DU DANGER DE RACONTER TROP BIEN LES HISTOIRES
L'improvisateur poursuivit :
— Était-ce bien lui, mes frères? le roi des ténèbres, le seigneur des montagnes inconnues? Était-ce bien le Beau Démon, comme il s'appelle? était-ce bien Porporato, toujours en guerre, toujours vainqueur? Les soldats frissonnèrent, les chefs aussi, mais Pietro Falcone avait une âme de bronze; U le montra au doigt, et dit : — Demanderez- vous encore où je vous ai amenés? En même temps (car ceux qui ne sont pas de la montagne ne savent pas mesurer la distance), il saisit la carabine du gendarme qui était auprès de lui, et fit feu. Les échos renvoyèrent l'explosion comme un bruyant éclat de rire. L'homme rouge ôta sa toque en un salut ironique. Il étendit la main vers les soldats, puis il disparut. Le soleil descendait à l'horizon; la nuit se faisait en plaine. Le vent du soir soulevait déjà de toutes parts des tourbillons de neige.
— Nous ne pouvons pas camper ici, dirent les of&ciers qui voyaient croître le mécontentement des soldats.
Misalta, le gendarme, me l'a bien dit, mes amis. Pietro Falcone avait l'air d'un fou. Ses yeux brûlaient parmi la pâleur de sa face.
— Ce n'est pas, répliqua-t-il, le moment de dormir, mais de combattre. Combattre qui? où étaient les ennemis? Et à quelle clarté combattre?
La nuit montait comme un grand suaire. Il y a plus d'un brave soldat qui perd son courage dans les ténèbres. Pietro Falcone reprit :
— Nous allons faire le siège du repaire !... Seigneur Bernoni et vous, seigneur Fracasti, je vous requiers, au nom du roi, de faire respecter mon autorité suprême !
Il n'avait pas encore parlé sur ce ton-là. Les soldats n'aiment point être conduits par des docteurs. Le murmure, timide jusqu'alors, éclata plus menaçant. Falcone tira de son sera un écrit qu'il déplia. C'était un ordre du roi, qui mettait l'expédition tout entière sous ses ordres, selon le bon plaisir de notre respecté seigneur, Johann Spurzheim, que Dieu bénisse. Quand Falcone commanda : En avant, marche ! comme les soldats hésitaient, les oflSciers dégainèrent.
Il y avait au pied du pic, une de ces fentes dont je vous ai parlé, mes amis, en vous disant qu'elles ressemblent à des bouches de l'enfer. Celle-ci était assez large à sa base pour que deux hommes s'y pussent introduire de front. Falcone montra la fissure du bout de son pistolet qu'il tenait à la main.
— Voilà notre route, dit-il; dans un sentier pareil, peu importe qu'il fasse nuit ou jour.
Les soldats regardaient, mornes et découragés. Il faut bien l'avouer, mes amis, Falcone s'introduisit le premier dans la fissure. Les soldats, pauvres moutons, le suivirent. Au bout de quelques pas, la fissure s'élargissait sensiblement et devenait une véritable grotte. On y pouvait marcher cinq ou six de front. Sous le pied, le sol était uni et doux. Supposez un rayon de jour en ce lieu, c'eût été, pour nos pauvres soldats, un paradis. Mais le rayon manquait. C'était l'obscurité absolue, qui se trouve seulement dans les profondeurs de la terre.
Une chose singulière, car ils s'étaient attendus à monter, c'est qu'ils sentaient le sol fléchir sous leurs pas. selon une inclinaison assez rapide. Au bout d'un quart d'heure, et Dieu sait s'il parut long ! ils purent entendre autour d'eux un mugissement sourd comme le fracas d'une cascade, augmenté par des centaines d'échos. Ceux des soldats qui étaient de la montagne se souvinrent que le torrent Ghezzo sort tout à coup de terre à l'ermitage du Poggiolo. Ce devait être le torrent Ghezzo.
— Halte ! ordonna Pietro Falcone. Allumez les torches !
Le briquet battit. On s'attendait à voir le torrent à quelques pas, mais les bruits trompent dans l'intérieur de la terre. Il n'y avait point de torrent ou plutôt le torrent coulait si loin de là qu'on ne pouvait l'apercevoir. C'était une grande saUe. haut voûtée, dont les parois rocheuses suintaient l'humidité. L'expédition toute entière était là réunie. Falcone voulut qu'on fit l'appel. Il ne manquait personne. Le troisième commandement de Falcone fut celui-ci :
— Défoncez les tonnes !
