‹ Le prince CoriolaniChapitre 5 sur 29 · LE GANT DE LORÉDAN DORIA · texte numérisé non relu

LE GANT DE LORÉDAN DORIA

— Corps deBacclius ! grondait le colonel San Severo, derrière Armellino et Pisani, comme lui Compagnons du Silence, je deviendrai enragé si vous ne me laissez pas étrangler ce marquis de malheur !

— C'est l'ordre du Maître, répondit le vieux Massimo Dolci en se tournant vers lui à demi.

La princesse de Saleme frémissait de colère. Cette scène en présence d'une telle réunion de princesses, filles et brus du roi, avait assurément un caractère inexplicable. Ce n'était pas le hasard qui en pouvait favoriser seul les offensants développements, il fallait qu'autour de cet insulteur il y eût une protection cachée. La princesse entendit une voix supphante à son oreille, elle se retourna. Angélia s'affaissa dans ses bras en murmurant :

— Madame, Lorédan Doria, mon frère, est l'ennemi du prince Fulvio Coriolani !

Ce fut un trait de lumière pour Marie-Clémentine d'Autriche. Elle se leva, cherchant de l'œil quelque haut dignitaire qui pût exécuter ses ordres. Nina, qui continuait de s'éventer d'un air de complète indifférence, lui dit :

— Altesse, s'il m'était permis de vous donner un conseil, je vous dirais de garder le sUence.

— Puis-je souffrir qu'en ma présence?... commença la fière Autrichienne.

— Altesse, interrompit la zingara, le prince votre époux est là, je viens de le voir.

— Si le prince de Salerne juge à propos de se taire...

— Le prince royal est présent aussi, interrompit encore Nina.

— Quand bien même...

— Altesse, veuillez regarder, vous reconnaîtrez le roi derrière le marquis de Malatesta.

La princesse retomba sur son siège. Elle avait en effet reconnu le roi.

Il était facile de voir, du reste, que les sentiments de l'assemblée avaient changé. On écoutait avec plus d'intérêt curieux que de colère. La nouvelle que les personnes royales étaient présentes sous le masque avait circulé de bouche en bouche. Cela ôtait à chacun toute part de responsabilité : personne ne se sentait appelé à être juge là où était le roi, mais cela augmentait dans une énorme proportion l'intérêt de la scène.

Ce n'était plus ici un duel ordinaire, tel qu'on en peut voir tous les jours dans ces hauts lieux, où les intérêts et les passions se choquent incessamment, il s'agissait d'un de ces solennels combats où la lice est publique, où les trompettes sonnent la fanfare aux quatre vents du ciel : l'ancien « j ugement de Dieu ». Car il arrivait souvent, dans ces solennités éclatantes, qu'il n'y eût de présent que l'un des champions, et le mot qui exprime ce fait est resté dans le vocabulaire moisi de nos gens de loi : l'autre champion faisait défaut, comme Fulvio Coriolani.

Tout ce qui restait de noble foule au palais Doria s'était massé dans les deux salons de l'Albane et du Giorgione. Les convives de ce festin de haine qui avait eu Ueu la veille, chez le Malatesta, avaient souhaité un éclat. Ils réussissaient au delà même de leurs vœux.

Cependant un grand silence régnait dans les deux salons et dans les galeries voisines. Les indifférents se taisaient désormais. On attendait. Il fallut qu'un des conjurés se dévouât pour donner au Malatesta la répUque nécessaire.

— Quand on accuse un absent, dit Colonna, de vagues allégations ne suffisent point...

— Te fais-tu le défenseur du Coriolani, Prosper Colonna? interrompit Malatesta; je vais te répondre, car depuis trop longtemps je cherche ici à qui parler. Mes allégations, comme tu les appelles, recouvrent des faits positifs, mais pour plaider une cause, il faut un tribunal. J'espérais ici l'auguste présence de Sa Majesté; j'aurais parlé mieux devant le roi.

Tout le monde savait que le roi était présent, il y eut un long murmure; mais aucune voix ne s'éleva, parmi les invités du palais Doria, pour dire : « Le roi est là. » L'étiquette, là-bas, est de respecter l'incognito royal. Ce fut le roi lui-même, ce vieillard drapé dans un domino noir, qui était derrière Malatesta; ce fut le roi qui lui toucha l'épaule, et dit tout bas :

— Marquis, vous avez ici des juges. Puisque vous voulez parler devant le roi, parlez !

