LE DERNIER RECIT DE MARIOTTO
Le soir précédent, vers l'heure où nos quatre aventuriers se glissaient silencieusement sous le beaupré de la felouque pour tenter ce coup de main qui les avait rendus maîtres d'un équipage de soixante hommes, Naples était dans un état d'agitation sourde. On se pressait aux environs du port comme si c'eût été une fête publique, mais il n'y avait point de joie, au contraire. Les marchands vendaient peu, et, chose inouïe, les marchands criaient peu leur marchandise; les besoins de la vie donnaient trêve; la pesanteur extraordinaire de l'atmosphère n'était pas propre à aiguiser l'appétit. Le vent, qui s'engouffrait dans les rues, brûlait; la terre, chaude, exhalait des miasmes si pénétrants, qu'on avait vu des malheureux tomber comme asphyxiés sur les dalles.
Dès huit heures du soir toutes les cuisines étaient éteintes dans la Strada-
Idi- Porto. Personne ne trébuchait sur ces perfides tranches de pastèques, débris de quelque joyeux repas ; personne n'en avait mangé. C'est à peine si l'on entendait, à de longs intervalles, ce cri si souvent répété d'ordinaire : Co due tornesi, vive, magne et ti lave la jacciat « Pour quatre centimes, tu bois, et tu fais ta toilette I » Les seules personnes occupées, c'étaient les Qouvellistes et les improvisateurs.
Il y en avait sur chaque borne et sur chaque pas de porte; il y en avait partout. Beaucoup de jeunes talents inconnus firent leurs débuts dans cette Doémorable soirée. C'est qu'il y avait à dire : les nouvelles se croisaient et 56 pressaient ! Le Vésuve fumait et flambait ; mais il s'agissait bien du Vé-
Iiuve ! On annonçait un tremblement de terre ; mais qu'importait le trem- Dlement de terre? Ce qui intéressait tout le monde, c'étaient les événements bizarres et dramatiques qui avaient eu heu depuis quelques jours. Chacun royait savoir quelque chose, et grillait httéralement d'en apprendre da- '•antage.
On allait d'un improvisateur à l'autre. Ceux d'entre eux qui passaient tour être bien renseignés avaient des centaines d'auditeurs. Mariotto, notre lariotto, le grazioso de la multitude napohtaine, en aurait eu certes des lilhers, mais le Mariotto n'était pas là. On le cherchait, on l'appelait; 'était en vain; personne ne l'avait vu de cette journée. Mariotto laissait î champ hbre à la foule de ses concurrents. Toutes les places étaient prises, jsqu'à la sienne : C'était Luigi, le Syracusain, qui tenait ce poste d'honeur ; il en était tout fier.
l62 LE PRINCE CORIOLANI
— Mes frères ! criait-il justement après avoir raconté je ne sais quelle histoire, le Mariotto vous en dirait-il plus long et meilleur? Il en est des renommées comme du macaroni. Le macaroni de la Sabione est le plus goûté de tous et c'est celui qui coûte le moins cher I
Ayant glissé perfidement cette attaque jalouse, Luigi poursuivit le cours de ses succès. Ce qui se disait, ce soir, dans la Strada-di-Porto avait, du reste, un caractère uniformément curieux. Un drame se jouait à côté de cette populace, et cette populace le savait. C'était bien plutôt une tragédie, car il y avait des rôles pour le roi, pour les princes et princesses, pour les ministres. Depuis six jours qu'avait eu heu l'assemblée de famille de la viUa Floridiana, le roi n'avait pas quitté le château qui était gardé sur le pied de guerre. Depuis six jours le roi avait refusé de voir les princes, ses fils, et les princesses. La princesse de Salerne était en exil.
On racontait, à ce sujet, des faits prodigieux. On disait que cette nuit, où le Castel-Vecchio avait été incendié, le roi, éveillé par la fièvre, avait trouvé un poignard cloué sur sa table de nuit. Le poignard traversait un papier portant l'écusson de Monteleone : un cœur percé de deux glaives avec la devise : A gère non loqvii.
— Ce qui prouve bien, ajoutaient en forme d'explications les improvisateurs, que le Bourbon a été cette nuit- là au pouvoir de Porporato... Il est aussi aisé de percer une poitrine que le bois d'une table de nuit... porporato n'a pas voulu !