— Vous le savez bien, mes amis, il ne nous faut pas beaucoup d'eau-devie, à nous autres gens du sud, pour nous mettre en train. Avec la pitance d'un Suisse, on peut eni\Ter une demi-douzaine de Napolitains. Deux minutes après que les tasses eurent commencé de circuler, on entendit sous ces voûtes des chants et des éclats de rire. Falcone monta sur un tonneau vide et dit :
— Quelques pas seulement nous séparent désormais du plus grand trésor qui soit au monde. Tous ceux qui sont entrés ici pauvres en sortiront riches. Outre la part de chacun il y aura des primes. Mille onces d'or pour chaque tête de bandit, dix mille pour chaque tête de maître du Silence ; cent miUe pour la tête de Porporato !
Les échos de la caverne renvoyèrent ce nom de Porporato, mais nos soldats avaient de l'eau- de- vie de France dans la tête : ils crièrent : hourra ! Falcone saisit une torche et fit le tour de la salle. A droite de l'entrée, il y avait un quartier de roc dont le poids devait être énorme. Falcone le prit par une de ses cornes et tout le monde put voir avec stupeur la pierre basculer découvrant un trou de forme ovale où l'on ne pouvait entrer qu'en rampant.
— Voilà le chemin du trésor ! s'écria Pietro Falcone. Cent onces d'or à qui passe le premier !
Personne ne se présenta.
— Vous êtes tous des poltrons ! dit Falcone je ne porte pas l'épée, moi, mais j'ai du cœur ! Si je paisse le premier, me suivrez- vous?
— Nous vous suivrons ! dirent ceux qui avaient le mieux bu.
I] ne fit ni une ni deux, cet enragé médecin ! il mit son pistolet à sa ceinture, mordit son couteau tout ouvert et s'engagea tête baissée dans le trou. Un Bufîalo le suivit, puis deux, puis trois, puis tous. Cet étrange défilé dura plus d'une heure, aussi vrai que nous sommes des chrétiens, ô mes amis ! Quand le dernier Bufîalo eut disparu dans le trou, Benoni s'y engagea à son tour : un chef ne doit pas abandonner ses soldats. Et chacun parmi ceux qui étaient restés dans la grotte, commençait à avoir grand espoir, car aucun bruit de lutte ne venait par le passage. Il avait été convenu entre Falcone et les of&ciers qu'on attendrait quelques minutes avant de lancer le second détachement. On attendait. Le major Frascati, les gendarmes et les dragons étaient tout oreilles, ils retenaient leur souffle pour écouter mieux. Rien, sinon ce grand et vague murmure des solitudes souterraines parmi lequel grondait la plainte lointaine de la cascade invisible.
Les quelques minutes étaient écoulées, ma.is pour ceux qui étaient là, chefs et soldats, ce silence avait quelque chose de lugubre. Le major Frascati, qui était un brave, donna l'ordre à ses gendarmes de se préparer. Les dragons devaient passer en dernier lieu. Le major recommanda à ses hommes de tenir la baïonnette entre les dents et le fusil de la main droite. Un fusil ne gêne pas pour ramper : voyez les chasseurs.
Il examina ses pistolets, ce digne major; il mordit son poignard, comme avait fait Falcone, et mit vaillamment sa tête dans le trou. Il n'avait pas encore tout à fait disparu qu'on l'entendit murmurer : — Cette boue est glissante et fétide !
Ceux qui l'avaient précédé ne s'étaient même pas plaints de l'humidité ! Le major avança encore cependant de deux ou trois pas, puis il s'arrêta, — Cela suffoque ! on jurerait l'odeur du sang !
On le vit revenir à reculons. En se relevant, il aspira l'air à pleine poitrine comme un homme qui a faiUi suSoquer. Mais personne n'eut le loisir de remarquer cela. Un grand cri, un cri d'horreur sortit à la fois de toutes les bouches : — Du sang ! du sang ! du sang I
Le major était rouge des pieds à la tête, rouge de sang. Il avait du sang aux mains; il avait du sang au visage; son uniforme était baigné de sang. On apporta les torches, parce que le major avait dit en sortant :
— Cette route est maintenant un ruisseau plein d'eau fangeuse !
