‹ Le prince CoriolaniChapitre 21 sur 29 · LE ROI DE LA NUIT · texte numérisé non relu

LE ROI DE LA NUIT

Le soir, on crut à une révolution dans Naples. Tout ce peuple remuant qui regagnait les bas quartiers après avoir exercé les mille industries fantastiques qui sont le travail des Napolitains, était loin de deviner ce qui se passait à cette heure-là même dans la royale enceinte de la villa Floridiana, mais une émotion régnait, et ce n'était plus la disparition du baron d'Altamonte qui occupait les entretiens. On se pressait vers la Strada-di- Porto, cette Bourse des bruits populaires. Quelque chose de politique était dans l'air.

On rapportait que la bru du roi, la princesse de Salerne était tombée en disgrâce rien que pour avoir prononcé cette phrase inachevée : « Si Coriolani voulait... »

Nous devons rapporter ici un fait qui précéda des événements de plus haute importance. Le colonel San Severo (Luca Tristany) s'introduisit dans le logis de Peter-Paulus Brown et le somma de livrer le diamant.

Le colonel était accompagné d'une escouade de police. Sur le refus de Peter-Paulus, on l'arrêta avec sa femme Pénélope, son valet Jack et Mélicerte la suivante, et ils furent entassés tous ensemble avec leurs volumineux bagages dans deux voitures, malgré les protestations du sujet anglais qui menaçait Naples d'un bombardement de représailles.

San Severo croyait emporter le fameux diamant dans les bagages, aussi les deux voitures ne furent-elles point dirigées vers le bureau de poUce, on les fit sortir de la ville pour prendre le chemin de la montagne.

Le colonel, enveloppé d'un manteau, dont le pan lui cachait le visage, était monté sur l'un des sièges; l'autre voiture était conduite par un grand gaillard à mine grave dont le chapeau retombait sur ses yeux. Peter-Paulus n'était pas dans la même voiture que sa femme. Arrivés aux environs du théâtre del Fundo, ils virent tout à coup un mouvement désordonné; des flots de peuple tournaient l'angle du port et s'engouffraient dans les petites rues voisines. Des cavahers passaient au galop, des fantassins les suivaient au pas de course.

Quelques cris, toujours cet appel mystérieux du Silence, se croisaient çà et là, sans qu'on pût savoir d'où ils étaient partis. Des trompes lançaient de loin en loin l'air de Fioravente : Amici. allie gre, andiamo alla pena. Des coups de mousquet, qui semblaient partir de la ville haute, retentissaient par intervalles.

Le vent apportait de grands nuages de fumée, expliqués par cette clameur qui sortait parfois de la nuit des ruelles : Al fuoco ! al fuoco ! Et les groupes sombres, serrés, marchant à pas lents le long des maisons, s'arrêtaient sous certains balcons pour prononcer sur un mode lugubre : Evviva la costituzione !

Çà et là, on voyait briller des armes. Le peuple entourait un poste de gardes suisses et essayait de le désarmer.

Peter-Paulus et Pénélope eurent im instant l'espoir de « voir la révolution », mais le colonel descendit de son siège et dit aux deux cochers :

— Montez la rue de Tolède au galop ; prenez la rue des Tribunaux, sortez par laportedeCapoueet au galop, toujours au galop jusqu'à la montagne !

Les voitures partirent.

— Alla pénal cria le colonel qui se jeta à corpô perdu au beau milieu de la cohue; les coquins ne me disent jamais leurs affaires; mais, puisqu'on danse, procurons-nous des violons !

Son compagnon et lui se ruèrent sur deux gardes suisses qu'ils renversèrent, puis ils disparurent dans la foule, emportant chacun un mousquet conquis. La foule cria : Evviva la costituzione !

A dix heures du soir, le canon grondait sur plusieurs points de Naples. On disait que vingt mille insurgés étaient en armes. Des barricades s'étaient élevées dans le Strada-di- Porto et dans toutes les rues environnantes. Mais on disait aussi que Porporato avait refusé de se joindre aux carbonari.

A onze heures les bruits de guerre avaient cessé. En revanche, une lueur était au ciel, jetant sur la ville ses reflets sinistres. On devinait quelques immenses incendies. En effet, cette forteresse dix fois séculaire, le Castello- Vecchio, brûlait avec les maisons qui l'entouraient. Les flammes sortaient en si prodigieuse abondance qu'on n'essayait même pas de lutter contre elles. Il y avait là plusieurs régim-ents l'arme au bras.

A onze heures et demie, les cinquante mille spectateurs de cette scène virent quelque chose de tellement fantastique que nous avons hésité à l'écrire. Le paratonnerre du Castello-Vecchio était encore debout. Tout à coup un être humain grimpa le long de cet étrange mât de cocagne. Il montait en se jouant. Arrivé à l'extrême pointe, il se prit à tourner autour de son effrayant pivot, dans la posture que les gymnastes appellent le hvas de fer. La foule cria d'enbeis : — Bravo, Saltarello ! bravo, Cucuzone.

Un grand nombre de coups de feu partirent des positions occupées par les troupes réglées, mais aucun ne porta. Cucuzone, se tenant d'une maiu au paratonnerre, déroula de l'autre une interminable ceinture qui lui entourait le corps. A mesure qu'il la déroulait, la ceinture se prenait à flotter à longs plis. Il la fixa enfin à la tige de fer.

Au premier souffle du vent qui la déploya dans toute son étendue, on vit un immense étendard éclairé comme en plein soleil par l'incendie. Il portait au centre un cœur percé de deux glaives : l'écusson des comtes de Monteleone. Autour de l'écusson courait la devise : A gère, non loqui. Cucuzone redescendit sans encombre et disparut. La partie sud du Castellc Vecchio s'écroula bientôt après avec un épouvantable fracas.

A ce moment, les cornemuses calabraises, les vezzi de l'Abruzze et les trompes de chasse sonnèrent de tous côtés la fanfare du Silence. Le cordon noir qui entourait la forteresse se massa. Une colonne serrée, en tête de laquelle marchait trois hercules : Luca Tristany, Gaspard© et Ruggieri, donna comme le trait d'une catapulte dans les rangs de la garde suisse et perça. Au centre de la Strada-di- Porto, devant la fontaine des Trois- Vierges, un carrosse, enlevé aux écuries royales, et tout drapé de crépines d'or, stationnait. Huit chevaux des écuries du roi le traînaient.

Un homme vêtu de poupre comme un empereur, et beau comme un demidieu, parut porté à bras en triomphe. Cent torches éclairaient sa marche. Il monta dans le carrosse royal. Une troupe nombreuse de cavaliers lui fit cortège. Sur son passage, des coureurs allaient acclamant le prince.

Puis les mille bruits qui remplissaient la cité s'amoindrirent, Coriolani il" avait pas voulu. Hors de la ville, la lueur des torches raya encore longtemps les ténèbres dans la direction de la montagne.

Au bout d'une demi-heure on ne voyait plus rien; tout faisait silence, clameurs et fanfares. On ne voyait plus rien que cette colossale fumée du volcan, voilant de brun la face pâle de la lune décroissante.

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