‹ Le prince de Ligne et ses contemporainsChapitre 14 sur 28 · ANDRÉ CHÉNIER · texte numérisé non relu

ANDRÉ CHÉNIER

Mille traits aigus sechapjxBnt de sa plume contre les brouillons versatile» qui adaptent les mêmes mots à des choses diverses, qui n vivent de la liberté comme les chenilles vivent des arbres fruitiers qu'elles tuent », qu'il accuse de ressembler au jésuite Hardouin « qui, dans ses Grands actes découverts, comptait Arnaud, Pascal et tout le Port-Royal parmi les athées n ; gens par lesquels il vaut mieux être pendu que loué ; j'ai cru, dit-il, servir la liberté en la vengeant de leurs louanges. Il arrache les masques, j! les fustige tous les uns après les autres; et Condorcet, « qui n'a pas su respecter ses anciens écrits et rougir devant sa propre conscience... qui écrivait et parlait jadis des jacobins comme on parle aujourd'hui de lui »; et Collot d'Herboia, u ce bouffon qui n'a fait que changer de tréteaux ». El Brissot, « qui jadis caressait et rois et ministres, et la police et tout le inonde, et jusqu'aux bourreaux de Damiens... les mauvais citoyens l'ont accusé d'inconstance. Quelle ineptie ! Il encensait les puissants d'alors, il encense les puissants d'aujourd'hui... » Andr6 savoure ta volupté du «acri&ce, la volupté de rester seul debout, quand les lâches se taisent, d'être opprimé pour la verlu, car, hélas ! il ne sera pas secondé par ces honnêtes citoyens qui « ne prétendejit pas faire de la chose publique la chose privée... ennemis de loul ce qui peut avoir l'air de la violence, se reposant sur la bonté de leur cause, espérant trop des hommes, parce qu'ils savent que

LR PBIHCB DE tlGHE ET SBH C0I(TEIit>0ilAIN8.

tôt OU tard ils reviennent ii la raison, espérant Irop du temps, parce qu'ils savent que, lot ou tard, il leur faitjuslice, perdant les moments favorables, laissant dégénérer leur prudence en timidité, se décourageant, composant avec l'avenir, et, enveloppés de leur conscience, unissant par s'endormir dans une boune volonté immobile et dans une sorte d'innocence léthargique. — Vainement essayera-t-il de les aiguillonner en rappelant que rien n'est plus doux que la sévère inflexibilité des lois justes, que rien n'est plus cruel que la clémence pour le crime. Les honnêtes gens sont un parti de gouvernement, Don un parti d'opposition, ils ont le goût des libérateurs, ne savent guère se libérer eux-mêmes, et celui-là connaissait leur tempérament qui formula le premier celte maxime : e Mieux vaut un troupeau de moutons conduits par un lion que cent lions commandés par un mouton. »

André voit les Français agenouillés devant les avtels de la peur ', il en rougit, et tout en prononçant lo

1 Uo des plus délicats écrivains de notre époque, M. Anatole France, a donné sous ce titre : lei Aulels de la Peur, une délicieu^'e faolaisie où i! encadre rujuour mëlancolique de Chénier pour Paany (Madame Laureol Lecoulteux, née Pourrai). C'est Fanny qni inspirait è André ces vers mélodieux :

Fanny, l'heureux mortel qui près de loi respire,

Etiamsi omnes, ego non, il épanche son indignation dans une de ses plus bellts pages. « Des peuples anciens avaient élevé des temples et des autels à la Peur... Mais jamais dans l'antiquité la Peur n'eul plus de véritables autels qu'elle n'en a dans Paris {avril ngi); jamais elle ne fui plus honorfe d'un

D'un plomb TOlanl percâ, préuif [| emporta «n fuyant sa laorli^ltt

Couché pr^s d'une eau Palpilanl, hors d'hsleinp, M ailp Mai» de mains de ToaFs, De moins de pampres si Moins d'épis flollenl en Qup sur mes lèvres, sur Panny, tes i^aids, tan Ne font fclore lie cimi»!