Il était dans le rôle de Malatesta de feindre un vif étonnement, mais il n'eut pas le temps de faire beaucoup de grimaces. Le roi poursuivit :

— Ne vous retournez pas et venons au fait ; j'ai hâte!

Il y avait de l'émotion dans l'accent du roi, Malatesta le sentit, mais ses vaisseaux étaient brûlés et surtout sa leçon était faite. Il se retourna à demi et comme involontairement, malgré l'ordre de Sa Majesté. Son regard chercha du courage dans les yeux de Sampieri, son compère, et après s'être recueilli un instant, il commença :

— Puisque ceux qui sont autour de moi désirent que je m'expUque, je le ferai, bien que je ne sois point préparé, et que je n'aie point l'habitude de la parole. Je n'ai qu'un vœu, c'est que le Coriolani paraisse au milieu de nous avant que je n'aie dit tout ce qui le condamne et tout ce qui le déshonore. Sa besogne nocturne doit être finie. S'il a ici des amis, qu'on l'avertisse et qu'il \denne ! J'ai dit et je répète que Fulvio Coriolani a volé son nom; j'ai dit et je répète que Fulvio Coriolani est un malfaiteur déguisé en gentilhomme, le complice du baron d'Altamonte, un des mem-

bres de cette association mystérieuse et sanguinaire ; les Compagnons du Silence !

Un cri étouffé se fit entendre dans la partie du salon où étaient les princesses : Angélia Doria se débattait contre une violente attaque de nerfs. Nina Dolci s'élança vers elle et la prit entre ses bras.

— Ne crains rien, lui dit-elle à l'oreille.

Lorédan Doria, qui avait quitté sa place, fit un pas vers sa sœur. Il s'était démasqué, depuis que le roi avait ordonné au Malatesta de parler. Sans le vouloir et sans le savoir peut-être, il se rapprochait peu à peu du centre du cercle.

Le marquis de Malatesta avait prononcé ses dernières paroles d'un ton assuré. L'émotion de l'assemblée était muette. En somme, personne ne pouvait dire le passé de ce brillant prince Coriolani. C'était comme un météore éblouissant qui éclairait la cour de Naples depuis quelques mois, mais d'où venait-il? La faveur du roi et de la famille royale lui valait une généalogie : c'était tout. Ces météores sortent toujours des nuées. Le roi écoutait, immobile, sous le vaste capuchon de son domino. Aucun de ceux qui l'escortaient n'avait fait un geste.

Vis-à-vis du roi, Armellino, Hercule Pisani et le riche Massimo Dolci se tenaient impassibles. On eût dit qu'ils étaient parfaitement étrangers à ce qui se passait. L'autre Chevalier du Silence, au contraire, le colonel San Severo, se démenait et murmurait :

— Où cela va-t-il nous conduire? je ne sais pas me battre à coups de langue, mais si celui-là est un espion de police, Corner, tu dois le savoir?

L'intendant Armellino, répondant à ce nom de Corner, lui commanda bouche close de par la volonté du Maître. A quelques pas de là, Pietro Falcone, les bras croisés sur sa poitrine, accomplissait en conscience les ordres de Johann Spurzheim : il observait.

— C'est bien ! dit Sampieri à Malatesta qui reprenait haleine : arrive au fait tout de suite !

Malatesta promena son regard sur l'assemblée et reprit d'un ton calme ;

— Vous avez tous été surpris, seigneurs et nobles dames, de voir disparaître cette nuit, Fulvio Coriolani, au milieu d'une fête dont il était en quelque sorte le héros. Il ne pouvait pas ne point sortir. La ténébreuse confrérie à laquelle il appartient punit de mort la moindre désobéissance. Il a reçu un message à la fin du repas; il est parti; depuis ce moment, il m'appartient; je l'ai fait suivre; je sais ce qu'il a fait.

— Qu'a-t-il tait ? demanda le roi.

• — Tout le monde sait, répondit Malatesta qu'un homme a été assassiné cette nuit sur la plage de la Marinella, au pont de la Madeleine. Le bruit a couru que cet homme assassiné était le prince Coriolani. Les improvisateurs l'ont dit sur la place publique, ici même, dans ce palais Doria qu'il a souillé si longtemps de ses assiduités, on l'a répété, et j'ai vu pâlir cette belle, cette pure jeune fille...