— Du sang î du sang ! du sang ! crièrent encore ceux qui suivaient les torches.
Cette eau fangeuse, c'était du sang. Le sang coulait du trou comme le vin du pressoir tombe dans la cuve. Le sang faisait une large mare autour de la roche. Le sang de tout un régiment ! cela peut bien faire une mare, ô mes amis !...
Mariotto s'interrompit et s'essuya le front. Il était tout pâle. Il n'y avait pas dans son auditoire dix têtes qui ne fussent baignées de sueur. Les respirations contenues firent entendre un murmure en se lâchant.
— Eh bien ! eh bien ! commença- t-on de dire en voyant qu'il était si longtemps à reprendre haleine; après Mariotto, après?
— D'où venait ce sang, Mariotto?
— Qui avait tué les Buffali?
— Et coAment? et dans quel lieu? et pourquoi n'avaient- ils pas crié?
— Et leurs fusils, Mariotto? pourquoi n'avaient- ils pas fait usage de leurs fusils ?
Mariotto s'essuyait toujours le front. Il était ému, le brave garçon, ému sincèrement : mais cela ne l'empêchait point de songer à son petit commerce. Il se demandait in petto à combien il pouvait taxer une curiosité si violemment excitée. Il se disait :
— Je crois qu'on ne peut plus les tondre qu'une fois et encore en les faisant un peu crier. Donc il faut les tondre de très près et ne pas laisser la moindre laine sur la bête !
— Eh bien ! Mariotto !
Les jurons napolitains se mirent à gronder.
— N'offensez pas le Seigneur, mes vrais amis, dit enfin Mariotto; nos pauvres soldats regrettèrent bien^ à l'heure de mourir, d'avoir blasphémé comme vous le faites...
— Ce n'est pas un sermon que nous te demandons !
— Écoutez-moi, mes bienfaiteurs ! voilà que mes cheveux grisonnent, ma pauvre femme se fait vieille aussi. Quel malheur que la jeunesse ne dure pas toujours !
Il y eut des trépignements et des imprécations.
— Oh ! oh ! mes bons maîtres ! dit Mariotto qui se redressa, depuis quand suis-je à vos gages? Me prenez-vous pour votre valet? Et si je suis votre valet, pourquoi vais-je par les rues avec des calzoni troués? Pourquoi ma femme n'a-t-elle pas seulement un pauvre mouchoir à se mettre sur la tête? Ceux qui chantent et ceux qui dansent au théâtre Saint- Charles, on les paye, les facchini qui portent les fardeaux, les chevaux qui trîdnent les voitures, les bohémiens même qui disent la bonne aventure, on les paye : les hommes avec de l'argent, les animaux avec de la nourriture N'y aura-t-il donc jamais que moi dans ce bas monde pour faire mon métier gratis ?
— Mais on t'a payé, Mariotto, scélérat ! se récrièrent cent voix irritées.
— Ce soir, tu as déjà reçu deux salaires au lieu d'un, triste coquin de Mariotto 1
Mariotto laissa passer Forage Quand le silence se fut un peu rétabli, il drapa sa souquenÛle sur ses épaules et rejeta en arrière les masses de ses cheveux noirs grisonnants. Ses yeux brillaient comme deux charbons ardents
• — Race vile et dégénérée ! commença-t-il ex-abrupto, est-ce bien moi que vous insultez, troupeau d'hommes sans têtes et de vieilles femmes folles ! Y en a-t-il un seul parmi vous qui soit digne de dénouer le cordon de mes sandales? Allez, allez ! je savais bien que le jour viendrait où il faudrait me séparer de vous I J'irai à Florence, où l'on estime le beau langage, j'irai à Rome, où l'éloquence est en honneur, et vous ne me reverrea
plus, ô Napolitains ! Et j'aurai secoué la poussière de mes sandales en quittant vos murs inhospitaliers !
Il fit mine de descendre de la margelle. Impossible ! il était soutenu à bout de bras.
— Voyons ! voyons ! disait-on de toutes parts, ne fais pas de folies, Mariotto !
La foule capitulait ; aussi, Mariotto redoubla de hauteur, mais tout en se drapant dans sa fierté, il trouva moyen de gUsser qu'outre la fin de l'histoire de Falcone et des malheureux soldats du régiment Buffalo, il connaissait aussi la mort terrible du Malatesta et des gentilshommes ses compUces. Pour entendre ces dramatiques récits et l'indemniser de l'outrage qu'on venait de lui faire, il ne fallait rien moins qu'une once d'or.
