LE LIVRE DE L' AVENIR
La zingara reprit :
On dit qu'il se passa de mystérieuses choses dans ce cachot où était mort le premier grand maître des chevahers du fer. J'ai ouï raconter par les gens du sud que le saint Monteleone apparut à Beldemonio. et qu'il traça d'une main lumineuse, sur le mur du cachot, des caractères inconnus. Ceci est la fable. La vérité est que peut-être Monteleone, prévoyant sa fin tragique, avait laissé quelque signe incompréhensible au vulgaire sur les murs de sa prison. La confrérie du Silence a sa langue et son alphabet. Les dossiers de la police le disent.
Beldemonio ne devait quitter son cachot que pour aller à la mort. Il en sortit vivant avec le secret du Silence. Beldemonio avait deviné l'énigme posée sur la muraille. Beldemonio avait trouvé, enfoui dans le sol même du cachot, le testament du saint Monteleone...
...Quelques mois auparavant, un soir que Fiamma et son frère laissaient dériver leur barque sur les flots du golfe de Tarente, non loin de l'embouchure de l'Ardano, ils entendirent des cris de détresse au large. Il y avait là un navire silicien où le capitaine était en train de faire donner la calata umida, à l'un des matelots. La Calata umida, ainsi nommée par opposition au supplice mortel de la calata secca, est une de ces barbares tortures qui se conservent en dépit de toute humanité dans la marine du Levant. Dans la cale sèche, on ne relève guère qu'un cadavre mutilé affreusement, mais il faut parfois trois ou quatre cales mouillées pour venir à bout d'un homme robuste.
Quand le frère et la sœur arrivèrent dans les eaux du navire sicilien on était à la seconde épreuve, le marin avait résisté à la première. Il avait encore la force de crier et de demander pitié. Fiamma et Beldemonio entendirent le bruit de sa seconde chute. Le mouvement imprimé à la mer fit danser leur barque. Beldemonio tira son poignard qu'il mit entre ses dents et plongea tête première.
L'officier de quart commanda la manœuvre pour remonter le patient. On guinda le câble qui vint en grand. Il n'y avait plus rien au bout. Beldemonio l'avait coupé sous l'eau avec son poignard, après avoir débarrassé le matelot du boulet de quarante-huit attaché à ses pieds. Au premier cri d'étonnement des marins siciliens, Beldemonio amenait le pauvre patient sous la barque et Fiamma l'aidait à le hisser à bord. La barque put
s'éloigner à force de rames. Le patient avait nom Ruggieri. Sa vie est à Beldemonio. Il est comme Cucuzone dévoué jusqu'à la mort.
Ils étaient donc là trois personnes qui erraient autour du Pizzo, pendant la captivité de Beldemonio, comme des âmes en peine : Fiamma, Cucuzone et Ruggieri. Fiamma par\dnt à s'introduire dans la forteresse. Elle put faire tenir au captif une lime et une lettre. Cucuzone escalada les murailles réputées infranchissables du château et attacha une corde aux barreaux de Beldemonio. Ruggieri attendait au bas de la falaise dans une barque. Ainsi Beldemonio recouvra sa liberté.
— J'ai une mission désormais ici-bas, dit-il à ses libérateurs.
Mais il fut du temps avant d'accomplir les dernières volontés du saint Monteleone. Pendant six ans qui s'écoulèrent après son évasion du Pizzo. Beldemonio combattit. Son ennemi était le bourreau. Vingt fois, il vint, bravant les haie? des soldats, hérissées de baïonnettes, autour de l'échafaud, et la hache ne but pas le sang...
Ce fut en 1S17 qu'il reçut pour la première fois le nom de Porporato, et ce nom ne lui \int pas du féerique « château de Poui-pre », ancien palais des rois zingares, retrouvé par lui, selon la prophétie du Djâbel, le grand Scorpion, dans les gorges supérieures du mont Sila, et dont la possession le faisait véritablement maître de l'Apennin.
Un jour, à Cerignola, les gens du roi avaient dressé l'échafaud pour le vieux contrebandier Isaac Eirbante. Isaac était juif. Il n'avait point le prêtre consolateur pour l'accompagner au sommet de la montée fatale. Le peuple se lamentait voyant cette pauvre taille courbée par l'âge et cette barbe blanche. Tout à coup le bruit se répandit qu'un cardinal venait par la route d'Ascoli. On avait vu de loin son manteau de pourpre et sa barrette écarlate.