On parlait aussi de la disparition de la belle comtesse Doria et de cette jeune fiUe de la maison des Folquieri qui portait maintenant le nom de Monteleone. On parlait du cartel échangé entre Lorédan Doria et l'ancien écolier, le comte GiuUano Monteleone, et il y avait quelque chose de plus mystérieux encore : dans cette maison des Folquieri vivait une vieille femme presque centenaire, les gens de la rue de Mantoue la connaissaient bien; elle acceptait l'aumône et murmurait entre ses gencives édentées : « Il faudra bien que je parle au roi avant de mourir ! » Le lendemain du jour où le baron d'Altamonte avait été assassiné, cette vieille disait à qui voulait l'entendre : Je les ai revus tous trois. Dieu les a gardés... les trois enfants du granS comte de Monteleone !
L'homme que Johann Spurzheim avait fait nommer médecin du roi, le docteur Pietro Falcone, était venu visiter cette vieille femme avant de partir pour l'Abruzze. La nuit suivante, la vieille femme avait disparu.
— Oui, mes frères, disait Luigi, voilà un homme qui en a gros sur la conscience ! Dieu me garde de rien dire contre Son Excellence Spurzheim qui va épouser une folle par bonté de cœur ! Mais le Pietro Falcone a fait une vilaine besogne. Vous savez bien, ce cadavre que l'on porta jusque dans la chambre du roi, le corps du Calabrais Manuele Giudicelli? Eh bien ! ce Pietro Falcone avait été le voir au palais du Coriolani sous prétexte de remplacer le médecin du prince Fulvio.
— Fulvio ! le prince Coriolani ! cria-t-on de toutes parts; où est-il? qu^ fait-il I parle-nous de lui !
— Le prince Fulvio Coriolani, commença Luigi d'un air important, e1 le brigand Porporato ne font qu'une seule et même personne...
Une longue huée s'éleva.
— A bas Luigi ! à bas ! Où est Mariotto?
Les clameurs se changèrent tout à coup en un formidable éclat de rire. Mariotto venait de faire son entrée. Il était arrivé derrière Luigi. l'usurpateur, en suivant tout doucement le rebord du bassin des Trois- Vierges, et l'avait précipité sans façon dans la fontaine en lui passant la jambe, comme on dit dans la langue des hommes d'action.
— Bravo, Mariotto !
Mariotto, non content d'avoir immergé son malheureux rival, le regardait barbotter et l'outrageait dans sa détresse.
— Fainéant ! lui criait-il du haut de son trône reconquis, méchant bègue, rabâcheur de nouvelles qui courent depuis cent ans, je t'apprendrai à profaner la place de Mariotto pour débiter les histoires du temps du déluge ! Ah ! tu as découvert que le Coriolani est le même que Porporato ma colombe ! Qu'as-tu donné de bon à celui qui t'a soufflé cela? Ne m'approche pas, scélérat sans âme, ou je te brise le crâne d'un coup de talon !
Luigi, couvert de fange comme un dieu marin, se relevait et venait sur lui les poings fermés.
— A la girella ! mes vrais amis ! s'écria Mariotto, qui n'était pas sans inquiétude; vengez votre bon serviteur! Tournez-moi ce coquin jusqu'à ce qu'il étouffe ! A la girella !
— A la girella ! répétèrent cent voix. Bravo, Mariotto ! Mariotto, d'où viens- tu? Parle, parle, îlariotto !
D'un geste majestueux, l'improvisateur en vogue imposa silence à la cohue qui l'entourait et dit :
— Chacun fait son métier selon sa conscience, n'est-ce pas, mes bienaimés? Pensez- vous que je reste les bras croisés sur le pas de ma porte pour attendre les nouvelles?
— Non.non ! Mariotto ! Bravo ! bravo ! Des nouvelles, si tu en as, et vitel
— Quand donc ai-je manqué de nouvelles, mes amis, et mes protecteurs? Vous me demandiez d'où je viens? Je viens de loin, et je vais vous
,dire des choses que le roi ne sait peut-être pas encore !
