‹ Le prince CoriolaniChapitre 26 sur 29 · AUX ECOUTES · texte numérisé non relu

AUX ECOUTES

Le seigneur Johann Spurzheim dormait dans cet alcôve que nous connaissons. Il n'avait point encore quitté sa maison pour habiter le palais des Ministres d'Etat. A lalueur de la veilleuse, et tout près de sa face de déterré, vous eussiez pu distinguer la tête noire et velue d'un petit épagneul de race anglaise, en tout semblable à celui que la dernière convulsion de » la pauvre Barbe » avait étranglé. Il n'y avait aucun changement dans la chambre. Le fauteuil où Barbe et, après elle, le docteur Pietro Falcone, avaient coutume de s'asseoir, était toujours au pied du lit. Le cordon correspondant à la sonnette de l'étage supérieur pendait également à portée de sa main. Mais ni Barbe ni le docteur Pietro Falcone ne s'asseyaient plus dans le fauteuil, et à l'appel de la sonnette, Privato le poète malheureux, ni Beccafico le doux ténor ne venaient plus. Le seigneur Johann Spurzheim usait vite ceux qui le servaient.

Tout allait bien. Il avait brisé ou écarté ses ennemis ; le roi ne voyait que par ses yeux, mais, pour en arriver là, il s'était sans doute fatigué un peu trop, car cette nuit, la fièvre l'agitait ; la maigreur de ses membres se trémoussait sous les couvertures. Il parlait dans ses rêves.

— Oui, Barbe, oui, disait-il, tu m'as assigné dans sept jours, mais tu as eu tort, c'est cet infâme docteur qui a tout fait. Pourquoi lui accordais- tu tant de confiance? Mais il est bien puni, va. Ils l'ont tué là-bas. il n'empoisonnera plus personne.

Johann Spurzheim avait sur sa table de nuit une lettre qui contenait une partie des détails donnés par le pauvre Mariotto à son auditoire. Johann savait tout ce qui s'était passé dans la montagne. Il tressaillit dans son rêve et l'on put l'entendre murmurer :

— Sept jours ! les sept jours sont- ils déjà passés?

Trois heures après minuit sonnèrent. Comme si les dernières paroles de Johann eussent évoqué des fantômes, la porte qui communiquait avec le cabinet de travail de Barbe s'ouvrit sans bruit. Deux hommes sortirent du couloir, portant à bras un objet volumineux.

— Il dort, dit l'un.

L'autre fit signe au premier de se taire et ils déposèrent l'objet contre le mur.

— Voilà le clou ! dit celui qui n'avait pas encore parlé.

Ils se remirent aussitôt en besogne, saisissant et retournant l'objet pour

l'accrocher au mur. Au matin, quand le seigneur Johann s'éveilla, le portrait de sa femme morte avait quitté le cabinet de travail pour venir dans sa chambre. Mais Johann était brave le jour. A mesure que la lumière se faisait, il distinguait une bande blanche au dessous du portrait. Il se leva sur son séant pour mieux voir; la bande portait des caractères et peu à peu Johann y déchiffra ces mots écrits selon l'alphabet du Silence :

II«M«0 AASENASA^CL^Asi» RI2 MPOOI^I^E^Iî ENA^A* !

— C^est aujourd'hui le septième jour! traduisit Johann J'avais donc rêvé qu'il était pas-^é I

Il agita le cordon de sa sonnette. Le ciel de lit s'ouvrit comme autrefois.

— Quoi de nouveau, Chiappolo? demanda- 1- il

— Rien, Excellence, répondit le successeur de notre amiBeccafico.

En même temps la planchette descendait, chargée de la correspondance. Johann ouvrit la première lettre qui lui tomba sous la main. Elle était écrite sur papier de deuil et ne contenait que ces mots :

« C'est aujourd'hui le septième jour. »

— Oh ! oh ! fit- il, retrouvant son sourire narquois; les bonnes gens prétendent-ils jouer ce jeu avec moi? Peine perdue, mes enfants ! les morts 'n'écrivent pas plus qu'ils ne parlent...

Il s'interrompit, et ses os craquèrent, tant fut violent le soubresaut qu'il éprouva. Une voix venait de murmurer dans ses rideaux :

— C'est aujourd'hui le septième jour !

— Est-ce toi qui as parlé, coquin de Chiappolo? s'écria- t-U.

— Non, seigneur, répondit-on de l'étage supérieur.

— Que le seigneur Aurelio Caffarelli se rende auprès de moi sur le champ !