L'exécuteur brandissait déjà son glaive au moment où le prétendu cardinal débouchait sur la place de Cerignola.
— Il va convertir le juif! disait-on, brava Eminenza ! L'Eminence monta en effet sur l'échafaud, saisit dans ses bras raus-
culeux le pauvre juif garotté, et l'enleva sous les yeux de l'exécuteur stupéfait. Et le peuple de crier :
— Bravo ! Porporato !
Isaac Birbante, couché en travers du cheval de Beldemonio, galopait déjà sur le chemin de la montagne... On suivit Porporato; on essaya de décou\Tir sa retraite, mais toutes les recherches furent inutiles. Le hasard seul ou la trahison pouvait faire que ce bizarre chemin qui mène au château de Pourpre fut découvert. Or, le hasard est avec Porporato ; il a son étoile. Et, quant à la trahison, il la défie. Ce ne sont pas des serviteurs qui sont autour de lui : ce sont des séides fanatisés.
Ses compagnons furent tout d'abord au nombre de quarante, et n'ont jamais dépassé ce chiffre avant qu'il ne se fit maître du Silence. Maintenant il commande à une innombrable armée... Il fit boucher les issues de sa mystérieuse gorge à l'aide de quartiers de roc. ne gardant que les deux galeries souterraines dont l'une donne au versant sud-est de l'Apennin, l'autre au versant nord-ouest. L'ouverture de ces galeries est cachée
56 LE PRINXE CORIOLANI
dans les rochers et les broussailles. Elles sont défendues par des grilles transversales et par des précipices que l'on franchit à l'aide de pontslevis. . .
En 1921 Porporato vit celle qui devait changer ses destinées, et jeter dans son âme le germe d'une ambition nouvelle. EUe brillait à la cour, il voulut être de la cour, il voulut être prince, parce qu'elle était princesse. Le testament du saint Monteleone dont il était détenteur, n'était pas encore exécuté. Porporato vint au Martorello dans un double but, et cette fois Fiamma n'était point du voyage...
La voix de Nina, depuis quelques minutes, s'affaiblissait graduellement. Elle arriva jusqu'au murmure. Angélia Doria sommeillait, la tête appuyée sur son bras. Les premiers rayons du soleil frappaient la mousseline brodée des rideaux. Nina se leva sans bruit; elle se pencha au-dessus du lit de sa compagne.
— Ce fut toi, pauvre chère enfant, murmura- 1- elle, et dans sa voix il y avait de la compassion, ce fut toi, si belle, si douce, si pure, toi, la Doria, qui détourna le cours de sa vie. Dors tranquille et que Dieu te protège !
EUe eut un pâle sourire et déposa un baiser sur le front d' Angélia endormie en laissant tomber ces mots :
— Moi, je suis la sœur de son âme. Je sais prier Dieu maintenant et la sainte Vierge-mère, mais les filles de ma race lisent malgré elles-mêmes dans le livre de l'avenir. Le livre l'a dit : d'autres seront fiancées à son bonheur, moi, j'aurai son malheur et sa mort... Ce sera pour moi son dernier soupir et son dernier sourire !
L'instant d'après une voiture emporta Nina au galop vers ce palais de la rue de Capodimonte, d'où Beldemonio était parti cette nuit pour se rendre à la fête de Lorédan Doria. La porte s'ouvrit au-devant d'elle, et les nombreux valets lui Hvrèrent passage comme à la maîtresse de céans. Elle entra sous la voûte de marbre blanc, au frontispice de laquelle cette inscription était tracée en lettres d'or : palais coriolani. Elle monta l'escaUer tout embaumé de fleurs, et dit à un valet :
— Que personne n'entre chez moi.
Elle gagna une chambre presque nue dont l'aspect rappeflait l'intérieur d'une tente. Il y avait un crucifix; Nina s'agenouilla et pria. Mais elle nous l'a dit; la fille de Bohême n'était pas morte en elle. Auprès du prie- Dieu même se trouvait un jeu de tarots épars. Nina le rassembla.
C'étaient toutes cartes fort différentes de celles que l'usage a consacrées chez nous. EUes portaient chacune plusieurs figures avec des légendes en langues rômi. Nina les battit et les étendit devant elle, trois par trois.
