TOUTES VOILES DEHORS
Ruggieri ne prit point la peine de dissimuler son parfait contentement; ayant viré de bord, il donna un coup de pied joyeux et amical dans le flanc de son ami Cucuzone qui se leva en demandant ; Quoi de nouveau ?
— Un tour de force, répondit Ruggieri.
Cucuzone se frotta les yeux, s'étira et exigea des explications. Elles furent données par l'amiral Ruggieri à qui Fulvio cédait le commandement, et qui dit ensuite :
— Ecoute-moi voir, mets ta chemise à l'aviron de droite, sauterelle, je vas mettre mes calzoni à celui de gauche. Y sommes-nous ?
— C'est fait, dit Cucuzone, Et Fulvio ajouta :
— Dis vite ton plan nous accosterons rien que par la dérive.
— La dérive n'y fera rien. Altesse, ce n'est pas par ce bout-là que nous le prendrons. Regardez voir un peu la mer, on y verrait une paille flotter, cela partout excepté au nord-nord-est où le ciel donne un peu de lumière qui bouche l'oeil... dans son champ, s'entend. Borde ton aviron, sauterelle, et nage en douceur, vous allez voir comme le tour va se jouer !
La felouque avait son avant tourné vers cette lueur fausse qui gênait la vue du côté du nord-nord-est. La barque était tout à fait à l'opposé, Ruggieri manoeuvrait de façon à gagner vers l'ouest pour faire le tour du bâtiment de guerre.
— J'aimerais assez savoir ce que nous avons en fait d'armes, dit-il, baissant déjà la voix ; quand je commence à dîner, je demande toujours la carte.
Le prince et Cucuzone portaient chacun deux paires de pistolets ; Ruggieri en avait lui-même une paire. Tous les trois avaient en outre leurs couteaux et il y avait deux fortes haches au fond de la barque. Fiamma voulut avoir un des pistolets de Fulvio. Ruggieri secoua la tête.
— La poudre ne vaut rien cette nuit ! grommela- t-il; je donnerais toute notre artillerie pour une hache de plus.
Il s'interrompit pour ordonner :
— Au gouvernail. Altesse, s'il vous plaît; il nous faut passer au vent de la felouque, le plus loin possible sans trop se rapprocher de ce diable de brick qui n'a pas l'air de dormir.
Fulvio saisit la barre.
— Et comment vas-tu t'y prendre, Ruggieri? demanda- t-il.
Celui-ci, qui n'avait pas quitté sa pipe d'écume depuis l'instant où nous l'avons rencontré dans ces parages, l'ôta respectueusement de sa bouche et la plaça, comme un objet précieux, dans son sein.
— Altesse, répondit-il, je ne voudrais pas tenter cela avec des Français, ni même avec des Anglais, mais nos vigies napolitaines dorment debout. II y a chance de réussir.
— Explique-toi ! ordonna le prince.
Ruggieri obéit, tout en continuant de nager. Son explication ne fut pas longue. A demi-mot, ses deux compagnons l'avaient compris. Toute autre femme, à la place de Fiamma, eût crié à la démence; Fiamma posa sa main sur l'épaule de Fulvio et dit :
— Je sais que je dois mourir avec toi.
Ce fut la dernière parole prononcée. On venait de dépasser la felouque qui se balançait au roulis. Nos aventuriers en étaient si près qu'ils entendaient le cri du bois dans les mortaises et les claquements du pavillon qui fouettait à la corne.
Quand le rouhs abaissait le bordage, ils pouvaient gUsser un regard jusqu'au pied des deux mâts. Autour de l'arbre de mestre, où il y avait un fanal, une demi-douzaine de matelots jouaient aux dés. A l'arrière, à quelques pieds de l'arbre de trinquet, deux of&ciers causaient. Il n'y avait qu'un homme à la barre. Il n'y avait qu'une vigie, à gauche, sur le parapet du plat bord et l'on ne pouvait voir les agrès. C'était donc, sans compter l'imprévu, neuf ou dix ennemis visibles qu'on allait avoir à combattre dès le premier choc. Il fallait que ce premier choc fût décisif.
La barque semblait maintenant s'éloigner de son but. Elle gagnait au nord-nord-est, à deux portées de fusil environ de la felouque. Au bout de dix minutes, Ruggieri dit tout bas :
— Tribord, la barre. Altesse ! virons, il est temps. Le vent augmentait à chaque instant de violence.
— Stop ! dit encore Ruggieri : laisse arriver.
Cucuzone cessa de ramer et reprit aussitôt cette posture nonchalante qu'il affectionnait. Un coup de pied de l'amiral Ruggieri l'avertit que la paresse n'était pas de saison.