Jamais, de mémoire d'homme, aucun improvisateur n'avait si follement exagéré ses prétentions. Mais la foule avait flairé le sang, la foule retourna ses poches indigentes et parfit l'once d 'or. Mariotto l'encaissa et reprit, déjà réconcihé :
— Oui, mes bienfaiteurs, il vous reste à apprendre le plus intéressant, ne m'interrompez plus, car notre seigneur Spurzheim n'aime pas qu'on s'attarde dans la rue. Je vous dirai pourquoi les pauvres Buffali ne crièrent pas. pourquoi ils ne se servirent pas de leurs fusils, tout, enfin; je vous le promets, mais d'abord revenons à ceux qui étaient autour de cette mare rouge. Elle allait sans cesse s' élargissant. On eut dit que le passage souterrain rendait goutte à goutte tout le sang des pauvres Buflfali égorgés. Peu à peu un bruit confus et grandissant parut sortir du passage souterrain. Etait-ce la plamte de toutes ces pauvres âmes, récemment séparées de leurs corps?
Chefs et soldats furent saisis de la même terreur, mais cependant qu'ils se préparaient à fuir, la bouche du passage éclata comme un canon chargé à mitraille. Les balles, les chevrotines, les lingots se mirent à pleuvoir dans les rangs des gendarmes et des dragons. Le major Frascati tomba, la tête brisée. En même temps, un long cri de triomphe sortit du trou, suivi de la fanfare maudite « Amici allie gre andiamo... » Qu'eussiez- vous fait? Gendarmes et dragons se précipitèrent dans la route qu'ils avaient parcourue déjà pour arriver jusqu'à ce lieu sinistre. Ils parvinrent pêle-mêle jusqu'à la bouche de la fissure. Une fois dehors, la déroute continua au hasard à tra- . vers la neige. Le bon Misalta était parmi eux et n'avait point encore de blessure.
Ne craignez rien. Je vous ai promis d'aller jusqu'au bout : j'irai, sans vous rien demander davantage. Les voilà donc au milieu de la nuit, égarés dans la gorge de la Sila. Vous me croirez quand je vous dirai qu'ils ne cherchaient plus le château de Pourpre ! Ils allaient, perdus dans les ténèbres, prenant chaque roc pour un ennemi, transis de froid, exténués par la faim. La nuit entière se passa dans ces terreurs et dans ces fatigues. Une heure avant le lever du soleil, ils sortirent des neiges, et ce fut une grande consolation pour eux. Ils pensaient : a Nous devons être bien près de notre camp.»
Au bout de quelques pas, en effet, ils aperçurent un camp aux premières lueurs de l'aube, mais ce n'était pas celui qu'ils avaient abandonné la veille au matin. Il y avait des sentinelles en uniforme qui crièrent le qui-vive
troublé et qui firent feu en se repliant derrière les tentes. C'était le second détachement, celui qui avait pris à droite de la chaîne des Apennins. Nos fugitifs, au lieu de revenir vers leur camp, s'étaient égarés dans la montagne. Ils avaient franchi la chaîne à leur insu, passant de la Basilicate dans la Principauté citérieure.
Ce fut alors qu'ils se comptèrent. Lors de la séparation, chacun des deux détachements avait en\'iron quinze cents hommes. Nos fugitifs n'étaient pas à cette heure plus de deux cents, et Dieu sait s'ils avéïient envie de renouveler ce terrible assaut ! Mais parmi ceux qui composaient le second détachement se trouvaient, je vous l'ai dit, Malatesta et ses compagnons. Ceux-là ne pouvaient pas reculer. Leur troupe, qui comptait en majorité les gendarmes, les dragons et les soldats de la garde, se montrait pleine d'ardeur ; il fallut repartir. Voici comment Misalta raconte les choses :
A peine fut-on engagé dans les gorges qu'on \-it une manière de paysan qui faisait mine de fuir. Malatesta le pour5ui\-it et le saisit. On lui demanda s'il savait la route du château de Pourpre. Il balbutia, il se troubla. On le menaça du pince orteil et des tourniquets.