— Je te défends, marquis Malatesta, interrompit tout haut le comte Lorédan, de faire aucune allusion à Angélia Doria.

La princesse de Salerne serra la main d' Angélia.

— Vous aviez mal jugé votre frère, lui dit-elle. Une voix s'éleva et dit :

— Bien parlé, Loredano !

Meux que personne, Malatesta eût pu affirmer que cette voix appartenait au roi. Un nuage passa au-devant de ses yeux.

— Le misérable les a ensorcelés tous ! gronda-t-il.

— Courage, marquis! souffla Sampieri; nous le tenons! Malatesta rassembla toute sa fermeté pour continuer :

— Pourquoi a-t-on dit que l'homme assassiné au pont de la Madeleine était Coriolani? parce que Coriolani avait été vu sur la plage de Marinella, causant avec un inconnu en costume de matelot... jusque-là, point de crime, n'est-ce pas ? Mais qui était ce matelot? Ce matelot, du nom de Sansovina, le ministre d'État pourra vous le dire, montait une barque amarrée à la plage et cette barque attendait un passager qui devait faire voile vers les côtes de France. Le nom du passager, vous l'avez deviné : c'était Felice Tavola, autrement dit le baron d'Altamonte.

L'homme qui était auprès du roi se démasqua. Chacun reconnut François de Bourbon, l'héritier du trône.

— Découvrez votre visage, seigneur, dit-il à son voisin de droite.

Le masque de celui-ci, détaché, laissa voir les traits du seigneur Carlo Piccolomini, ministre d'État. Le prince royal ajouta :

— Veuillez parler, je vous prie.

• — Altesse, répondit Piccolomini, le marquis de Malatesta n'a dit jusqu'à présent que la vérité : le matelot Sansovina nous a échappé, mais il montait une barque destinée à favoriser l'évasion d'Altamonte. Vers onze heures, la barque se voyant observée, a levé l'ancre pour faire le tour des ports et mouiller de l'autre côté de la ville.

— Voilà qui est étrange ! dit-on de tous côtés dans les salons. Nina Dolci glissa à l'oreille d'Angélia.

— Je te jure, sur ma part de paradis, que quiconque s'attaquera à Fulvio Coriolani sera brisé !

Les paroles du ministre d'État avaient cependant produit grand effet. En les écoutant, l'intendant second de la police royale avait laissé échapper un mouvement de surprise. Ce fut, du reste, l'affaire d'une seconde; l'instant d'après Visconti-Ârmellino avait repris son attitude indifférente entre ses deux compagnons impassibles. Seul, le colonel San Severo, courbant sa haute taille pour mettre sa bouche au niveau des oreilles de ses amis, répétait d'un ton de stupéfaction profonde :

' — Comment diable celui-là peut-il en savoir si long !

Pietro Falcone, l'observateur, commençait à le regarder du coin de l'œil.

■ — Je suis heureux, continua Malatesta d'un air déjà triomphant, que Son Excellence le seigneur Carlo Piccolomini, ait daigné corroborer mon dire de son irrécusable témoignage. Je ne m'attendais pas à recevoir cette aide, et, si j'ose ainsi m'exprimer, je n'en avais pas besoin. Ce qui me reste à révéler, en effet, sera public demain et contient des griefs bien fiytrement importants. Cet homme, que je suis forcé d'appeler Coriolani

jusqu'à ce que la suite nous ait appris son vrai nom de malfaiteur, a commis cette nuit un assassinat, peut-être deux...

Le salon entier s'agita. Angélia Doria poussa un grand soupir et s'évanouit dans les bras de la zingara. On vit alors quelque chose de singulier : La princesse de Saleme, qui, parmi les jeunes filles et brus de roi, était la favorite, traversa toute la largeur du salon, appuyée sur le bras du comte de Castro Giovanni. Elle vint jusqu'au souverain et lui baisa la main en disant :

— Mon père, je vous prie, au nom de votre tendresse pournous toutes, de faire cesser cet odieux scandale !

Le roi l' écarta froidement et dit à Malatesta :

— Poursuivez !

