SCÈNE II
LE PRIEUR et TONIO
Le Prieur toujours assis dans la cathèdre, Tonio (Antonia) en froc dominicain sans scapulaire,une rose à la main, entre d'un pas vif et saltant et s'arrête à la vue du Prieur.
Pourquoi, viens-tu toujours, enfant, en ce parloir?
C'est plus près du dehors.
LE PRIEUR
Es-tu donc malheureux au moustier ?
TONIO (chattement, mais sincère).
O mon Père, écoutez vous qui êtes savant,
vous devez me comprendre Je vous vénère ; vous
m'aimez tant !
Eh ! tout le monde m'aime !
L'autre jour, je me suis pris le doigt dans la corde de mon cerf-volant... et j'ai crié de peur plus que de mal...
Si vous les aviez vu accourir, ces bons Pères, empressés et si pâles...
Et quand je fus malade ! comme ils se remplaçaient l'un l'autre à mon chevet, me contant de belles histoires.
Vous ne me quittiez pas... 0 Prieur presque père .. Je ne suis pas ingrat. . . Oh non ! . . . Mais
LE PRIEUR Mais... enfant.
TONIO
Je m'ennuie ! Malgré votre bonté , en dépit de la tendresse qui m'entoure, je me sens appelé vers une vie bien autre. . . Pourquoi donc suis-je ici ? Je n'y fus pas toujours. Je me souviens et j'évoque parfois une salJe brillante ; une blanche statue tient un drapeau de pourpre, le long des murs dorés et peints, de grands portraits qui me regardent comme vivants.
Sur ma robe d'enfant des pierreries luisaient ; on s'inclinait pour me parler.. . Oh! les revoyant ces murs, je les reconnaîtrais. Une nuit, des clameurs... des torches agitées, un cliquetis d'épée (an silence, pais brusquement). Pourquoi n'ai-je pas eu de mère ? C'est injuste !
LE PRIEUR
Elle mourut... quand tu naquis.
TONIO
Gomment est-elle morte? Le monde — les livres saints le disent — enferme peu de justes... Si on m'avait tué ma mère?... Comment Dieu qui est bon, permet-il qu'un enfant n'ait pas connu sa mère ?
LE PRIEUR (à part).
Dire la vérité serait nommer son père !
TONIO
Vous éludez toujours, quand j'interroge !
LE PRIEUR
Tu ne songes jamais à ton père?
TONIO
Non ! — Je vous ai. bon Prieur !
LE PRIEUR
Mon cher fils ! (à part). 0 singulier instinct et châtiment étrange, le crime d'Antoine le cruel a projeté son ombre jusqu'au cœur de sa fille, tarissant la filialité.
Et je'n'ai pas de frère ! O madame Marie que je voudrais un frère. . . qui ressemblât a mon ami saint George.
LE PRIEUR
Pourquoi préfères-tu saint George à tous les saints ?
TONIO
Il est beau , triste et fort, charmant et redoutable (montrant la statue). Voyez quel doux regard, malgré sa grande épée !
LE PRIEUR
J'y songe I N'est-ce pas pour cette statue que tu viens si souvent (àpart). Amoureuse déjà, et à défaut d'un cavalier, d'une peinture éprise !
TONIO Oui, pour saint George... et pour cette fenêtre.
LE PRIEUR Le plaisant moinillon !
TONIO
J'aime tout du moustier : la voûte d'outre-mer semée d'étoiles d'or, l'encens de la chapelle, qui m'enivre et me montre des formes d'ange autour du tabernacle. J aime les voix de l'orgue, j'aime ma propre voix : le plaisant moinillon s'oublie en oraison mentale , de grands moments, sur les dalles du chœur.
Mais j'adore encore plus le vrai ciel, le grand ciel, changeant et magnifique : d'abord vermeil, puis éclatant, enfin rouge et violet. J'adore les nuages, — les nuages vivants aux formes si bizarres qui viennent de si loin et qui vont Dieu sait où. J'écoute aussi la symphonie de l'aube, les doux bruits de l'éveil du jour ; le mineur indicible de la vesprée qui tombe, sur la forêt qui dort —
LE PRIEUR
Eh! prends garde au Malin, mon fils ! il rôde obstinément, autour des monastères, ces donjons élevés pour défendre la terre des colères du ciel.