— Ce n'est point la coutume d'introduire des personnages nouveaux dans les drames si près du dénoûment, mais il nous faut bien faire comme le seigneur Johann Spurzheim, et remplacer les serviteurs qu'il perd. De mêmeque Chiappolo était aux lieu et place de Beccafico. Aurelio Caffarelli remplissait les fonctions du D' Pietro Falcone. Il entra au bout de quelques minutes.

C'était un jeune homme ; Johann n'aimait point les vieillards. C'était un gentilhomme; Johann avait du goût pour la noblesse. Jusqu'à présent, ils s'entendaient assez bien tous deux.

— Eh bien ! Excellence, dit le Cafifarelli en entrant et d'un ton dégagé, comment va la santé, ce matin?

— Asseyez- vous, Aurelio, répliqua le ministre d'Etat; nous avons à travailler. Je vous préviens tout d'abord d'une chose : c'est aujourd'hui que vous relèverez votre nom et votre fortune... ou jamais !

— Cher seigneur, répondit le gentilhomme étalé nonchalamment dans le fauteuil ; ma fortune a grand besoin d'être relevée, d'autant que j'ai perdu hier soir deux mille ducats à l'ambassade de Toscane, mais je ne sache pas que mon nom ait jamais été abaissé.

— Deux mille ducats, AureHo, mon enfant ! et comment payerez- vous cela, je vous prie?

— J'ai compté sur Votre Excellence...

— Sur moi? et à quel titre?

CaÉfarelli baissa les yeux et rougit presque. Le mot qu'il allait prononcer, on I3 voyait bien lui bl^- sait la bouche à l'avance.

— En qualité d'ami répliqua- t-il pourtant.

Johann sourit et dit : — Voilà un honneur auquel le pauvre Johann Spurzheim était loin de prétendre ! L'amitié du noble AureUo des Caffa^ reUi, comte, vicomte, baron... Sans comté, il est vrai, sans vicomte, sans baronnie, mais le plus orgueilleux fainéant qui ait battu depuis dix ans le pavé de la rue de Tolède ! Aurelio se leva, les sourcils froncés.

— Rasseyez- vous, dit Johann sévèrement.

Et comme Aurelio ouvrait la bouche :

— La paix ! Si vous dites un mot, vous redevenez à l'instant Aurelio CaffareUi de la semaine passée : ruiné, perdu, n'ayant plus même ce qu'il faut pour faire marché de son âme avec le diable !

— Et si j e me tais ? fit le noble tombé.

— Je m'entremettrai, reprit Johann dont les yeux fixes s'attachaient à se? yeux, pour que le diable vous achète un bon prix.

Aurelio se rassit.

— Voyons le prix ! dit-il, et puisqu'il s'agit de faire affaire avec le diable, traitons et ne nous fâchons pas 1

Johann lui tendit sa main de squelette.

— A la bonne heure ! dit-il avec son sourire félin ; il faut que ce soir même je sois l'époux de Maria des Amalfi, comtesse de Monteleone !

— Mais, objecta Caffarelli, on dit qu'elle est folle.

— On dit bien : cet obstacle ne doit pas nous arrêter.

— Cependant, la loi civile et la loi religieuse défendent également...

— Aussi, pour votre peine, vous aurez votre ancien château de Sorrente et la villa Mafïeï.

— Tope, Excellence, vous serez marié ! Permettez- moi, cependant, de vous faire observer, dans votre intérêt...

— Ne vous occupez point de mon intérêt, Aurelio. Tout est prévu, la veuve de Monteleone est dans ma maison, foUe, vous l'avez dit, et gardée par une autre folle. Nous n'avons pas de temps à perdre en paroles inutiles.

— Laissez-moi pourtant, seigneur, vous parler de cette femme de la maison des Folquieri, cette centenaire... le roi la cherche !

— Quand il en sera temps, le roi la trouvera.

Aurelio fit ce geste qui se traduit par la locution biblique: «Je m'en lave les mains. » Le ministre d'Etat reprit :

— Votre château de Sorrente et la villa Mafîeï ne feront pas de vous un bien grand seigneur, Caffarelli. C'est de quoi jouer et perdre pendant trois mois. Je sais une fortune où il y a de quoi jouer pendant toute la \'ie d'un homme, en perdant toujours, sans se ruiner jamais.

— Belle fortune. Excellence ! Il n'en est qu'une semblable à Naples : c'est celle du comte Loredano, mon cousin.

— Vous étiez, continua le ministre d'Etat, un des soupirants, attachés au char de la belle Angélia.

Les yeux de Caffarelli se baissèrent, une pâleur montait à son front.

— Ne parlons pas de cela, seigneur ! murmura- t-il.

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— Eh quoi ! fit Johann d'un ton de compassion, ne seriez- vous point guéri, ami Aurelio?

— Je vous prie, répéta le gentilhomme, dont la voix s'altéra, ne parions pas de cela !

