‹ Le prince CoriolaniChapitre 3 sur 29 · PETER PAULUS AU BAL · texte numérisé non relu

PETER PAULUS AU BAL

Les deux jeunes filles avaient remis leurs masques avant de quitter la grotte. L'homme que la zingara saluait de ce nom, PietroFalcone, resta immobile et muet.

— Tu t'es trompée, dit Angélia.

— • J'en aurai le cœur net, pensa Nina qui marcha résolument vers l'homme masqué..

Elle lui prit la main, selon le rite que nous avons déjà plusieurs fois décrit, et lui dit à l'oreille :

— Le fer est fort, le charbon est noir !

Elle n'eut point de réponse; seulement l'homme masqué lui montra sa main où il y avait un anneau de fer. Nina revint toute pensive vers AngéUa et lui dit :

— Tu as raison; je m'étais trompée.

Mais elle ajouta à part soi :

— C'est bien lui ! Que s'est-il passé? Il est le médecin de Barbe Spuizheim : Johann est-il mort cette nuit? Lui a-t-on voie son anneau du Silence ?

Cependant l'aspect des jardins du palais Doria avait changé complètement; les abords de la grotte d'EndvTnion étaient maintenant déserts, et la foule des invités s'était massée de l'autre côté du belvédère où se tirait le feu d'artifice. C'est d'Italie que nous vient cette mode de jouer avec le feu, et de transformer l'incendie en un savant clavier capable de produire pour l'œil ces extases qu'un orchestre donne au sens de l'ouïe. Les volcans apprirent sans doute à l'homme cet art prodigieux d'arpéger la foudre et de her en gerbes les tonnerres domptés. Tout le côté nord du jardin était un vaste éblouissement, et sur ce fond splendide le belvédère profilait les arabesques de son architecture orientale.

Vers le midi, au contraire, tout était pâle. La lune, à son dernier quartier, se levait difforme et tronquée. Son demi-disque irrégulier se montrait derrière le mont Somma. Les vapeurs du Vésuve, qui depuis quelques jours menaçait éruption, lui donnaient une teinte funèbre. Nina sentit le bras d'Angéha qui frissonnait sous le sien.

— Qu'as-tu donc, chérie? demanda-t-elle.

La belle comtesse montra ce firmament sinistre et murmura :

— On dirai une menace de malheur !

Nina lui fit faire demi-tour.

— Regardons, répondit-elle, le côté brillant. Qu'importe un deuil qu'on ne voit pas?

A mesure qu'elles se rapprochaient de l'endroit où se tirait le feu d'artifice, elles retrouvaient la foule, mais la foule n'avait pas l'air de s'occuper beaucoup du feu d'artifice, qui prodiguait en vain ses pluies ardentes et ses bouquets de lumière. La foule était agitée, elle parlait bas. Elle se divisait par groupes, comme le peuple dans les rues aux heures néfastes des révolutions. En traversant les groupes, Nina et Angéha entendirent qu'on disait :

— Le Doria est sombre comme un jour d'orage.

— Le roi n'est pas venu...

— A moins qu'il ne soit ici incognito 1

— On n'a pas vu le prince royal.

— Cpriolani n'a pas reparu.

— Les amis de Malatesta l'attendent.

— Que va t-il se passer ici cette nuit !

Soudain une rumeur plus générale courut. Un nom glissait de groupe en groupe avec la rapidité de l'éclair : le nom de Porporato.

— Il a été assassiné hier au soir, disait-on.

— Dans sa prison?

— Dans la rue.

— On l'avait donc retiré de son cachot. • — Il s'était évadé.

— Où a-t-on retrouvé son cadavre?

— Etait-ce bien le Porporato, ce baron d'Altamonte?

• — Qui a fait le coup? La poUce? Les Compagnons du Silence?... Toutes ces questions, qui n'avaient point de réponses, se croisaient...

A peine Angélia et Nina, eurent-elles quitté la grotte d'Endymion, qu'on y aurait pu entendre des cris de paon effrayé. Une femme s'était réfugiée dans la grotte, une femme vêtue de rose \'if, de bleu céleste, d'amarante et d'orange. Elle était poursuivie par un domino long comme un mât de cocagne, qui faisait d'énormes enjambées et respirait plus bruyamment qu'un soufflet de forge. La femme avait de l'avance, parce que le domino maladroit s'embarrassait dans les longs plis de son vêtement de soie.