— Un assassinat, j'en suis sûr, reprit l'accusateur; Altamonte est mort : j'ai vu son cadavre : une balle lui a traversé le cœur. Deux assassinats, je le crois : car l'homme dont on a versé le sang au pont de la Madeleine était un Compagnon du Silence.

— Cela est vrai, dit le Ministre d'État, mais comment le savez-vous? • — Oui! s'écria San Severo involontairement, comment le sait-il? Carlo Piccolomini dirigea sur lui un regard perçant qui embrassa du

même coup Massimo Dolci et le cavalier Hercule Pisani, puis il se pencha à l'oreille du roi et ceux qui étaient tout proche crurent entendre le nom de Johann Spurzheim.

Cet incident donna au Malatesta le temps de se reconnaître. On ne s'avise jamais de tout : Il n'avait point préparé de réponse pour la question qui lui était faite.

Le vieux Massimo Dolci marcha sur le pied de San Severo, et lui dit,

— Toi, veux-tu être pendu au point du jour à la potence dressée pour Fehce Tavola?...

Malatesta poursuivait parlant au ministre :

— Comment je sais cela. Seigneur? Je sais encore autre chose : des chosesqui, peut-être, vont vous surprendre, vous qui veillez à la sûreté des personnes royales. Jusqu'au dernier moment, la Confrérie du Silence a entretenu le baron d' Altamonte dans l'espoir d'être délivré; on lui avait fait parvenir une hme, et les mesures étaient si bien prises, qu'il se serait évadé ce soir par l'ancienne galerie communiquant avec les caveaux de Saint- Jean-le-Majeur, si le gouverneur de Castello-Vecchio ne l'eût tranféré tout à coup dans les cachots de la tour supérieure. Ses compUces ont appris cela. Il a été convenu que Tavola serait délivré de \dve force ou assassiné dans son cachot. C'est la règle; à la dernière heure, les plus endurcis font parfois des aveux. Il faut éviter cela.

L'un des maîtres du Silence a donc été choisi pour accomplir ce tour de de force de pénétrer dans la forteresse malgré la garnison décuplée, malgré les postes et les patrouilles qui en défendaient toutes les avenues. Il fallait pour cela un démon : Ils avaient Coriolani ; la forteresse a été escaladée 1

Pietro Falcone fit un mouvement. Nina dit :

— Altesses, quel va être le châtiment de ce fou?

Les princesses ne firent point de réponse. Elles ne croyaient point encore mais chacune d'elles pensait :

— Pas une voix ne s'élève pour défendre le prince Fulvio, qui est le favori du roi !

Certes, il y avait là un symptôme bien étrange, et devant ce symptôme, l'apparente extravagance de l'accusation disparaissait en grand partie. Les amis de Malatesta travaillaient, disant : « Qui eût jamais cru cela? » Et Sampieri, triomphant murmuraient :

— Courage, marquis !

Ce n'était pas le courage qui manquait au Malatesta.

— La forteresse a été escaladée, répéta-t-il, le seigneur Piccolomini sait cela. Ce que son Excellence ignore peut-être, c'est que le bandit a trouvé vide le cachot de son camarade.

— Qui appelez-vous le bandit? demanda le ministre d'État.

— Coriolani, répondit sans hésiter Malatesta; il est arrivé un instant trop tard. L'alarme a été donnée; deux mille hommes ont poursuivi un seul homme et ne l'ont pu saisir. Je vous dis que ce mannequin dont on a fait frayeur aux enfants et aux femmelettes, Porporato a volé son sceptre et sa couronne. Le vrai roi des brigands du royaume de Naples n'est pas Porporato, c'est Coriolani !

— Avez-vous achevé? demanda le ministre d'État.

— Non, seigneur, et vous vous en doutez bien, puisque, depuis dix minutes, j'entends bruire les baïonnettes dans les jardins de ce palais où naguère tout était joie et paix. Je n'ai pas fini, puisque je n'ai point dit comment Coriolani a tué lâchement son frère et ami le baron d'Altamonte.

— Dites-le ! ordonna le ministre d'État.

— Le baron d'Altamonte, répondit le marquis, est sorti du Castel- Vecchio à onze heures de nuit. Comme on savait que Votre Excellence était au palais Doria, on l'a conduit à la maison du Seigneur Johann Spurzheim, à la piazza del Mercato. Je n'apprendrai à personne que le cabinet du seigneur Johann Spurzheim est précédé d'un couloir long et obscur, percé au travers des bâtiments de son hôtel. On a vu entrer le baron d'Altamonte dans ce couloir, on en a vu ressortir le prince Coriolani, portant un cadavre sur ses épaules. J'ai mes témoins.