La foule ondula; ce Mariotto savait si bien mettre l'eau à la bouche dé son auditoire ! Il promena à la ronde son regard tout à coup attristé.
— Il y a de bons garçons qui manquent ici, murmura-t-il, et qui manqueront longtemps. Où ils sont, mes colombes, beaucoup d'autres, ici, pourraient aller, car tous les Compagnons du Silence ne sont pas partis de Naples...
Il cligna de l'œil; un petit frémissement courut dans la cohue.
— Soyez tranquilles, je ne dirai rien. Vous êtes ma cUentèle, c'est vous qui faites vivre ma pauvre famille. Allons, mes chérubins, je serais bien fâché de taxer de dignes personnes telles que vous, mais faites-moi quelques carhns pour le macaroni de ma digne femme.
Un assez bon nombre de pièces de cuivre tombèrent à ses pieds.
— C'est moi qui vais vous parler de Porporato ! reprit- il brusquement; c'est moi qui vais vous dire ce qu'est devenu le prince Coriolani, et ce que
sont devenus bien d'autres : des morts et des vivants... Encore quelques tournois, mes bienfaiteurs !
D'autres pièces arrivèrent. Mariotto se baissa, les compta d'un air dédaigneux et les mit dans sa poche en grommelant :
— Une autre fois mieux.
— Il y a donc, commença-t-il, que vous avez tous vu comme moi, voici huit jours, arriver un Anglais et une Anglaise par le Pausilippe, qui est maintenant en partance dans le port marchand.
— Oui, oui, nous les avons tous vus !
— Cet Anglais et cette Anglaise, apportaient au roi un diamant qui vaut des mUUons de milliards. Auriez- vous bien eu le cœur, si vous l'aviez su, de gireller un homme si riche? Toujours est-il que les coquins de la montagne l'ont emmené avec sa femme et ses deux domestiques...
— Et le diamant? demanda une voix.
— Et le diamant, Falimbello, pauvre d'esprit; le diamant surtout! Vous allez me demander d'où je sais cela, mais répondez-moi d'abord : Connaissez- vous Stefano Marinone, caporal du régiment Buffalo?
— • Certes, certes I répondit-on de toutes parts.
— Un bon vivant, n'est-ce pas? C'était mon cousin par ma femme, et nous voilà en deuil, car Stefano est mort.
— Mort comment?
— Et si nous n'étions pas en deuil pour Stenafo, nous le serions pour Paolo Pescatore, mon neveu. Connaissiez- vous Paolo Pescatore, soldat aux dragons de la garde?
— Il est donc mort aussi?
— Lui et cent autres, et plus de mille avec eux Ah I mes agneaux, je vous dis que j'en sais plus que le roi !
— Mais que s?is-tu, Mariotto?
— Pauvre régiment Bufifalo ! pauvres dragons ! Ces fainéants, qui babillent tout alentour sur les bornes, pourraient-ils vous dire où et comment Ferdinand de Bourbon (Dieu le conserve !) a perdu trois mille soldats, tous jeunes et bien portants?
Ce ne fut qu'un cri :
— Trois mille soldats ! mais il y a donc eu bataille?
• — ■ Écoutez-moi bien, mes préférés, ce n'est pas pour boire du vin de Sicile, ni pour mettre dans ma bouche des morceaux friands, mais Stefano a une femme; Paolo laisse des enfants. Si vous voulez m'entendre raconter la plus épouvantable histoire qui soit jamais venue à vos oreUles, l'histoire de trois mille soldats mis à mort par une poignée de bandits, il faut me faire tout d'un coup le ducat, afin, que la veuve et les orphehns aient demain la nourriture.
Le croirait-on? ce ne fût pas difficile. Mariotto craignait d'avoir trop demandé, mais le ducat fut fait en un chn d'œil, tant la passion de savoir était grande dans cette foule !
