‹ Le Prince de ByzanceChapitre 86 sur 124 · SCÈNE XVI · texte numérisé non relu

SCÈNE XVI

CAVALCAXTI. LA MARQUISE (revient lentement).

LA MARQUISE

Vous ignorez certaines âmes, languissantes ou futiles longtemps, elles flambent d'un coup, se révélant de feu à la rencontre de leur rêve. L'amour est le seul Dieu des femmes vraiment femmes. Heureux et satisfait, il grandit, il épure : repoussé, il peut engendrer tout le mal... Que feriez- vous, si vous aimiez qui ne vous aime pas?

CAVÀLCANTI

Quand même ! telle la grande devise : le bonheur c'est donner et non pas recevoir : on peut toujours donner.

LA MARQUISE

Quand vous êtes venu, apportant cette nuit ce Prince dans vos bras, si vous m'avez conquise avec quelques paroles, si je vous ai servie, demandant un baptême d'estime et vous donnant le pli qui vous perdait. . .

CAVALCANTI Eh bien !

LA MARQUISE

Eh bien ! Ce roman d'aventure me paraît enfantin, vous aimez cet enfant comme une œuvre et par besoin de dévouement : votre cœur reste libre pour une passion.

68 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

GAVALCANTI

Mon cœur est tout rempli par ce très pur poème.

LA MARQUISE

(Apart) Je veux voir en ton âme, y voir éclatement ! Eh bien ! Je vais d'une parole te combler plus encore que depuis l'aube je n'ai fait : tu l'adores ton Prince ; son sexe te désole. Avoue donc ton amour, tu le peux, car Tonio est Tonia et le prince la princesse. Tu aimes la princesse Antonine ; l'enfant de Tarras le Cruel qui n'eut jamais de fils.

CAVALCANTI

Ah ! ne vous jouez pas de moi, par grâce, Antonio serait Antonia...

Soyez bénie, o vous qui délivrez mon âme d'un écrasant fardeau !

LA MARQUISE

Sois maudit ! Gavalcanti je t'ai tendu un piège pour avoir ton secret... Ah ! la folie me gagne... si je n'espère plus, il me faudra mourir. Pourquoi as-tu paru? Pourquoi as-tu parlé ? Pourquoi as-tu renouvelé mon âme par des mots ; pourquoi diffères-tu des autres, comme Dieu des mortels, pourquoi es-tu meilleur et doux?

Pauvre âme !

LA MARQUISE

Oh! garde ta pitié!... Demain... un jour, quand je ne pourrai plus supporter ma souffrance... je te tuerai !

CAVALCANTI On ne tue pas celui qu'on aime.

LA MARQUISE

On le perd ! Sais-tu quel poison distille un amour dédaigné : amertume du miel, froidissement du vin, mixture vénéneuse de baisers repoussés, de caresses éconduites. (Elle Jrappe sur le timbre, un page paraît). Un courrier k l'instant (elle va à la table et écrit vite, Giacomo parait). L'ami, Frédéric est à Naples ; à cinquante-huit lieues, cents ducats pour rapporter la réponse à ceci, sans débrider.

GIACOMO à Cavalcanti Capitaine dois-je obéir ? (Cavalcanti Jait « oui » de la tête).

LA MARQUISE Ce que dit ce billet, le sais-tu?

CAVALCANTI

Je le laisse partir parce que cela me sert : je dois voir Frédéric et préfère qu'il vienne ici, pour ma sécurité.

LA MARQUISE Ma haine à l'avenir méditera ses coups.

CAVALCANTI

Ah ! vous déshonorez l'amour, silence ! On ne prend pas un cœur, de force comme une citadelle, on le mérite et on l'attend.

70 THÉÂTRE DE LA ROSE f CROIX

LA MARQUISE

Pitié, mon Gavalcanti ! Bâillonne cette bouche qui te blasphème ; lie ces mains d'esclave caressante et cependant qu'attirent les poignards : enferme-moi dans un cachot • profond, afin que nul n'entende ma vocifération jalouse ! Rends-moi impuissante à te nuire. Je me sens double : je donnerais ma vie.. , et je prendrais la tienne. Je suis capable de le tuer ton Prince,... tu ne le crois pas, insensé, qui juges d'après toi; là, où tu réfléchis, une femme s'enrage.

CAVALCANTI (solennel).

Vous dont l'amour s'exprime par la haine... Oh ! vous que j'estimais... vous que j'aurais aimé, vous rencontrant plus tôt.

LA MARQUISE

Que va-t-il dire? Gavalcanti un mot de tes lèvres tombé peut m'écraser le cœur.

CAVALCANTI

Maintenant, devant Dieu qui nous voit ; sur mon cœur et le vôtre, mon estime est bien morte et mon admiration ; créature grossière, indigne d'un grand cœur — oui, je l'adore, lui — et vous Giovanna, marquise Buodelmonte! — je vous méprise.

LA MARQUISE

Oh ! (Cri, élan, elle arrache la dague de la ceinture de Cavalcanti et la brandit Celui ci, croise les bras et la fixe sans crainte. Le bras de la marquise retombe ; l'arme lui échappe, elle recule et s évanouit ; surgit le prince qui s'élance).

George ! ce cri et cette femme à terre et ce poignard tombé... (à pari) Le voilà ce péché qui m'associe à lui, en purgatoire, (haut) Cavalcanti une grâce : apprenez-moi à tenir une épée !

Exeunt.

Page 1