palais, poursuivit ce dernier sans se presser, vous assisterez à une fête dont le souvenir se gardera longtemps !

Deux gardes suisses s'étaient avancés vers lui.

— N'as-tu donc point quelques fidèles dans une si nombreuse assemblée, puissant roi de la nuit? demanda François de Bourbon avec moquerie,

— Qui sait? répondit Fulvio.

Il promena son regard sur la foule des seigneurs, puis il dit :

— Il y a ici tant de Carbonari que je renonce à les compter !

L'assemblée s'agita tumultueusement. Les deux gardes suisses portèrent en même temps la main sur Fulvio. Il les poussa et appela Baumgarten par son nom, disant : « Je me rends à vous ». Les gardes suisses, repoussés, revenaient sur lui l'épée nue. Ils trouvèrent au-devant d'eux Lorédan Doria, qui dit au roi :

— Je ne suis ni Carbonari, ni bandit, sire, mais j'ai besoin de parler à cet homme.

Et rapidement à l'oreille de Fulvio :

— J'ai été ton ami, presque ton frère... Veux-tu pour asile un de mes palais ou un de mes châteaux?

— Toi, murmura Fulvio, tu es le dernier Romain ! merci, je n'ai pas besoin de toi... dis seulement à cet enfant que je l'aime.

Son regard désignait Julien. Avant que Lorédan pût s'éloigner, aussitôt après, il était prisonnier.

— Sire, dit-il en passant devant le roi, voici la nuit faite... gardez- moi bien !

— Épargnez-nous les bravades de ce fou ! commanda Ferdinand de Bourbon. Au Castello-Vecchio ! le secret ! les hautes assises ! Tels sont mes ordres !

— Moi aussi, je vais donner mes ordres, répliqua le prisonnier dont le sourire se fit sardonique.

Il posa un doigt sur sa bouche et comprima ses lèvres qui produisirent ce cri particuUer que nous avons entendu déjà dans les jardins de la villa Floridiana, quand Nina aperçut Massimo Dolci et Armellino à la grille. Après l'avoir poussé, Fulvio prêta l'oreille attentivement. Le roi, les princes et l'assemblée firent de même comme malgré eux. Le son d'une harpe se fit entendre aussitôt dans le boudoir voisin. La harpe jouait le chant de Fioravente : Amici allie gre andiamo alla pena...

— A gère non loqui ! prononça Coriolani au miUeu du silence étonné qui régnait dans la salle.

La harpe se tut. Plusieurs gentilhommes et des gardiens suisses s'élancèrent dans ie boudoir, sans attendre l'ordre du souverain. Ils trouvèrent la harpe dont les cordes vibraient encore, mais le musicien avait disparu.

Ceux qui se penchèrent sur le balcon pour interroger la campagne virent trois cavaliers, deux hommes et une femme, descendre au galop la route qui menait à Naples.

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