— Dieu vous le rendra au centuple ! s'écria joyeusement Mariotto en fourrant la monnaie dans sa poche; je commence, pour ne pas impatienter mes excellents patrons... Vous savez bien, n'est-ce pas que les Compagnons
du Silence étaient ici et là, derrière et devant partout ! et j'en ai connu qui valaient leur prix tout de même. Le seigneur Johann Spurzheim luimême en était, vous le savez bien, mais celui-là, c'était en tout bien tout honneur et pour le service du roi, la preuve, c'est qu'il avait afifilié le médecin de Sa Majesté, le savant docteur Pietro Falcone. . . mais ne voilà- t-il pas qu'on dit maintenant que la femme du ministre, l'illustre Barbe Spurzheim, est morte empoisonnée? C'était ce savant docteur Pietro Falcone qui la soignait, et j'ai ouï rapporter qu'il était resté dans la maison, la nuit du décès, depuis le soir jusqu'au petit jour, mais cela ne nous regarde guère. L'important, c'est que le seigneur Johann, maître du Silence, connaissait le chemin qui mène à ce mystérieux palais, bâti dans la montagne et qu'on nomme le château de Pourpre... M'écoutez-vous, mes camarades? C'était là une question superflue. Autour de Mariotto, on ne voyait que têtes penchées et bouches béantes.
— A la bonne heure, reprit-il, mes vrais amis. La chose impossible, n'est-ce pas, c'était que le seigneur Spurzheim quittât Naples pour se mettre à la poursuite des bandits ? Il a donc pris le Pietro Falcone dans son cabinet et lui a dévoilé le secret de la montagne. Il y a eu un plan de tracé avec des expUcations, et il en fallait, car la route est dif&cile ! Pietro Falcone a emporté le plan. Voulez-vous savoir pourquoi le seigneur Spurzheim a montré tant de confiance à ce Falcone? C'est que ce Falcone avait à se venger de Porporatc, qui l'avait gêné autrefois dans ses fiançailles.. é
— Mais comment sait- il tout cela, ce damné Mariotto?
— Laissez parler ! laissez parler ! mugit la foule.
— Pietro Falcone avait donc sa vendetta à accomplir et il accepta la mission. Vous avez vu partir nos soldats avec lui. C'était presque une armée : le régiment Bufifalo tout entier, deux bataillons de gendarmes, des dragons, des chevau-légers, que sais-je? en même temps le port mihtaire envoyait une douzaine de navires croiser le long des côtes du sud. Tout cela pour des bandits !
Mais c'est ici que l'histoire devient intéressante. Les troupes traversèrent la principauté ultérieure, et se séparèrent en deux corps aux environs de San-Angelo deiLombardi. Le régiment de Buffalo, les dragons et un bataillon de gendarmes entrèrent dans la Basilicate; le reste, c'est-à-dire un bataillon de gendannes, des chevau-légers et un bataillon de la garde à pied, descendit dans la principauté citérieure, de l'autre côté des monts. On voulait ainsi cerner la Sila, où est situé à ce qu'il paraît, ce merveilleux château de Pourpre. Pietro Falcone était avec le premier corps. Avec le second marchaient en qualité de volontaires. leMalatesta, leSampieri, le Marescaloni, le Colonna et les autres qui avaient juré la mort de notre Fulvio Coriolani... Quand je dis notre, c'est une vieille habitude, car nous n'avons rien de commun avec les bandits.
Il y eut dans la foule un murmure. Mariotto, clignant de l'œil et baissant la voix, reprit;
— C'était le patron des pauvres gens, mes dignes camarades, je ne dirai jamais non ! Tout était royal en lui, son visage, son port et son cœur. Qui donc vit jamais fermée la main de Coriolani?... Mais enfin, que Dieu le
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maudisse, puisque le respectable seigneur Spurzheim en a fait un proscrit !... Le premier corps arriva de nuit entre Auletta et Brienza. Pietro Falcone fit dresser les tentes. Il était vrai le chef de l'expédition. Sous lui venaient le lieutenant-colonel du régiment Buffalo, cavalier Benoni et le major des gendarmes. Pietro Fracasti. A cinq heures du matin, les Buffali et les dragons s'engagèrent dans la montagne en suivant le cours du torrent de Ghezzo ; Falcone avait son plan à la main, il guidait l'expédition. C'est un pays désolé, presque désert. Ce flanc de la montagne a de larges déchirures d'où s'exhale une odeur de soufre. Bien des gens croient que ces fentes, d'où l'on voit sortir parfois des flocons de fumée, sont des bouches de l'enfer. Çà et là, quelques pâtres perchés au sommet des rocs, regardaient avec étonnement le passage de l'expédition; les Buffali faisaient prisonniers tous ceux qu'ils pouvaient atteindre , et leur demandaient : — Par où monte-t-on au château de Pourpre? ils répondaient : — Nous ne sommes plus de petits enfants pour croire à ces contes de veillées !