— Je n'ai jamais osé... murmura- t-elle d'une voix tremblante; mais puisque sa mort m'appartient, il faut que je sache l'heure de sa mort !
Son doigt compta les cartes, disposées comme nous l'avons dit. Elle les reprit neuf par neuf et les mêla sept fois, puis elle les aUigna sur un seul rang et les consulta d'un regard rapide. Ses deux bras tombèrent.
— Sept jours ! dit-elle; si peu ! c'est impossible !
Elle reprit ses cartes et les disposa de nouveau après les avoir battues. Tout son corps tressaillait pcir soubresauts violents. Quand les cartes furent
alignées, elle ferma les yeux, comme si elle eût craint de lire l'arrêt rendu par l'oracle. Enfin elle regarda, et répéta :
— Sept jours ! mon Dieu ! rien que sept jours !
Ele ne voulut point croire encore. Elle recommença une troisième fois. Les cartes redirent leur arrêt inflexible.
— Sept jours ! sept jours ! sept jours !
La zingara resta longtemps immobile et comme anéantie. L'idée de cette menace mortelle dont l'échéance était si prochaine la brisait. Mais bientôt il y eut autour de sa lèvre le reflet d'un sourire; ses yeux se rarùmèrent; elle reprit ses cartes et les disposa pour la quatrième fois.
— Pour moi ! murmura- 1- elle en se penchant avidement au-dessus des tarots.
Et son visage brilla tout à coup d'un éclat radieux, tandis qu'elle levait son regard vers le ciel, en disant du fond de son coeur consolé :
— Dieu est bon ! Sept jours, moi aussi ! Nous mourrons ensemble !
BERTA GIUDICELLI
Nous verrons le jour se lever, ce matin, dans deux chambre bien différentes du frais réduit d'Angélia Doria. Revenons d'abord chez notre vieille connaissance David Heimer, directeur de la police napolitaine sous le nom de Johann Spurzheim. Ce galant homme avait la coquetterie de ne jamais admettre personne à son petit lever, sauf l'employé logé à l'étage supérieur où s'ouvrait la trappe. C'était Beccafico qui vaquait aux soins de sa toilette.
Ce matin-là, le seigneur Johann Spurzheim s'éveilla bien avant l'heure ordinaire; les premières lueurs du crépuscule apparaissaient à peine derrière les vitres de ses croisées. Il resta, selon sa coutume, dix minutes environ à se rendre maître de lui-même. Pendant ces dix minutes, il réfléchit et se sentit le cœur tout léger en songeant aux événements de la dernière nuit.
— Le plus fort est fait! pensa- 1- il; je n'ai pas tant regretté la pauvre Barbe que je l'aurais cru.
Après cette réflexion, il se sentit assez gaillard pour essayer de se retourner.
— Ouf! fit-il; chaque jour je me soulève avec plus de facilité, c'est évident; je suis dans un âge de crise, Quand ce sera fini je courrai comme un cerf, et si je meurs à cent ans, ce sera par suite de mes excès !
Il tourna enfin les yeux vers le seuil où le kin g' s- char le s et la pauvre Barbe, avaient rendu ensemble le dernier soupir.
— Il a dû bien souffrir, pensa- 1- il; la pauvre Barbe était brusque. Un craquement léger se fit entendre au-dessus de sa tête.
— Dormez- vous, Excellence? demanda une voix qui semblait sortir du ciel du lit.
— Non, non, mon garçon, répondit Johann, je suis là, éveillé comme une souris, leste et dispos. Dieu merci. Beccafico est- il arrivé?
— Pas encore, seigneur. C'est moi, Privato, qui étais de garde cette nuit à la boîte.
— Et qu'a-t-on jeté dans la boîte?
— On a jeté, répondit le commis, tous les rapports de ces messieurs sur la fête du palais Doria.
— Ah ! oui, ces messieurs ! fit Johann en riant; descends la manivelle, Privato.
Cette planchette, soutenue par quatre cordons de soie, que nous avons déjà NTi faire ofi&ce de poste aux lettres, lors de l'entrevue de Johann avec le docteur Pietro Falcone, se mit à descendre et vint s'arrêter à quelques pouces de la couverture.