— Tiens-toi paré ! lui dit-il ! l'aviron haut; si nous dévions de dix palmes à droite ou à gauche, nous sommes morts.
C'était un vrai marin que ce Ruggieri. Son calcul était d'une rigoureuse exactitude. Par la seule action du vent sur la coque de la barque, celle-ci dérivait lentement, mais sûrement vers la felouque.
— Une idée à tribord, Altesse ! ordonna- t-il, et coupons nos têtes !
Ils se baissèrent tous à la fois de façon qu'aucune saiUie ne dépassât les profils de la barque. Une distance de cent palmes les séparait à peine de l'avant de la felouque lorsque l'officier de quart emboucha le porte- voix.
— Pare à virer ! commanda- t-il.
— Nage ! ordonna en même temps Ruggieri.
Au moment même où la felouque venait au vent sous l'action de son gouvernail, la barque, qui avait subi une vigoureuse impulsion, se présenta par le travers à l'éperon de la felouque.
— Qu'est-ce cela? demanda l'officier qui avait ressentit le choc.
Les débris de la chaloupe, coupée en deux, glissaient le long des flancs du grand navire, mais nos quatre aventuriers, le couteau entre les dents, étaient suspendus, comme une grappe humaine aux guindeaux qui soustendaient le beaupré. Fulvio tenait Fiamma par la ceinture.
— Il n'y avait personne là-dedans, dit l'officier en regardant les débris qui passaient; je n'ai pas entendu un seul cri.
Un matelot, penché sur le plat-bord, répondit :
— C'était quelque barque chavirée... Ohé! vigie! Si nous avions rencontré la Rocca Forcata au Heu de cette coque de noix, nous serions maintenant avec les thons !
Au lieu de répondre la vigie rendit un râle sourd et comme étouffé. On la vit distinctement s'affaisser le long du plat-bord. A cet instant, le capitaine mit la tête au grand panneau, demandant, lui aussi : Qu'est-ce donc? Il n'eut que le temps de se jeter au bas des degrés. La lourde trappe soulevée violemment, retomba de tout son poids avec fracas.
Sept cadavres étaient sur le pont : trois têtes fendues jusqu'aux épaules; quatre poitrines ouvertes par le couteau calabrais. Il n'y avait de vivant que le timonnier qui était tombé, paralj^sé par la terreur. Les deux panneaux furent en vm cUn d'œil maintenus solidement. Il n'y avait plus de communication possible entre le pont et l'intérieur du navire que par les sabords.
Comme Ruggieri achevait d'assujettir la grande écoutille, la mer s'éclaira tout à coup à bâbord, le pont trembla et un coup de canon partit sous ses pieds dans la batterie. L'équipage de la felouque appelait le brick-goëlette à son aide. Le brick entendit, car trois fanaux s'allumèrent aussitôt à sa grande hune. Ruggieri se pencha au-dessus du plat-bord, et cria :
— Nous sommes ici trente lurons de Porporato. Nous avons de la poudre pour faire chanter votre chapelet de caronnades. Je suis Ruggieri, Beldemonio est avec nous. Si vous êtes sages, il ne vous arrivera pas malheur; si vous faites encore du bruit, nous braquons vos caronnades à pic et nous cassons votre felouque comme une noisette !
Cette harangue paternelle fut suivie d'un profond silence. Le brick-goëlette avait changé de bordée et se rapprochait sous sa grande voile et son foc. Tout en marchant, il faisait des signaux, mais la felouque restait désormais sombre et muette. L'idée qu'ils avaient là, sur le pont au-dessus d'eux, trente forbans résolus et bien armés parmi lesquels se trouvaient ces diables incarnés, Beldemonio et Ruggieri, terrifiait les marins parqués dans la batterie.
Le silence fut rompu par un éclat de rire de Cucuzone. Il venait de monter d'un seul bond sur les épaules du timonier tremblant.
— Hé ! Ruggieri ! s'écria- t-il; devine qui nous avons là ! C'est Toniotto, le Tarentais, poltron comme une poule, mais bon matelot. A trois nous n'aurions jamais pu border la grande voile de trinquet, voilà du renfort.
— Il faudra que la signora tienne la barre, répondit Ruggieri; en besogne ! ce lourdaud de brick file mieux que je ne croyais.
Cucuzone sauta sur les planches et donna une poussée au Toniotto qui
vint rouler aux pieds du prince. Le brick dessinait distinctement dès lors sa grande silhouette dans la nuit. Fulvio tira sa montre.
— Nous avons encore une heure avant le lever de la lune, dit-il, dans une heure il faut que nous soyons hors de vue.
— A la vergue, Cucuzone ! commanda Ruggieri.
