DEUX FOLLES
Johann Spurzheim avait dit vrai à son nouveau confident en parlant de la veuve de Monteleone et de la centenaire de la maison des Folquieri : c'était une folle qui gardait une autre folle. Maria des Amalfi avait perdu de nouveau la raison à la villa Floridiana au moment où llévidence la forçait à accabler Fulvio Coriolani, vers qui tout son cœur s'élançait malgré elle. Et, depuis lors, Johann n'osait plus affronter sa présence. Il avait foi au principe du docteur Daniel : La folie a la mémoire de la folie. Il se disait : « Maintenant elle reconnaîtra en moi l'homme qui vint troubler son sommeil dans la nuit du 13 octobre 1815, l'homme qui se servit d'elle pour porter le coup fatal au comte Mario Monteleone ! » Mais cette crainte ne le faisait point renoncer à ses desseins.
Il était sur le point de gagner cette partie impossible, engagée sans autres armes que son imperturbable perversité ! Encore quelques heures et ce moribond, déjà favori d'un roi, allait se faire à la fois l'héritier du plus haut titre du pays de Naples et des deux plus grandes fortunes réunies qui fussent en Italie. Car il ne faut point oublier qu'une fois morts Lorédan et Julien, il ne restait plus en face de lui que Céleste et Angélia, qui étaient en son pouvoir toutes les deux.
Il y avait bien encore un obstacle, c'était Cafïarelli, mais nous savons, par Pietro Falcone, la pauvre Barbe et d'autres, ce que Johann faisait des instruments qui avaient servi.
C'est précisément dans la chambre à coucher de Barbe de Monteleone que nous retrouvons Maria des Amalfi et la vieille Berta sa compagne. Il y avait déjà plusieurs jours que les deux recluses étaient réunies; elles s'étaient reconnues du premier coup d'œil. Maria avait été saisie d'horreur et de frayeur à la vue de celle qui avait été si longtemps son tyran; la centenaire, au contraire, avait éprouvé un sentiment de joie imbécile. Son esclave était retrouvée ! Mais le premier moment passé, elle était devenue inquiète. Depuis son départ du MartoreUo. divers événements l'avaient très vivement frappée : d'abord sa maladie et cet ordre donné par le prêtre d'aller tout avouer au roi; ensuite la rencontre successive de ses trois victimes. Elle avait vu, et c'était la même nuit, Mario, l'aîné de Monteleone, Julien le second fils, et Céleste, l'idole du père et de la mère. Elle avait de vagues remords. En même temps, ce sentiment éteint, le respect de la vassale pour ses seigneurs renaissait confusément tout au fond de sa conscience troublée.
LA MONtAGNE ET LE VOLCAN 183
Parfois, vous l'eussiez surprise à contempler Maria pendant que celleci sommeillait. Quelque chose remuait dans ce sépulcre humain. Comme il n'y a point de mots faits exprès pour cette suprême caducité, nous employons les mots de la langue ordinaire. Nous disons : remords, sentiments, respect, nous ajouterons même tendresse, mais il faut rabaisser tout ce qu'expriment ces paroles à la taille intellectuelle et morale de ce pauvre être usé qui avait été une femme.
Aujourd'hui, Maria dormait étendue toute habillée sur son lit. Berta filait. Il était quatre heures du soir. Berta s'était déjà levée deux fois pour aller vers la veuve de Monteleone et la regarder dormir. Quand elle vint se rasseoir, elle dit : — Il faudra que j'aiUe parler au roi !
C'était son refrain et cela suffisait à endormir sa conscience. Elle donna le tour à son fuseau.
— Ah ! fit-elle, celle-ci a bien souffert !
Tout à coup, elle fouilla dans sa poche et prit une petite boîte, qu'elle ouvrit. Des pièces d'or tombèrent sur son tablier. C'étaient les onces doubles de la bourse brodée que le prince Fulvio avait laissée quelques jours auparavant à la maison des Folquieri.
La vieille se mit à sourire aux pièces d'or. Pendant plusieurs minutes elle resta comme absorbée dans sa contemplation, puis elle dit :
— Barbe me donna aussi de l'or autrefois !