— Vous n'avez besoin de rien, seigneur? demanda Privato.
— Non, mon cher garçon. As-tu entendu madame Spurzheim tousser hier au soir? C'était affreux, tu verras que nous la perdrons... Laisse aller (
Johann avait pris sur la planchette une poignée de papiers. La planchette remonta, tandis que Privato disait :
— Mes respects, seigneur !
Johann prit les papiers et les examina sommairement l'un après l'autre. Il riait sous cape et disait :
— Deux comtesrtrois barons, une vicomtesse ! et l'on prétend que la civilisation décroît dans notre belle ItaUe!... Voyons d'abord le travail du vieux Rigogho; c'est toujours rédigé avec soin, et cela ne coûte pas cher.
Il remonta sa lampe et ouvrit la première enveloppe.
— OJi ! oh ! fit-il dès qu'il eut parcouru quelques Ugnes, le Malatesta s'est conduit comme un digne petit marquis ! A un autre ! Voyons le comte Stellacci... Ah ! ça ! quel diable de bruit font- ils donc avec cet Anglais et son diamant? Faudra-t-il que je m'en mêle? Bon, voici une Anglaise, à présent ! L'Anglais a apporté à sa femme, Pénélope... Passons à la vicomtesse ! Oh le pathos féminin ! « Le prince Fulvio ressemblait à un immortel ! 1) Je me charge de démontrer qu'il est mortel, moi, et que la vicomtesse aiUe au diable !
Il froissa avec colère le troisième rapport de police qui était écrit sur papier satiné et parfumé. Le quatrième qu'il ouvrit ne fut pas achevé : il repoussa le tout avec fatigue.
— Nos Malatesta sont en prison ! grommela-t-il en tournant ses pouces sur sa couverture. Ce Beldemonio est vraiment fort! Il y a plaisir à faire la partie d'un semblable joueur !
Ses yeux se voilèrent. Il réfléchissait.
— J'aurais dû m'attendre à cette exhibition de la Famèse ! grommelat-il après un silence ; c'est dans les mœurs du personnage, qui est comédien jusqu'au bout des ongles ! Mais patience ! nous sommes sur des planches où il y a plus d'une trappe. Puisqu'il aime le bruit et l'éclat, je lui ménage une péripétie avec pétards, feux de Bengale, etc. Il aura la consolation de se faire applaudir en tombant au dénouement !
Il fit un effort pour se remettre sur son séant et n'y put réussir.
— Fin joueur ! reprit-il; belles cartes ! Il a pour lui toutes les princesses qui sont folles, et en première ligne la princesse de Saleme, quiestarchitoUe... Si je n'étais pas là, moi, le mourant immortel, il serait en vérité maître de Naples !
Une clé s'introduisit dans la serrure de la porte située derrière la tête du lit. La figure de Johann Spurzheim s'éclaira. Il frotta même un peu l'une contre l'autre ses mains, qui rendirent un bruit d'osselets.
— Voici mon ami Pietro Falcone, dit- il, qui arrive à point ; je commençais
à être embarrassé du corps de ma pauvre Barbe... Entrez, docteur, je me porte admirablement, ce matin.
C'était, en effet, Pietro Falcone, qui n'avait pris que le temps de passer son costume de ville.
— Avez-vous donc déjà des nouvelles de la fête, seigneur? demandat-il.
— Déjà? répéta Johann; bon ami, quand vous voudrez m'apprendre quelque chose, il faudra vous hâter davantage. Je sais tout... je sais même que vous avez failli tomber à la renverse quand vous avez vu face à face ce beau prince Fulvio Coriolani, mais ne portez plus de poignard avec vous dans le monde, cher docteur; il faut qu'un ami de Johann Spurzheim garde mieux le décorum.
— Quand j'ai vu cet homme... balbutia Falcone, dont les lèvres frémissaient.
— Bien, bien, ami ! nous avons tous nos petites rancunes. Cet homme vous a joué un méchant tour, je ne dis pas non...
— Et cet homme est inattaquable I s'écria le docteur.
— Plaît-il? fit Johann, qui eut ce sourire narquois dont l'expression était si particulière.
— J'ai vu, de mes yeux vu, s'écria Pietro Falcone; il est soutenu d'en haut, appuyé d'en bas...