— Donnez-vous la peine de monter, seigneur Toniotto ! dit celui-ci qui mit respectueusement le bonnet à la main.
Toniotto ne se fit pas prier. C'était un matelot, mais comme il fut en haut aussi vite que Cucuzone, le virtuose, il faut bien dire que la peur lui donnait des ailes, ils se mirent chacun d'un côté de l'immense antenne et commencèrent à déferler. Le vent leur fouettait la toile au visage, mais Cucuzone avait plus d'un talent. GrâceàsasinguUère adresse, on put jeter l'écoute unique qui sert à maintenir les voiles latines. Ruggieri et le prince, saisissant ensemble ce câble qui les souleva deux ou trois fois à un demipied du pont, parvinrent à border la voile.
Alors la felouque donna à la bande si terriblement que le bout de l'antenne laboura l'écume. Il y eut un grand cri d'alarme dans la batterie, parce que l'eau entrait à flots par les sabords.
— Bouchez tout ! commanda Fulvio dans le porte-voix.
Ruggieri, bondissant par-dessus les cordages, avait déjà la barre en main. Les gonds du gouvernail crièrent, la felouque se releva, souple et vive. L'instant d'après, elle fendait l'écume avec la rapidité d'un cheval de course. Au bout d'une heure, des teintes sanglantes diaprèrent le sudest; il y avait un grand nuage qui planait comme un énorme oiseau audessus de la ligne de l'horizon laissant hbre une étroite bande de ciel. La lune parut bientôt dans cet espace vide; c'était le croissant ébréché du dernier quartier.
Quand le croissant piqua sa corne supérieure dans le nuage, les bords de celui-ci prirent des teintes d'acier poh. Le brick-goëlette se perdait au lointain; il fallait la lunette de nuit pour distinguer sa grande voile, qui semblait l'aile d'une mouette à perte de vue. En même temps les profils de la côte sortaient du noir.
' — Belvédère ! murmura Fulvio dont l'œil inquiet interrogeait le rivage; le vent a sauté, la tempête nous pousse, nous filons dix nœuds.
Fulvio et Fiamma étaient assis l'un auprès de l'autre. Ils gardaient désormais le silence. Ils avaient passé la Scalea; ils gagnaient au large en face du golfe de Policastro pour doubler le cap Palinure. Bientôt le phare de la Liscosa montra son feu tour à tour blanc et rouge; c'était une course furieuse; la felouque gémissait jusqu'aux jointures les plus profondes de sa charpente. Il y a bien des gens, dans le pays qui se souviennent encore de cette nuit du 14 février 1823 et de celle qui la suivit, pendant laquelle eut heu la dernière grande éruption du volcan. La mer et la terre étaient en fièvre. La terrible convulsion qui se préparait pesait sur elles.
Au petit jour, la felouque donna toutes voiles dehors dans la passe entre l'île de Capri et le cap Campanella. Une heure après, au moment où le soleil se levait, on jeta l'ancre entre Castellamare et la Torre dell'Annunziata.
— Nous partons quatre, dit Ruggieri dans le porte-voix aux captifs de
l6o LE PRINCE CORIOLANI
la batterie; il reste vingt-six hommes sur le pont. Dans deux heures, tout sera fini, et vous serez libres.
Cucuzone et le Toniotto avaient mis un canot à la mer. Le vent avait diminué; la mer bleue se faisait houleuse et commençait à déchirer partout son blanc linceul d'écume. Le ciel était clair, et sauf l'effrayant panache de fumée que le Vésuve déroulait à gros flocons, vous eussiez dit une de ces matinées de mars ou de septembre, où l'équinoxe amène ces brusques alternatives de calme et de tempête.
Ce fut en plein jour, à huit heures du matin, que nos aventuriers prirent terre devant RevigUano. A un coude du Sarno, dans une oasis plantée de beaux arbres, s'élevait une villa d'aspect sombre qui semblait avoir été bâtie au temps de la domination espagnole. Les fenêtres de la^açade extérieure étaient toutes fermées. Fiamma qui marchait la première s'arrêta et dit :
— C'est là.
Fulvio lui tendit la main.
— Tu as tes instructions, lui dit-il; vous deux, Cucuzone et Ruggieri, vous avez les vôtres. Partez sur le champ pour Napîes, et revenez bien vite, je vous attends !
Il s'enfonça aussitôt dans les bosquets qui entouraient la villa. Fiatmna le suivit longtemps d'un regard triste. Quand elle l'eut perdu de vue, elle rejoignit ses deux compagnons qui montaient au village d'Angri. Ils trouvèrent là des chevaux et partirent au galop pour Naples.
LA MONTAGNE ET LE VOLCAN l6l