En ce mom.ent, la comtesse s'agita dans son sommeil.
— Fulvio !... murmura- t-elle.
Il y avait des larmes dans sa voix. La vieille eut un rire stupide et grommela :
— C'est Mario qu'elle veut dire. Il s'appelait Mario. Mario ! Julien ! Céleste ! Je me rappelle tous ces noms-là Pourquoi ai-je oubUé les choses qui sont plus près de nous? Je ne pense jamais qu'à la fille de ma fiUe, la nourrice de ces enfants-là, le reste de mon cœur !...
Ses paupières battirent comme si elle avait eu encore une larme pour ce navrant souvenir.
— Bianca ! reprit-elle, Bianca I Barbe nous proposa de l'argent... Bianca ne voulait pas...
Elle poussa un grand soupir avant de poursuivre :
— Mais un démon la tenta... David Heimer !
Un peu de sang était remonté à ses joues. Elle dit encore :
— Et je n'ai pu la venger !
C'est l'idée qui survit à tout dans ces âmes italiennes. A ce moment Maria des Amalfi se dressa sur son séant et poussa un grand cri. Puis elle sauta hors du lit tout échevelée.
— Je les ai vus ! s 'écria- t-elle : tous les trois ! et j'ai vu l'assassin qui veut les tuer comme il a tué leur père I
Elle était sous l'impression d'un cauchemar. Son pas chancelant se dirigea vers la fenêtre, qui donnait sur la cour où les valets de Johann Spurzheim. d'après ses ordres transmis par Caffarelli préparaient sa chaise. Maria continuait en marchant :
— Il est là ! c'est là que mon rêve me l'a montré !
Berta quitta son rouet pour aller à elle. La comtesse mit ses deux mains au-devant de ses yeux, comme pour fuir une épouvantable vision.
— Le voilà ! le voilà ! dit- elle : c'était vrai !
Johann Spurzheim, soutenu par deux valets, descendait le perron pour gagner sa chaise. La vieille Berta mit son œil aux carreaux.
— Je le reconnais celui-là ! dit- elle en se parlant à elle-même. La comtesse s'éloigna d'elle avec horreur.
— Ah ! répéta-t-elle et sa voix était comme un râle, tu reconnais David Heimer !
Berta fit écho :
— David Heimer !
Et toutes deux, folles qu'elles étaient, croisaient leurs regards pleins d'égarements. Berta pressa son front à deux mains.
— Où est ma mémoire? murmura- 1- elle.
— - Moi, je me souviens ! moi, je me souviens ! disait la comtesse. C'était la nuit. Il vint dans ma chambre; il me dit : Veux- tu te venger de celui qui t'a pris tout ton bonheur?...
— David Heimer ! répéta encore Berta, Puis elle ajouta :
— Bianca la fille de ma fille n'est pas encore vengée ! La comtesse tomba sur le sol.
— Oui.... oui... prononça- t-elle entre ses dents serrées; Bianca Giudicelli ! La nourrice infidèle que David Heimer fit disparaître...
La taille voûtée de la centenaire craqua en se redressant tout d'un coup. Ses yeux flambèrent. Elle dit :
— Je vengerai la fille de ma fille !
Puis elle saisit le bâton qui l'avait soutenue pendant son long voyage et se dirigea vers la porte.
— Et moi ! et moi ! criait la comtesse en faisant effort pour se relever; il va les tuer ! il va tuer mes enfants ! Dieu me l'a dit en rêve !
Berta revint sur ses pas. Elle s'agenouilla auprès de sa maîtresse.
— Veuve de Mario Monteleone, dit-elle à haute voix, appuyez-vous sur mon bras. La force que j'ai n'est pas à moi : c'est Jésus, fils de Marie, qui me la donne. Je vous défendrai, je vous vengerai, je mourrai !
Elle tendit une main à la comtesse, de l'autre, elle appuya son rosaire contre ses lèvres en disant :
— Je suis le châtiment qui marche. Où il est, j'irai !
LA MONTAGNE ET LE VOLCAN l8=