— Ah ! povero ! Regardez- moi bien entre les deux yeux. Aujourd'hui, vous entendez? aujourd'hui, moi, pauvre fantôme qu'on ferait évanouir en soufflant dessus, je vais faire danser ce colosse comme une marionnette et deux carlins, sur les pieds, sur les mains, sur la tête, jusqu'à ce qu'il en -vienne finalement à se rompre le cou !
Falcone le regardait d'un air incrédule. Johann enfonça ses mains tremblotantes sous sa couverture en disant :
— Les matinées sont fraîches.
Puis d'une voix tout à coup attristée;
— J'ai fait une perte, Falcone; deux pertes, devrais-je dire, en comptant ma pauvre Barbe...
Le docteur tressailht. Ce souvenir s'était presque perdu au milieu des émotions de la nuit.
— Est-ce que madame Spurzheim?... commença- 1- il.
— Hélas ! oui, interrompit Johann; la voici là, dans ce coin, mon véritable et cher ami.
Falcone n'avait pas encore regardé de ce côté. Il recula de plusieurs pas à la vue du corps de Barbe, éclairé par le jour qui venait.
— Voyez- vous, docteur, reprit Johann, n'essayez pas auprès de moi des consolations banales. La pauvre Barbe avait des défauts, comme tout le monde, mais c'était une femrne au-dessus de son sexe...
Il s'arrêta et reprit d'un accent pénétré :
— Je me suis déjà occupé de l'enterrement, que je veux convenable, et même brillant. C'était une Monteleone, et je suis bien aise qu'on dise en voyant le convoi : Le seigneur Spurzheim a fait joliment les choses... Mais c'est mon pauvre petit chien qui va me manquer, docteur !
Falcone s'approcha du seuil.
— Pensez-\'ous qu'elle était venue pour vous tuer, demanda-t-il.
— Cela ne fait pas de doute, ami. Le chien a sauvé la \'ie de son maître. Emportez-les tous deux, j e vous prie, car le j our avance et l'on pourrait venir.
Une vive répugnance se manifesta sur le visage du docteur.
— Ami, lui dit paisiblement Johann, il ne faut rien me refuser. Si l'on venait à savoir jamais que la pauvre Barbe est morte pour avoir pris de ces pastilles, je serais forcé d'avouer que vous lui avez offert cette nuit certaine bonbonnière d'or.
— Quoi! s'écria le docteur, vous oseriez?...
— Dire la vérité? Toujours, ami, toujours. Chargez la pauvre Barbe sur vos épaules et reportez-la dans son lit; vous l'y arrangerez bien comme il faut, en plaçant près de sa bouche son mouchoir taché de sang. Par la même occasion, vous me rapporterez la bonbonnière.
Il ponctua ce petit discours par un geste qui n'admettait point de réplique. Pietro Falcone souleva le corps de Barbe, Johann le regardait et murmurait :
— Je croyais que cela m'aurait fait plus d'effet. Adieu, Barbe, adieu, ma chère amie !
Pietro Falcone disparaissait avec sa double charge. Johann se remit à tourner ses pouces par-dessus sa couverture. Quand Pietro Falcone revint, il lui dit :
— Asseyez- vous et causons : je vais vous donner mes instructions.
Dans l'entretien qui suivit, Pietro Falcone put reconnaître que le directeur de la pohce royale savait tout ce qui s'était passé à la fête du palais Doria. Johann savait, par exemple, que Falcone s'était approché du marquis de Malatesta et qu'il avait parlé bas au moment de son arrestation.
— Bien que je sois en général content de vous, ami, lui dit à ce sujet Johann, je vous blâmerai sur ce point particulier. Voici la règle inflexible : ne jamais a^gir sans ordres. Le Malatesta est un de ces alliés qui ne valent plus rien le jour où ils ont le secret de l'alliance. Il ne faut jamais montrer aux pantins le fil à l'aide duquel on les fait mouvoir. Tenez- vous pour averti à l'avenir.
— Il suffit seigneur, répondit Falcone; je n'espère rien apprendre à Votre Excellence en lui disant qu'il y a parmi les dames d'honneur de la princesse de Salerme une compagne très intime de dona Angélia Doria, et que cette jeune femme est...