Au flanc même de la montagne où il est situé, personne ne connaît le château de Pourpre !
A mesure qu'on avançait, les crêtes devenaient plus hautes, les rocs plus menaçants. Il n'y avait plus de pâtres dans les vallées, il n'y avait même plus de chasseurs de chamois sur les pics. On vit bientôt entre deux cascades, le Ht du torrent recouvert d'une glace épaisse. La température, si douce au départ, était d'une rigueur extrême, et quelques pas encore, les Bufïali cherchèrent leur chemin dans la neige... Je le vois bien, vous avez envie de me demander encore de qui je tiens ces détails. J'ai vu, mes enfants, j'ai vu, de mes yeux vu, un des malheureux échappés à cette épouvantable entreprise...
— Qui donc? denaanda-t-on de toutes parts.
— Misalta, le gendarme, qui est aussi mon cousin et que vous avez tous vu se pavaner par les rues, voilà huit jours à peine. Il n'a plus qu'une jambe, son bras droit est brisé, sa tête infortunée n'est plus qu'une plaie... Et savez- vous pourquoi je n'étais pas à mon poste tout à l'heure? c'est qu'il y a loin d'ici à l'hôpital militaire de Portici, j'avais été chercher des nouvelles auprès de Misalta ! Des nouvelles pour vous les rapporter, mes bienfaiteurs !
Il y eut un froid dans la foule. Quand Mariotto appelait ainsi son auditoire, c'était toujours le présage d'une quête nouvelle. Mais cette fois, ce. ne fut pas pour lui qu'il demanda, l'excellent cœur : ce fut pour Misalta, le gendarme, et il poursuivit :
— Nous voilà donc tout en haut de la montagne, ô mes amis ! Figurezvous qu'il était quatre heures de relevée, et que nos hommes grimpaient depuis le petit jour. Devant eux s'étendait une immense forêt de pins. A j droite, c'était un précipice sans fond; à gauche, un pic, le dernier, éloigné i d'un mille environ et que le soleil couchant faisait briller comme une i colossale escarboucle. Pietro Falcone, que Dieu ait son âme ! car il est mort i à l'heure où je vous parle, s'arrêta en cet endroit et dit : « C'est là ! » Chacim regarda tout alentour : il n'y avait trace d'oeuvre humaine. Bernoni, lieutenant-colonel du régiment Buffalo, et Frascati, major de la gendar-
merie, demandèrent à Falcone : — Où nous avez-vous amenés? — A la porte du château de Pourpre, répondit le médecin endiablé.
On regarda encore; on ne vit rien que la neige... Je me trompe; on vit quelque chose, car un grand cri s'échappa de toutes les poitrines. Qu'étaitce donc? Sur le sommet de ce pic, dressé comme un gigantesque piédestal, il y avait maintenant une statue. Une statue écarlate qui eût semblé taillée dans le porphyre sanglant, si le vent n'eût déroulé les plis de son manteau empourpré. Cet homme, si c'était un homme, s'appuyait, immobile, au canon luisant d'une longue carabine. Il n'y avait pas un fil qui ne fut rouge dans l'étoffe qui le couvrait. La plume de sa toque, vermeille comme la fleur du cactus, flottait sur ses épaules. Et de cette hauteur où il était, il semblait abaisser son regard sur les impuissants qui venaient contre lui.
Benoni et Frascati (ils sont morts tous deux, mes frères,) prononcèrent ensemble un nom qui courut de file en file, arrivant jusqu'aux derniers rangs des soldats. Je parie, mes compagnons, que vous avez tous deviné quel nom fut prononcé par le colonel, par le major et par les deux raille soldats qui marchaient après eux...
Mariotto fit une pause.
La foule s'agita et dégagea un long murmure d'où s'échappaient ces quatre syllabes, mUle fois répétées tout bas :
— Porporato ! Porporato !
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