— Seigneurs, s'écria-t-il en pleurant, les bandits me tueront lorsqu'ils sauront que j'ai U%Té le secret de leur retraite !
— Tu sais donc où est leur retraite ? s'écria-t-on de toutes parts.
— Ai-je dit que je le savais, mes bons maîtres? Prenez compassion d'un misérable!... je chassais le chamois pour nourrir les petits enfants qui crient la faim dans la cabane. Un jour, je m'égarai dans un pays que je ne connaissais point... C'est comme une vallée intérieure tout entourée de sommets neigeux. Il y a une ri%-ière bordée de beaux arbres en fleurs, car les cimes voisines renvoient là, plus chauds, les rayons du soleil. Au miheu de la ri\-ière est une île : un paradis, mes bons seigneurs. Dans l'île se trouve une grotte dont l'ouverture est cachée par des lotus rouges et des lianes aux grappes odorantes. La grotte mène aux cavernes qui sont sous le château de Pourpre...
— Tu t'y es donc rendu ?
— Quand on n'a que la \-ie à perdre, messeigneurs, une %-ie pau\Te et saiis espérance, on est brave. Je m'engageai dans le chemin, je \is les grottes et à l'orifice des cavernes, cette vallée où s'élève le palais empourpré, hautain, terrible, comme Porporato. son maître !
Malatesta dit : — Marche devant et mène-nous !
Le paysan se mit aussitôt à monter. Les chefs se disaient, a Nous tenons notre bête féroce ! » La route fut longue. De temps en temps le paysan s'orientait. Enfin, il frappa ses mains l'une contre l'autre joyeusement : Il avait conduit la troupe sur un plateau d'où l'on apercevait, entre deux rocs semblables à des cornes, la rivière de Sele qui déroulait son ruban d'argent au loin dans la plaine.
— C'est la Fronte del Diavoîo ! s'écria-t-il; une fois qu'on est là, le plus fort est fait !
Il traversa le plateau au pas de course, et parvint bientôt à ce premier entonnoir où se trouv'ait la ri\-ière et l'île. La rivière était bien plutôt un lac. On suppose que ce doivent être les sources du torrent Ghezzo, qui
entre en terre non loin de là et traverse profondément la montagne. Le paysan avait eu raison de le dire : cette île était un vrai paradis ! Comme nos gens l'admiraient, s'étonnant de trouver cette délicieuse retraite dans ce pays désolé, le paysan, s'écria :
— Ce n'est rien auprès de la seconde vallée où s'élève le château de Pourpre !
Il y avait dans l'île un bouquet de houx si touflfu, qu'un chevreuil n'y aurait pu pénétrer. A un certain endroit, des branches y avaient été coupées de manière à former un passage étroit et difl&cile; sur les pas du paysan, chefs et soldats s'y engagèrent un à un. Au centre du bouquet, un trou rond s'ouvrait, entouré d'une marge de granit; c'était l'orifice d'un escaUer qui avait des degrés de marbre. Vous le devinez bien, mes préférés, tout le monde descendit. Au bas de l'escalier se trouvait une allée souterraine, large et sablée qui montait par une pente insensible.
Le paysan marchait désormais en tre un dragon et un gendarme. Il avait dit :
— Pourvu que vous me donniez une bonne récompense, je vous les hvrerai sans défiance. La route que nous suivons mène au centre même de leur forteresse.
Mais voilà qu'il est temps enfin, ô mes amis ! de répondre à toutes vos questions. Qu'étaient devenus les pauvres Buffalis? Qui les avait tués, s'ils étaient morts ? Comment les avait-on massacrés ? Dans quel lieu ? Pourquoi n'avaient-ils pu faire usage de leurs fusils ?... Nos gens du roi débouchèrent, dans une vaste salle souterraine que remphssait un bruit sourd et continu comme le grondement d'une chute d'eau.
— Mes bons seigneurs, dit le paysan, il faut allumer vos branches de pin.
— N'y-a-t-il point danger à montrer ici la lueur des torches? demanda Malatesta.
— Avez- vous cru, lui répondit le paysan, parvenirqsj; oa-ç utsa as rencontrer des périls ?