— Ami, interrompit Johann, je vous ai envoyé là-bas pour votre instruction particulière, et non point pour la mienne. Vous savez maintenant quelles positions Porporato et sa sœur Fiamma occupent à la cour napolitaine, faites-en votre profit, mais quant à cette Fiamma, souvenez- vous qu'il est des êtres qu'on n'attaque jamais de front. Sou venez- vous aussi que tous nos coups doivent être dirigés, jusqu'à nouvel ordre, de façon à ne jamais atteindre la confrérie du Silence. Ce serait nous frapper nous-même. Comprenez encore ceci : dans le monde entier, il n'y a qu'un homme capable de manœuvrer dans l'espace étroit et dangereux où nous sommes foroés de livrer la bataille, c'est moi.
Pietro Falcone s'inclina.
— Moi I répéta Johann avec tout l'orgueil naïf qui contrariait les profondes astuces de sa nature; moi, qui mettrai mon nom, avant de mourir, en tête des plus grands diplomates de l'univers ! moi, qui serai comte de Monteleone et premier ministre du royaume des Deux-Siciles ! moi, qui ferai de vous, bon ami, un duc, un prince, tout ce que vous voudrez, pourvu que je le veuille... Éteignez la lampe et mettez-moi sur mon séant.
Le docteur obéit. Johann lui commanda le silence d'un geste et entama le chapitre des instructions. Cet homme complet, le premier diplomate de l'univers, omit pourtant un détail. Il oublia de demander à Pietro Falcone la bonbonnière d'or ! Et Pietro Falcone n'était pas au bas de l'escalier qu'il s'en repentait déjà.
Nous quitterons la chambre à coucher du directeur de la police royale pour voir une dernière fois le jour se lever dans cette pauvre mansarde de la maison des Folquieri, où Beldemonio s'était réfugié pour éviter la poursuite de la garnison du Castel-Vecchio, lors de son voyage sur les toits. Cet épisode, qui nous semble déjà lointain tant les événements se pressent dans notre histoire, n'est distant de nous que de quelques heures : c'était le soir précédent. La voisine arrivée aux dernières limites de l'âge, que Beldemonio avait payée pour le remplacer dans sa bonne oeuvre, était encore assise auprès du lit de la jeune fille, et dormait. Rien n'avait changé : Céleste reposait sur le lit. Julien était comme engourdi sur le matelas.
Le lecteur avait déjà reconnu en eux le fils et la fille d'adoption du bon Manuele GiudicelU. La vieille voisine est une connaissance à nous également, moins intime, il est vrai, mais qui portait aussi ce nom de Giudicelli, appartenant à tout un clan de serviteurs Monteleone. Nous l'avons vue cette nuit où Athol et Manuele vinrent successivement dans la vallée du Martorello visiter les ruines enfouies du pavillon de marbre, temple nuptial du comte de Monteleone et de Maria des Amalfi, où restaient encore deux berceaux vides. Nous l'avons vue au milieu de la nuit noire, cherchant quelqu'un dans la vallée, le fouet à la main, et appelant Mariola ! Mariola !
C'était la vieille Berta, mère de la nourrice imprudente ou vendue à qui on avait enlevé les enfants de Monteleone. Elle n'avait point changé depuis lors; c'était toujours la même taille sèche et longue, courbée en deux sous le fardeau des ans ; la même figure terreuse où des myriades de rides emmêlaient leurs échevaux confus. EUe était seulement plus âgée de quelques mois, et ses yeux avaient ce regard inquiet dans sa fixité qui annonce que la raison agonise.
Cette nuit d'automne, où commence notre récit, elle avait cherché en vain : on lui avait enlevé Mariola. Elle prit son bâton et courut après son esclave, sa folle qu'elle faisait travailler à coup de fouet. Elle se traîna le long des routes et lentement, elle arriva jusqu'à Naples, où elle voulut parler au roi. Sur la route, elle était entrée dans une chapelle; un prêtre avait reçu sa confession un jour qu'elle croyait mourir. Le prêtre lui avait ordonné de continuer son chemin jusqu'à la cour.
— Femme pécheresse, lui avait- il dit, la miséricorde de Dieu n'a point de bornes. Va décharger ta conscience et répare le mal que tu as fait I
Quand Berta Giudicelli fut devant le roi, elle chercha dans sa tête et n'y trouva rien. Elle ne savait plus pourquoi elle était venue. Depuis lors sa raison vacillante renaissait par intervalles pour se voiler presque aussitôt. Elle était dans cette situation qu'exprime le plus triste de tous les mots : elle était en enfance.