— Accusez-vous le seigneur Johann Spurzheim? demanda Piccolomini.

— A Dieu ne plaise! répliqua Malatesta; j'accuse Fulvio Coriolani et je n'accuse que lui ! Fulvio Coriolani a payé sa dette aux Compagnons du Silence; il fallait que cette nuit son ami Altamonte fût libre ou mort. Il n'a pu le délivrer, il l'a assassiné !

Malatesta se tut. Cette grande et sourde rumeur que la curiosité avait comprimée, s'éleva de nouveau. Il ne faudrait pas se placer au point de vue de nos mœurs françaises pour juger l'accusation portée ici. Chez nous, ces choses arrivent, et personne n'a oublié la fameuse aventure du colonel forçat Pontis de Sainte-Hélène, mais ce sont des exceptions si rares qu'elles tombent tout naturellement dans le domaine de l'invraisemblance. Là-bas, il n'en est pas ainsi : la constitution physique du pays, le caractère des habitants, la faiblesse des gouvernements, et je ne sais quelle tradition qui donne à ce métier de brigand une couleur presque épique, se combinent

pour relever le bandit au point d'en faire une manière de seigneur. L'Apennin a ses annales qui fourmillent d'exemples pareUs.

L'entreprise du Malatesta et de ses compagnons n'était donc en soi ni absurde ni dépourvue de chances de succès. Seulement, ils s'attaquaient à forte partie, et bien qu'il y eût dans leur allégation une certaine solidité prouvant qu'ils ne frappaient point au hasard, restait une question à laquelle le marquis n'avait point répondu.

— D'où savez- vous cela? avait demandé le ministre d'État.

Le colonel San Severo n'aurait pas été embarrassé pour répondre, car en ce moment même il disait à ses confrères, qui lui faisaient tous signe de garder le silence :

— C'est un tour de ce coquin de David Heimer ! , L'ancien Luca Tristany n'était certes pas seul ici à deviner la main

crochue de Johann Spurzheim. Trois fins matois comme les cavaHeri ferrai, Marino Marchesse, Policeni Corner et le vieil Arnato Lorenzo, qui étaient devenus : l'intendant ArmeUino, le cavalier Pisani et le banquier Dolci, devaient, à plus forte raison, reconnaître la griffe du directeur de la police en cette affaire, mais leur rôle était, à ce qu'il paraît, de s'abstenir.

Piccolomini se retourna vers les personnes royales qui le suivaient et parut prendre leurs ordres. On les vit s'entretenir un instant à voix basse. Au camp des princesses, c'était le silence de la stupeur. AngcUa Doria reprenait ses sens dans les bras de Nina .

— Qu'ont-ils dit? demanda- t-elle ; a-t-on souffert leurs infâmes calomni» nies?

Nina répondit :

— As-tu vu le soleil sortir des nuages après la tempête? tu vas voir Fulvio ! il vient.... je le sens venir !

Mais ce qui certes, eût attiré vivement l'attention de cette noble foule, si chaque groupe agité et bavard n'eût discuté avec chaleur dans tous les coins des deux salons, c'était une scène rapide et haut montée q,ui avait lieu entre le Malatesta et son voisin Sampieri. Depuis le moment où Malatesta avait cessé de parlera l'assemblée, ils s'entretenaient à voix basse de la question posée par le ministre.

— Ne puis-je dire la vérité? demandait le marquis; nepuis-je montrer l'écrit anonjTne que j'ai reçu cette nuit?

— On ne croit pas aux écrits anonymes, répliqua Sampieri.

— Cependant...

— Je ne te fais qu'une question : toi-même, y crois-tu? Malatesta sembla hésiter.

— Crois-tu, comme le dit ta lettre anonyme, que Fulvio Coriolani, ami du roi, fiancé de la comtesse Doria, ait quitté ce palais pour assassiner Felice Tavola? Crois-tu que Fulvio Coriolani soit Compagnon du Silence?...

— Non, sur ma foi ! répondit enfin Malatesta; je ne le crois pas ! Et pourtant, je donnerais trois palettes de mon sang pour que cela fût !