En même temps il se leva et traversa la chambre en se dirigeant vers la fenêtre, qu'U ouvrit. La fenêtre donnait sur les jardins. Il y avait en face un grand platane dont les branches dominaient la maison. Le tronc, incliné, s'approchait si près de la fenêtre, qu'on aurait pu le toucher en étendant la main. Johann suivait le Cafifajelli d'un regard moqueur.

— Cette belle Doria, pensait- il, vaut pour nous son pesant d'or ! Aureho pencha son front en dehors de la fenêtre; le jardin était désert,

Johann continua tout haut : — Ami, les deux plus belles choses qui soient à Naples, la fortune des Doria et la main d'Angélia, sont inséparables. On ne peut conquérir l'une sans l'autre... Mais je suis assez puissant, moi qui parle pour donner l'une et l'autre à celui qui me servirait fidèlement.

Cafiarelli se retourna avec vivacité : — Excellence, prononça- t-il entre ses dents serrées, avec moi, la raillerie est dangereuse.

— Revenez ici. dit Johann paisiblement; à quoi bon raUlerais-je? Je vous propose un marché. Répondez sérieusement : voulez- vous être le mari de donna Angélia Doria?

Le gentilhomme, qui venait de se rasseoir, ne trouva point de paroles. Ses mains se joignirent malgré lui. Pendant que Johann attendait, le feuillage du platane eut un frémissement. Le ministre d'Etat et son compagnon regardèrent du côté de la fenêtre.

— Le vent?... commença Johann.

— Non, répondit le Cafïarelli; la terre tremble aujourd'hui tout autour du Vésuve.

— Je crois comprendre, reprit le ministre d'Etat, que j'ai fait vibrer en vous la corde vive. Je le savais avant de vous interroger. Vous allez être heureux si vous voulez, Aureho Cafiarelli. Je modifie ma question et j e vous demande : que feriez- vous pour acheter la main de donna Angélia Doria?

— Tout ! répondit le gentilhomme sans hésiter.

• — C'est bien. Alors posons nos faits. Il y a haine à mort entre Lorédan Doria et ce jeune homme qu'on appelle maintenant le comte Giuliano de Monteleone.

— N'a- t-il point le droit de porter ce nom?

— Peu nous importe, il doit mourir aujourd'hui. Aurelio tressaillit sur son fauteuil.

— Vous êtes intéressé à cela, poursuivit froidement Johann; Angélia Doria l'accepterait volontiers pour époux. Mais il ne doit pas mourir seul; il lui faut un compagnon ; ce compagnon, c'est le comte Lorédan.

— Lorédan ! répéta le gentilhomme avec une répugnance étonnée.

• — Vous êtes encore intéressé à cela, répéta Johann du même ton glacial; le comte Doria ne vous accorderait jamais la main de sa sœur... Mais n'allez pas vous faire des fantômes ! Il s'agit d'un duel; il ne s'agit que d'un duel. On a mis depuis six jours une barrière entre nos deux champions, qui se cherchent; aujourd'hui la barrière tombera, voilà tout.

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— Mais, dit le Caffaxelli, c'est un malentendu qui cause leur haine; un mot d'explication fera tomber tout cela.

— C'est précisément pour empêcher l'expUcation que j'ai besoin de vous, répliqua Johann.

Quelques feuilles sèches tombèrent des hautes branches du platane. Johann ne jeta de ce côté qu'un regard distrait. Il demanda :

— Avez- vous conservé des relations avec Lorédan Doria?

— Des relations de cour, oui.

— En avez-vous noué avec Julien de Monteleone?

— Certes, c'est l'étoile du moment.

— Etoile brillante, grommela le ministre d'Etat; étoile filante ! J'avais pensé d'abord à ménager entre eux deux un duel réglé et j'avais compté sur vous pour cela, mais l'idée ne vaut rien. Avant de tomber en garde sur le terrain on peut échanger quelques paroles, et je ne veux qu'il y ait une seule parole échangée.

— Il me paraît difficile... voulut dire Aureho.

— Où serait ma supériorité sur vous, si je ne savais jouer les coups qui vous semblent difficiles?... Lorédan croit que Juhen a enlevé Angéha, n'est-ce pas ?

— C'est le bruit pubhc.

— Juhen est convaincu que Lorédan a enlevé Céleste?

— On le dit. Johann ricanait.

— Que faut- il donc pour les mettre en mouvement ? reprit- il ; faire savoir à Lorédan la retraite d'Angélia ; dénoncer à Julien l'endroit où Céleste est prisonnière. Comme la retraite d'Angélia et celle de Céleste sont au même lieu...