Charles LacreleU dan son T l itnt phitosophuiue et Littéraire, raconte qu'un jo h M ub d le marquis de Gundorcet venait d'exposer les m II d 13g dor dont la SLicnce était l'ou- ^TÏèra prédestiné I raead mes Poiirrat et Ler.oulleux avaient

hasardé quelque hje l te l'orateur applaudi : <i Avant

tout, dit la prem â , l n donc une fontaine de Juuvcnœ ;

sans quoi votre immortalité me fait peu]-, — C'est donc lu réaurreclîon ehrÈtienneque vous prétérci, reprit raillcusement Condorcel. Je trains bien que les atigc- et les saints ne bc sentent poriée à favoriser le cbœur des Vierges au\ dépens des douairières. — Je ■ ne sais pas, répondit madanje Lecoulteux, de quel pris seront ces pauvi-es charmes formés du limon de la teire auï jeux des anges et des saints, mais je crois que I3 puissance divine saura mieux réparer les outrages du lemp?, s'il en est besoin dans un loi séjoui-, que toute votre physique et votre chimie ne pourront le r la terre. °

l'ulte plus universel ; toile ville entière est son temple ; tous les gens de bien soat devenus ses pootiTcs, en lui faisant jouindleineut le sacrilice àe leur pensée el de leur conscience. La Peur dunuc même du courage ; elle fait qu'on se met avec éclat du cdtîr du fort qui atort, pour accabler lefaiblequia tort aussi. »

C'en est fait : un appelle liberté l'audace impunie des scélérals t't l'elTroi des gens de bien : le démos ravi accepte les yeux fermés les compliments de ses corroyeurs, et sa naïveté rappelle h Chénier celle de Louis XIV « qui fredouriait bonnement les prolt^ues de Quinault pendant qu'on lui mettait ses souliers et sa perruque». Lui du moins ne se taira pas : il prêteson concours à Malesherbes pour la défense du roi, il stigmati*! la cruauté niaûe de Pétion offrant une fête aux soldats déserteurs de Cliâteauvieux :

Salut ! divin li'iotiipli,: '. aaire ûaaa nos mui'aillcï 1

Renilï-noua cea guerj'iera iHustréa Par le sang de Dcsille et par les TunérailieE

De tant de Français massacrés 1...

Quarante meurtriera, iliéris de Robespierre,

Vont s'Élever sur nos aatels.

Beauz-arls qui Tailos vivre et lu toile et Ih pierre,

HâteE-vous, rendez immortels Le grand Collot d'Bei'boia, ses ciieuls hel>BtiqDeE,

Ce front ifue donne a dei tièros La Vertu, la taverne et le secours des piques.

Arrêté, enfermé k Saint-Lazare, il continue son

NDRÉ CHÉNIEH.

œuvre de justicier, il écrit, non plus pour ses contemporains, mais pour la postérité, des poésies qu'un guichetier complaisant apportait à son père et qui peuvcntsoutenir la comparaison avec ses plus parfaites élégies: c'est là qn'il compose et chante la Jeune Captive, cette aimable duchesse de Fleiiry dont l'existence peu idéale proteste vainement contre la double légende créée par son compagnon de prison et par Alfred de Vigny.

L'épi naissant mûrit, Je la faux respecté^ Sans crainte du [iresso'r, le pampre tout l'été,

Boit les doux préwDB de l'Aurore; Et moi, comme lui belle, et jeune comme lui.

Quoi que Vticure présente ait de trouble et d'eoi

Qu'on 3loï(|ue aux yeux sera vole euibraïscr la mort; Moi Je pleure et j'espère ; au noir aoufflc du Nird

Je plie et relève la tSle.

S'il est (les jours amers, il en est de si doiii I Hélas 1 Quel miel jamais n'a laissé de dégoûtai

Quelle mer n'a point de tempête?

L'Illusion récoode habite ilaus mon sein.

D'une prison sur moi les murs pèsent en vain;

J'ai les ailes de l'Espérance.

Kchappée aux réseaux de l'oiseleur cruel.

Pins <rive, plus henreuse, aux campagnes du ciel

Phïlomèle chante et s'élsnce.

Est-i'C â moi de mourir? Traiii^uillc je m'ondon. Et tranqulUo je veille ; et ma veille aa\ remords

Mb bienvenue bu jour me ril cluna loua les yeax ; Sur des front!! abiUiis mon aspect dans ces lieux Ranime presque la joie.

Mon bcnu mjage encore pat ei loin de sa fin ! Je pars, vl ik's omiesux qui bordent le chemin

J'ai passù les premiers i peine.