— Qui le croira si tu ne le crois pas ?

— Alors, que faire ?

Leurs voix baissèrent davantage. ' ' ' <

— Tu as juré, reprit Sampieri, de le déshonorer ou de le tuer au prix de ta vie ou de ton honneur. Ta vie n'y peut rien... on te demande ton honneur.

— Explique-toi !

Un instant ils parlèrent si bas, que le murmure même de leurs voix ne s'entendait plus.

— Jamais ! s'écria tout à coup le Malatesta, dont les yeux brûlèrent, je ne ferai jamais cela !

— Marquis Malatesta, dit en ce moment le ministre Piccolomini au milieu d'un grand silence, d'où tenez-vous les faits que vous avez avancés?

— De bonne source. Excellence ! répondit le jeune marquis d'un air farouche.

La sueur lui perlait aux tempes. Il était aisé de voir qu'un combat terrible se Uvrait en lui. Cela n'échappait point aux assistants, chez qui la réaction se faisait.

— Il ne peut pas répondre ! s'écria le colonel San Severo le premier. Et dix voix répétèrent :

— Il ne peut pas répondre !

— Tu agonises, Malatesta ! murmura Sampieri.

— Ceci a trop duré ! dit le prince royal.

Et la princesse de Saleme, honteuse peut-être d'avoir été un instant ébranlée, s'écria :

— J'espère que le châtiment de cet homme sera exemplaire !

— Malatesta ! murmura encore Sampieri, tu n'as pas désormais deux secondes pour choisir entre la vie et la mort !

Malatesta était livide, et l'écume revenait au bord de ses lèvres.

— Répondez ! dit pour la seconde fois Piccolomini; vous avez entendu, chacun croit que vous ne pouvez pas répondre 1

Et la rumeur de grandir. Les amis de Malatesta baissaient déjà la tête et Sampieri lui ghssa à l'oreille :

— Ci-git Malatesta, mort de peur !

A ce dernier coup, le marquis se redressa enfin, et ce fut en effet comme un mort sortant du sépulcre.

— Sois donc content, dit-il à son complice, ma haine est plus forte que mon honneur ! . . .

Et il parla. Les anciennes éditions de mon livre contenaient sa réponse au ministre d'État, expliquant comment il avait su. C'était une page terrible empruntée à l'histoire de cette furieuse fohe que les Italiens appellent la Vendetta. J 'ai essayé de purifier cette page, j e n'ai pas réussi, je la supprime

— Lâche ! dit Nina Dolci, quand Malatesta eut achevé.

Pietro Falcone avait fait un pas en avant, non point pour écouter mieux, mais pour regarder un domino de haute taille qui venait d'apparaître en face de lui. Les princesses avaient quitté leurs sièges; il y avait dans les deux salons un tumulte inexprimable.

Malatesta, qui chancelait, soutenu par Sampieri, vit devant lui tout à

coup découverte la figure hautaine du comte Lorédan Doria, son cousin. Celui-ci ôtait son gant avec lenteur et dit :

— Où le roi a son masque, il n'y a pas de roi. Malatesta, tu as menti ! Malatesta, tu as calomnié ta sœur, et puisqu'elle n'a plus de frère, moi, Doria-Doria, chef de la famille, je deviens son père, et je la venge d'une infâme accusation !

Il leva le bras et lança son gant au \'isage du marquis, tandis que les princesses et la foule criaient unanimement :

— Bravo ! Loredano ! Bravo ! Bravo !

Mais le gant ne toucha pas le visage de Malatesta; une main l'arrêta au passage. Cette main était celle de ce domino de grande taille que Pietro Falcone examinait depuis quelques instants avec une si vive attention. Personne autre ne l'avait remarqué jusqu'alors. Tenant d'une main le gant de Loredano, il rejeta de l'autre en arrière son vêtement de soie flottante, et parut en riche costume de cour. Ce fut comme un violent coup de de théâtre.

Les cris se turent, et toute fièvre tomba pour un instant à la vue de ce magnifique jeune homme : taille de héros, tête de roi qui découvrait inopinément la fierté de son visage, où glissait un calme sourire. Un nom courut d'une extrémité à l'autre des salons, et ce fut une large rumeur où il y avait de l'admiration, de l'envie et du respect. On disait :

— Coriolani ! le prince Fulvio Coriolani !

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