Le Malatesta eut honte. Cinq ou six branches de pin résineux flambèrent à la fois. C'était peu pour cette énorme caverne, et à peine les ténèbres se firent-elles visibles. On avança; la paroi que l'on suivait fit un coude brusque, et tout aussitôt les voûtes et les murailles se prirent à étinceler. Chaque mouvement des torches détachait de la coupole de prodigieuses gerbes de lumières et il fut donné à tous de voir un spectacle étrange : la caverne était séparée en deux par le torrent qui mugissait, invisible, dans son lit encaissé. La partie où se trouvaient nos gens du roi était située à plus de cinquante pieds au-dessous de l'autre compartiment. Le terrain rocheux s'élevait à pic de l'autre côté du torrent et cette rampe, brillantée par des filets d'eau qui allaient suintant et courant de toutes parts, semblait une muraille de cristal.
Mais c'est à peine si tout cela fut l'objet d'un étonnement passager. Il y avait autre chose à voir : quelque chose de si horrible que chacun d'abord crut rêver. Plus de huit cents cadavres du régiment Buffalo étaient là étendus sur le sol et formaient un monceau, un véritable monceau, à l'entrée d'un petit passage souterrain qui faisait face à la seconde caverne. C'était le passage dont l'autre extrémité donnait au revers de la montagne du
côté de la Ba silicate. Nos gens du roi étaient ici à quelques centaines de pas du lieu où la première expédition avait fait halte.
Devinez- vous ? les pauvres Buffali, engagés dans ce couloir étroit et glissant, étaient arrivés un à un à l'ouverture. De chaque côté de l'ouverture était un glaive affilé infatigable. Ces cadavres sans tête disaient pourquoi nul cri ne s'était fait entendre, pourquoi, par conséquent, la première victime n'avait point averti la seconde, pourquoi le malheur de la seconde n'avait point servi d'enseignement à la troisième. Le médecin Pietro Falcone seul était tombé sous le poignard du Silence : Il portait l'anneau de fer; il ne pouvait périr que de la main d'un maître.
Nos gens du roi regardaient avec stupeur ce champ de carnage, lorsqu'un cri singulier retentit sous les voûtes. Un chœur invisible se prit à chanter cet air mystérieux que tant de fois vous avez entendu dans nos nuits : Amici allie gre andiamo alla pena... Puis une voix cria : A nous, Cucuzone !
Le gendarme et le dragon qui tenaient le prétendu paysan tombèrent tous deux frappés au cœur, puis on vit le saltareUo, car c'était lui, bondir comme un tigre par-dessus les têtes. Une corde fut lancée de la caverne supérieure, le saltarello y monta avec l'agUité d'un singe.
— Feu ! cria Malatesta.
Ce ne furent pas ses soldats qui obéirent à son commandement. Une ligue brillante apparut au rebord de la caverne. C'étaient des centaines de mousquets qui s'abaissaient en joue. Une terrible explosion eut lieu, suivie de cris d'agonie, puis une voix s'éleva, disant :
— Le conseil du Charbon et du Fer a condamné à mort Giulio Doria d'Angri, marquis de Malatesta, Domenico Sampieri, Vespuccio Doria, Pitti, Marescalchi Ziani, Colonna et Gravina. Qu'ils meurent !
' Une grande flamme traversa l'espace.
C'était un pot à feu qui vint tomber au centre de la caverne inférieure, éclairant les condamnés. Sept coups de carabine retentirent. Malatesta et ses compagnons avaient vécu !
Il était onze heures du soir. La foule, qui naguère emplissait la S trada-di- Porto, venait de se disperser. Le silence et la solitude régnaient déjà dans les rues, et Mariotto l'improvisateur s'en retournait en son logis. A deux ou trois reprises, il crut entendre un pas qui sonnait derrière lui sur le pavé de lave. Il se retourna et ne vit rien.
Son chemin était de traverser les ruines du Castello- Vecchio, récemment incendié. On avait mis une planche pour franchir le fossé du nord qui, taillé dans le roc, était un véritable précipice. Avant de s'engager sur ce pont, le prudent Mariotto regarda encore derrière lui. Il crut voir une ombre aller le long des maisons et se dit : J'aurai le temps de passer.
Comme il était au milieu de la planche, il la sentit tout à coup qui tournait. Il fit le signe de la croix en poussant un cri d'angoisse. Derrière lui une voix dit :
— Le seigneur Johann Spurzheim a entendu parler de toi, Mariotto I La planche bascula. Un cri rauque se fit entendre au fond de la douve;
puis les ténèbres restèrent muettes.