TONIO
Ne peut-on choisir sa sagesse ? La légende dorée ne décrit pas toujours des Thébaïdes. Saint Pacome, au désert. Prieur , est-il plus grand que saint Louis sur le trône ! Saint George que voici, ne lit pas son bréviaire, et l'archange Michel casqué . vêtu de fer . semble toujours en
guerre !
LE PRIEUR
Penses-tu devenir militaire, et cruel, et tueur : et sur ces mains que Dieu a bénies de beauté, veux-tu faire couler le sang de l'injustice?
TOMO
Je hais la guerre et les guerriers ! mais j'aime la justice ! Saint Michel et ses anges terrassant les démons et ceux qui fouaillent Héliodore. Charlemagne et Roland, et saint Louis, ils combattaient pour Dieu I
Etre ici-bas, le bras d'en-haut. délivrer le tombeau de Jésus, délivrer le chrétien du joug des mécréants, c'est être non pas un guerrier, un archange... Ah! mon rêve serait de servir d'écuyer a monseigneur saint George.
Alors, mon cher Prieur, je ne m'ennuierais plus.
Il me prendrait en croupe et nous ferions le chemin de la vie, sans nous quitter jamais. Nous irions vers ces Eldorados lointains où de géantes fleurs balancent, dans le vent, leurs tiges odorantes. Nous irions sur la mer comme ces enchanteurs portés par des dauphins, ou sur les lacs immenses, en nacelles de nacre et traînés par des cygnes :
et je m'endormirais le soir sur son épaule, après avoir chanté un hymne à Notre-Dame. Je n'aimerais que lui : il n'aimerait que moi, et nous serions très purs, charitables pieux à Madame Marie qui, bénigne, nous obtiendrait de son Fils Tout-Puissant, la faveur de mourir tous deux ensemble, en même temps!
LE PRIEUR
D'où viennent ces idées romanesques ? de la statue, du paysage ?
TONIO
Méditant, j'ai compris en quoi l'ange et l'homme diffèrent. Oui, les hommes sont bons, comme vous et les Pères : mais les anges sont beaux, ô Prieur, comme moi !
LE PRIEUR
Tu juges au visage et à l'aspect du corps, la création de Dieu, et semblés ce païen qui, choisissant un vase, le préfère vide et sculpté.
TONIO
Quelle comparaison ! je suisplein d'intentions sublimes. Blàmez-moi plus encore, je sens confusément que parmi les mortels, je suis Prieur, aussi !
LE PRIEUR
Ton moustier, enfant déraisonnable ?
TOMO
Mon moustier. c'est le monde vaste et vivant ; je suis prieur de la route qui marche vers l'inconnu : je suis prieur
10 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX
des rivières qui coulent à l'aventure, prieur du nuage et du vent, prieur des diamants, des oiseaux et des roses. Je me sens salué par autant de bons frères que j'aperçois d'étoiles dans la nuit. Le petit moinillonest un oiseau sauvage qui voudrait s'envoler !
LE PRIEUR Les hommes sont méchants, Tonio.
ÏONIO
Fait-on du mal au paon, à l'oiseau lyre ? Je suis joli comme eux !
LE ^PRIEUR
Tu ignores ce monde, peuplé de corbeaux, de vautours et d'effraies. Plus un être révèle d'intelligence et de beauté, plus on l'accable.
TONIO
Bah ! J'aurais mon bon ange et mon frère, le cavalier aux longs cheveux
LE PRIEUR Rentre dans ta cellule et garde-toi des rêves fous.
TONIO Ma prière du soir
LE PRIEUR Tu l'as chantée, avec tout le couvent.
Bon Prieur, je fais double oraison et la plus fervente tout seul.
LE PRIEUR Retourne à la chapelle.
TONIO
A la chapelle, je prie pour vous, les voyageurs, les pauvres, les méchants et puis aux intentions du Pape. Sentez-vous pas qu'on ne dit certains vœux qu'à son plus cher ami?
LE PRIEUR
A saint George I et ces vœux ?
TONIO
C'est mon secret !
LE PRIEUR
Je suis ton confesseur !
TONIO
Je demande à saint George de descendre du ciel, de devenir mon frère et puis de m'emporter parmi mille aventures. »
LE PRIEUR
C'est la voix de la race et du sexe : gronder ne remédierait pas. Mon devoir ordonne seulement qu'elle quitte ce froc et ce moustier. Je vais écrire au Roi (Exit).