Au banquet de la vie, à peine commencé, Vn instant seulement mes lèvres ont presse

La coupe, en mes mains encor pleine.

Je ne suis qu'au printemps, je veux voir la moisson El comme le soleil, de saison en saison,

Je veux achever mon année.

Biillanle sut mu tige, et rbonaeur du Jardin, Je n'ai vu luire en^or que les feux du matin,

Je veui Bclievur ma journÉe.

HortI tu peui sitendre: éloigne, éloigne-loi: Va consoler les cœws que la honte, l'ellh)!,

Le plie désespoir dévore:

Pour moi Paies encore a des asiks verts.

Les Amours des baisers, les Muses des eoncerls;

Ainsi, li'îsle et captif, ma lyre toulctuis Sèvcillait, écoutant ces plaintes, cette voix.

Ces ïteuï d'une jeune C'.iplive; El, secouant te juu); de mes jours languissans. Aux douces lois des vers je pliais les accens

De aa bouthe aimable et naïve.

ANDRÉ CBËNIEII:

Ces chanla, de ma prison témoins ha ru Feronl à quelque amant des loiairs gludicus

Chercher quelle fut «ette belle ; La grice décorait eon ih)Dt et ses discours; El, comme elle, craindront de yoir Buir leurs ;

Ceux qui les paeseront prâs d'elle.

C'est en prison qu'il lance ses satires I danles contre l'iniijuiié viclorieuse :

i plus mor-

Mouj'ir sans Yidcr mou carqunïsl Sans percer, sans touler, sans pétrir dane leur Tanj

Ces liourreaux liBrbouilkura île lois!...

Souffre, 6 eœur gros de haine, aDamé do justice,

Toi, Vertu, pleure si jp rneurisl

Ou bien encore de petits apologues inachevés destinés à railler la folie de ceux qui s'étonnent d emportements populaires qu'ils ont dëchainés :

J'ai lu qu'un batelier entrant dans sa nacelle,

Jetait i l'eau son aviron ; J'ai lu qu'un écuyer noble et Cor sur sa selle,

Bien armé d'un duuble éperon, D'abord ôlait la bride à son counier farouche.

J'ai lu qu'un sage renommé.

Avant de s'endormir, datss le fond de ia couulic

Plaçait un tison allumé; J'ai lu qu'un Acléon, à son tour sur l'arène.

Assouvit la rage et la faim De ses cliiens, par lui seul, pour bien servir sa haine,

AccDutumés au sang humain. L'aulomÉdoii meurtri devint un llippol.\ie...

LK PXIirCB DB LIOKEBT SIS COXVtlIPOHAlKB.

Un doele à grands projets rasjfliobta des ripéres

El leur prôcbait rraicrnité.

Mais, déchiré bientdt par ce peuple de frères,

U dit : - Je l'ai bkn laéi'ité.

J'ai lu mainti aulrcs faits, lous furt bons i rollre;

El Inus ces beaux fiiit; que j'ai lus, Barnave, Chapelier, Duport, les devaient lire :

Ceux-ci ne lisent pas nun plus.

Bamtive, Danlon, bien d'aulrcs n'ont pas lu; il» sont morts ou ils vont mourir.

Disciple du xviii' siècle, rompu à l'ironie voltairienne. André Ctiénîer, dans une heure de colère désespérée, lance à Dieu l'épigramme, k ce Dieu qui souffre tant d'Iiorreurs

Tu

(le craios pa

qu'au

pied

de to

superbe ti'ône

SpinoM,

e parla

m lo

t bas

Vienne le dire «

ncore;

Ire n

us je soupçonne

Self-neur.

que V

us n

ciiBlei

lias.

Quoi ! Dieu conlcmple la Loire, le Kliône et la Charctile ensanglanlês de cadavres, et il ne tonne pas ! Et il laisse un pauvre poi'te se charger de sa vengeance ! Et alors surgit cette superbe invocation d'oii semble jaillir le sentiment divin qu'on cherchait vainement dans l'œuvre du poète, l'appel à une puissance vengeresse, la certitude que Dieu sera absous.

C'est un pauvre poêle, ô grand Dieu des armées, Qui seul, captir, préa lie ta moit,

ANDRi r.RËNIEH.

i^ltachant k aee vers les ailes entlammées

De ton tonnerre qui a'endort,

De la verlu prcHcrile embrassant ia défense,

Dénonce au» juges infernaux .Ces jnges, ces jurés qui frappent l'innocence,

Hécatombe à lenrs tribunauï !