Cette nuit, elle avait pourtant fait son devoir auprès de Julien et de Céleste. Grâce à elle les deux enfants avaient eu de l'eau fraîche. Ils étaient sauvés tous les deux. Seulement un sommeil de plomb les tenait. Il n'y avait point de lampe dans la pauvre chambre. La lumière qui avait éclairé Beldemonio, cette torche plantée sur la terrasse par les soldats du Castel- Vecchio, était depuis longtemps consumée. Quand les premiers rayons du matin vinrent attaquer cette nuit profonde, Berta, s'éveillant pour la vingtième fois, se leva. Elle mit sa main sèche et froide sur la poitrine de Céleste : elle y sentit battre le cœur, et vint tâter à son tour la poitrine de Julien.
— Cela bat, dit-elle; c'est chaud. Qui donc m'a dit de parler au roi? Il faut que je parle au roi, je ne peux pas mourir sans cela !
L'aube s'éclaircissant jetait déjà de vagues lueurs à travers la fenêtre ouverte. La vieille se prit à grelotter.
— J'ai froid, dit-elle, l'enfer doit être froid : brûler, ce n'est pas souffrir. Au moment où ses yeux allaient se refermer, il lui sembla qu'un objet
brillait sur la table. Aussitôt sa physionomie changea. Elle eut une expression avide et cauteleuse, comme celle du chat qui guette sa proie. Elle s'approcha tout doucement de la table, regardant à droite, puis à gauche, pour voir si les deux enfants avaient les yeux fermés. Puis sa main, comme une serre d'oiseau de proie, se referma sur l'objet qui brillait.
C'était une bourse; c'était la bourse que Beldemonio avait déposée sur la table au moment de partir. Un râle joyeux gronda dans la gorge de la vieille femme. Elle avait reconnu l'or au contact et au son. Elle vint auprès de la fenêtre pour compter. Il y avait une dizaine d'onces doubles dans la bourse, et trois ou quatre onces simples de trois ducats. Un sourire triomphant éclata parmi les rides de la vieille Berta GiudiceUi. Son intelligence sembla revivre aux rayons de ce trésor. Elle dit avec une étrange netteté de raisonnement :
— C'est l'autre qui leur a laissé cela; ils ne savent pas qu'ils l'ont ! Elle vida la bourse dans le creux de sa main, puis elle la remit sur la
table. Elle n'y avait laissé qu'une seule des plus petites pièces d'or.
— L'autre... répéta- t-elle cependant, tandis que ces yeux prenaient une expression farouche. Oh ! Dieu m'envoie toujours des gens qui leur ressemblent I
Cela ne lui donna point l'idée de restituer la somme volée, mais en regagnant sa chaise, elle se disait :
— Il faudra bien que je parle au roi !
A peine était-elle assise que sa tête tomba sur sa poitrine. Son lourd sommeil l'avait reprise. Le grand jour emplissait la chambre quand eUe s'éveiUa. Son regard se tourna vers Céleste et elle se frotta les yeux.
— Oh ! fit- elle; je rêve !
Elle recula sa chaise. C'était comme si un spectre eût apparu à ses yeux épouvantés; elle s'enfuit à l'autre bout de la chambre, où était le matelas de Julien, le jeune saint. Ses yeux rencontrèrent le pâle et beau visage de l'écolier. Elle poussa un cri étouffé et tomba sur ses genoux, qui sonnèrent sec contre le carreau. Tout son corps tremblait comme la feuille.
— Ils sortent de terre ! murmura- 1- elle avec un accent de profonde épouvante; je les ai vus tous trois cette nuit. Ayez pitié, seigneur Jésus ! je fais le vœu de parler au roi !...
Elle se traînait du mieux qu'elle pouvait vers la porte. Quand elle fut arrivée au seuil, elle glissa un double regard d'effroi vers le lit et vers le matelas. Ses deux mains frémissantes s'étendirent au-devant de ses yeux. Elle sortit comme on prend la fuite, traversa le carré et vint choir au milieu de sa mansarde, grommelant au travers de ses gencives qui claquaient :
— Je parlerai au roi... je fais vœu de parler au roi 1