‹ Le Prince de ByzanceChapitre 10 sur 124 · SCENE III · texte numérisé non relu

SCENE III

PROMÉTHÉE (seul)

Entêtés et brutaux, téméraires lutteurs,

qui mettiez votre foi en vos muscles,

vous que j'ai avertis, vous que j'aurais sauvés

si ma sagesse eût triomphé de votre aveuglement,

Titans, mes frères, où êtes- vous?

Malheureux obstinés, qui méprisiez la feinte

et jugiez la prudence, indigne de vos cœurs;

vous vouliez escalader l'Olympe,

vous voilà tombés dans l'Hadès!

Superbes et criards, vous campiez sur l'Othrys, avec Kronos,

vous répondiez par des clameurs à mes prières,

repoussant la Raison comme votre ennemie.

Maintenant!

La flèche d'Apollon vous a mieux convaincus, Porphyrion ? Alcyonée?

Ephialtès, aveugle désormais, crois-tu que je voyais?

Le thyrse de Backhos t'a démontré mon dire, Euritus?

Klytios, t'es-tu souvenu sous les coups d'Hephaistos?

Tu fuyais mes avis, Polybotès, tu n'as pas échappé au trépas !

Et l'épieu d'Artémis et le glaive d'Ares et le trident de Poséidon

ont prouvé mon oracle, ô Gration, ô Agrios, ô Thoon !

Réponds Pallas, et toi, Encelade, que les monts siciliens écrasent!

Et toi aussi, Typhon, qui râles épouvantablement!

Et toi enfin, Atlas, tu lançais des collines comme des disques,

tu entassais Pélion sur Ossa;

maintenant, l'univers est entassé sur toi !

— Cris cessés, bras rompus, fureur stérile,

la foudre des Cyclopes vous a précipités, Titans!

ô muscles imbécilas qui aviez renié la Pensée!

10 THÉÂTRE Dli LA ROSE f CROIX

Vous n'êtes pas les vaincus du tonnerre;

la Moire, la loi d'harmonie vous avait d'abord condamnés.

— Ce monde est une lyre ; et chaque fois qu'un musicien pervers ou malhabile y touche,

les cordes indignées se cassent et blessent l'imprudent.

L'Univers avec Zeus tiendra son équilibre:

vous étiez le désordre et vous fûtes vaincus ;

mais aujourd'hui vous êtes le malheur et je vous pleure.

Quelle immense pitié s'agite donc en moi ?

Est-ce une force? une faiblesse?

Quand mon esprit condamne, mon cœur encor s'émeut

et je suis seul à compatir ainsi, moi, fils de la Justice.

Les autres Dieux n'éprouvent pas

ce contre-coup des maux d'autrui, qui sans cesse me frappe.

— Toi que je sens, toi que je sers, sans te connaître, que j'appellerais Dieu, si j'ignorais les Dieux,

ô toi que le Destin manifeste,

qu'attends-tu donc de Prométhée?

et pourquoi *m'as-tu fait un cœur si douloureux,

me créant Immortel ? -

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