— Par le ciel ! s'écria le gentilhomme; voici une infernale conception ! Johann se frotta les mains comme si on lui eût fait un compliment flatteur.

— Je vois que vous comprenez, ami, dit-il.

— Je comprends qu'ils se rencontreront, répliqua Aureho; que chacun d'eux dira : Voilà le ravisseur ! et que s'ils ont des épées...

— Ah ! voilà le principal; il faut qu'Us aient des épées !

Depuis quelques secondes, un fait véritablement étrange avait heu juste en face de la fenêtre ouverte. Le grand platane ne frémissait plus et ne laissait plus tomber ses feuilles sèches, mais un objet ghssait lentement le long de son tronc. Du dehors, à une certaine distance, vous eussiez dit une gigantesque chenille, car il était peu probable qu'un homme pût ramper ainsi sur l'écorce lisse en tenant la tête en bas. La chenUle avait la tête en bas. De la chambre de Johann on ne pouvait apercevoir encore cet insecte colossal dont la tête restait un peu au-dessus du niveau supérieur de la croisée.

Arrivé là, il cessa de descendre et demeura immobile, puis sa tête, qui était comme coUée à l'écorce, ne montrant que ses cheveux ébourifiés, se dégagea doucement et la figure de notre bon camarade Cucuzone, rougie par la position qu'il gardait, apparut parmi les mèches de ses cheveux. Il avait l'œil et l'oreille au guet.

Il professait, nous le savons, cette opinion : que les gens qui échangent

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des confidences ne se défient jamais du haut des croisées. Heureux ceux qui possèdent ainsi la philosophie de leur métier ! Le son monte; Cucuzone avait pu entendre la dernière partie de l'entretien que nous venons de transcrire. Il s'arrêta au moment où Johann disait :

— Il faut qu'ils aient des épées.

Cucuzone garda sa position pendant dix minutes environ. Il fallait être Cucuzone pour cela. Dans cet espace de dix minutes, il entendit que Caffarelli devait se rendre d'abord au palais Doria, puis à l'ancien palais Coriolani, occupé par Julien. Sa mission était la même auprès de Lorédan et de Julien. Chacun d'eux cherchait sa sœur. Il s'agissait seulement de dire à chacun d'eux : votre sœur est à tel lieu. Il s'agissait encore de donner à chacun d'eux le moyen de tromper la surveillance de la police particulière du roi. Il s'agissait, enfin, de faire en sorte que Lorédan et Julien fussent armés. Caffarelli se chargea d'obtenir ce triple résultat.

Il quitta la chambre à coucher de Johann vers dix heures du matin, en promettant de revenir aussitôt sa besogne accomplie. A l'instant même où la porte se referma sur lui, Johann eût comme un éblouissement; il vit une masse sombre glisser le long de l'arbre avec la rapidité d'une pierre qui tombe. Il cessa pour le coup de se frotter les mains, puis il se prit à trembler parce qu'il venait d'entendre dans le jardin ce cri d'espèce particulière qui, tant de fois déjà, a frappé nos oreilles. Cucuzone traversait allées et massifs, sur les pieds, sur les mains, sur la tête, et se donnait de la gjonnastique à cœur joie. Il était content, ce bon garçon, comme le limier qui est tombé sur une piste. Arrivé au mur du jardin, qui longeait la ruelle où Peter- Paulus Brown, sujet anglais, avait fourni quelques jours auparavant sa course fantastique, il prit son élan et en atteignit le faîte d'un saut. D'un autre saut, il toucha les dalles de la rue.

Quand il arriva sur la place, il vit au seuil de la maison de police, Caffarelli, qui cherchait de l'œil une voiture. Il fit un signe. Ruggieri qui occupait le siège d'un fiacre mit aussitôt ses chevaux au trot et vint prendre Aureho; Cucuzone monta derrière.

Il était trois heures après midi, environ, quand le fiacre revint à la piazza del Mercato. Caffarelh en descendit pour rendre compte à Johann du résultat de sa mission.

— A la tombée de la nuit, dit-il, en rentrant dans la chambre à coucher où le ministre d'Etat l'attendait, Lorédan Doria et Juhen de Monteleone se rencontreront au-dessus des Camaldules.

— Armés? demanda Johann.

— Armés, répondit le gentilhomme.

— Et les mesures sont prises pour qu'ils y restent tous deux? Aurelio s'inclina en silence.

— A la bonne heure ! s'écria Johann ; je me sens fort aujourd'hui comme un hercule ! je veux voir cela, oui ! je veux voir cela I

Il ordonna de préparer sa chaise à porteurs et ne put s'empêcher d'ajouter :

— Quel progrès fait ma santé ! ne vivrai- je qu'un siècle?...

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