Au moment où il allait saisir la fugitive, un rire étoufifé se fit entendre à quelques pas d'eux. Ils virent sortir de l'ombre deux dominos qui se tenaient sous le bras. Ces deux nouveaux venus prononcèrent ensemble, à l'unisson et gravement, en pur anglais :

Le fer est fort, le charbon est noir !

— Gentlemen ! répondit Peter- Paulus avec poUtesse, vos dise eune grande vérity !

— Faites la réponse ! ordonna le plus petit des deux dominos, toujours en anglais.

— Je volé bienne, répliqua Peter- Paulus ; je faisé la répon'se; je dise : Gentlemen ! vos formioulé eune incaountestèbeule vérity.

— Ne savez- vous dire que cela?

— Aoh! Je âvé le habitioude de speack french... moâ et milady pour perfécheuner le prononciécheune, indeedy :

— Avez-vous le diamant sur vous?

— J'avé atchété, gentlemen, pôr cinque cente quateur-vinte-sixe livef sterling de diamante dans lé occasieun de le mariamente de milédy avec moâ!

— It is romantic and theatrical to the utmost ! murmura Pénélope à l'oreille de son conjoint.

Celui-ci répondit :

— .Je siouplié vos de taise dans cette momente !

Le fait est que le moment était solennel. Le plus petit des deux d ominos, celui qui était versé dans la langue de Pope et de Milton, leva le doigt dans une attitude de menace.

— Tout cela n'est pas clair, prononça-t-il sévèrement; je vous avertis que toutes vos actions seront surveillées. Si vous tentiez de vous défaire du pendjauh en dehors de nous, il vous en coûterait la vie !

— Gentlemen ! s'écria Peter-Paulus avec des larmes dans la voix, j'été seudjet anglais et member de le cotton's and international cleub ! Je dise positively à mon gôvernemente que vos avé atten'té à les djôrs de moâ et de milédy. Je volé bienne sôtir incaoutinente de cette abominèbeule paysse.

— On vous le défend ! riposta le plus petit des deux dominos.

— Aoh ! j'été libeur ! déclara Peter-Paulus dont les joues s'enflaient, et dont le nez fouettait à droite et à gauche comme une girouette un jour de vent variable; je défende le libeurty de moâ djousque le deumeur gutte de le sang, de moâ, goddam !

— O oh ! shocking ! ût milady à ce juron,

— Je dise : Taise vos dans cette momente ! Je pâle à les gentlemen ! Les deux dominos s'étaient consultés. Le plus petit ferma la discussion

en disant :

— Soyez prudent et surtout soyez muet sur tout ce qui est arrivé cette nuit, si vous voulez éviter un malheur ! Quand même vous ne seriez pas la personne que nous attendons, vous nous appartenez, puisque vous avez deviné une partie de nos secrets. Rentrez à votre hôtel; n'en sortez plus, et demain le conseil vous fera savoir sa volonté.

Les deux dominos se retirèrent, marchant de ce pas mesuré que prennent les comédiens dans les grandes circonstances.

— Je dise, s'écria Pénélope, que c'été dramatic toutéfaite ! Peter-Paulus se laissa choir sur le banc de gazon pour essuyer la sueur

qui baignait ses cheveux jaunes.

— C'été prodigéous ! murmura-t-il avec découragement, les voyadgeors, les guides et les itinérars été biène criminal d'avoar gâdé le saêlen'ce sur les dandgers de cette siourprenante paysse. Je dise à vos milédy, taisé-vôs ! Je volé réfletchir, fômellemente avant de faire le interrogatory sur votre présence dans cette raoute..^

Au dehors, le fracas de la fête n'était plus. Le feu d'artifice avait éteint ses éblouissements, et le belvédère dessinait maintenant ses lignes illuminées sur le ciel noir. Vers l'ouest, la lune montait lentement au ciel derrière les vapeurs menaçantes du volcan qui la voilaient de deuil. C'est à peine si quelques groupes rares circulaient encore çà et là, dans les allées de myrtes, d'orangers et de lauriers-roses. Le jardin était presque désert.

D'autre part, les orchestres se taisaient. A travers les colonnades qui entouraient le palais, on voyait de loin dans les salons la foule des invités immobiles et muets. Il étaient là tous et toutes.

Pour quiconque eût assisté aux débuts bruyants de la fête, l'aspect de cette noble maison, toute brillante encore de lumières, mais silencieuse désormais, avait des tristesses et des menaces. Quelque chose se passait là-bas, quelque chose de terrible, qui faisait taire à la fois la voix suave des instruments et des rires insouciants de la foule. Parmi ces foUes joies, la tragédie avait montré son masque pâle, et le plaisir épouvanté fuyait,.»

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