Eh bien 1 fais-moi donc vivre, bL i^etle horde impure

Sentira quels traits aool les miens 1 Ils ne sont point cachés dans leur bassesse obscure, Je tes vois, j'accours, Je les tiens I

Enfin, quelques jours avant sa mort (il n'avait que trrnte-deux ansl. s'élancent de son âme ces vers si touchaats :

Comme un dernier rayon,

Animent la fin d'un beau jour, Au pied de l'éch^iiaud J'essaie encore

Peut-être est-ce bientdt mon fa

dernier léphyre

On sait le reste, la démarclie irréflécliie de M. de Chéiiier père, rappelant aux bourreaux l'existence de s<ui (ils, réveillant ainsi leurs rancunes qui sommeillaient, l'interrogatoire, le jugement et la légende de Boucher '

Pendant que Suvée stait fuit le poi'trait d'André, Li^ro.v. so lève, faisait celui de Roucher qui, la veille de sa mort, traçait, a lias, les ven suivants, les seuls qu'on retienne encore de lui :

Ke vous i^toanez pas. ol^cls sacri^ et si quelque air du liislesBa obscurcit n Quand un uvant crayon dessinait cel J'atlendsis l'échataiid et je penBals à ir Roucher, Oscar de Vallée, p. 296

et d'André, réunis sur la même charrette, et charmant le triste voyage en se récitant Andromaque : cette autre légende d'André s'écriant douloureusement : « Je n'ai rien fait pour la postérité! » puis se frappant le front et ajoutant: « Pourtant j'avais quelque chose là! » La république terroriste n'avait besoin ni de poètes ni de savants: pas plus que la beauté, la science et la jeunesse, le génie ne trouvait grâce devant elle.

- JOSEPH CUÉNIER '

Pour les révolutionnaires, Joseph Chômer a été surtout l'auteur de Charks IX, tragédie bruyante, d'un genre ampoulé, factice, qui transporte les passions de la rue sur le théâtre, ne cherche point à peindre des caractères, mais place des opinions en présence; elle avançait plus leurs affaires, prétendit Camille Desnioulius, que les journées d'Octobre; tandis qu'un royaliste soutient que l'enfer s'était rendu chez Chénier, que Pluton dictait et qu'un diable tenait i'écritoire. Les districts lui décernent une couronne civique, le peuple le porto aux nues, la cour ne tarit pas sur celte profana-

■■ I. N'é i ConslaDtiiwple en 176i, murl en 1812. — Œwres co»i- "jlfâci de Cliénîer, â vol. in-8°. — A'oiice* de MM. Arnaull, Daiinou et Lemereicr. — Charles LabiUe, Eludes littéraiTei,l,ll. — Villemain, OEmrei complètes, l. IV, p. 348. — Œuores d'Alexandtv Buvai, t. V. — Jaj, Œuvres littéraires, t. III. — Mêmoiree de Barère, t. iV. — Œuvres de madame Roland, t. II. — Madame de Staël, Considérations sur la Révolution. — Henri de l.atouche, la Vallée aux Loups. — Chaleaubriaiid, Discours nir Joseph Chénier.

194 LE PBIHCB DE LICItE ET «ES COHTSMPORAIHS.

tiOD. Monsieur (depuis Louis XV![I) s'écriait avec indigaalion qu'il n'avait rencontré personne qui eût. vu Charles lXde\ix fois. « Je ne l'ai vu qu'une, répliqua Rulliière en fin courtisan. — Et mol, interrompit Arnauli, alors seciélaire de Monsieur, je l'ai vu deux, g Mais le soir même il réparait son élourderie en adressant au prince ce quatrain :

CeL excès de persévérance Pourrail-il m'èlre reproché ?

Non ! l'on sait [l'oit que ce péché Porte Hvet lui sa pénUencc,

Quand on travaille pour ses contemporains, on risque de passer avec ses contemporains : les pièces révolutionnaire.s de la jeunesse de Chénier faiJiirentenlrainer dans leur oubli les œuvres de sa maturité, celles où il marche vaillamment sur les traces des traf^iques grecs. de Boileau, de Voltaire: Tibère, les épigrammes et quelques-unes des plus mortlantcs satires de notrtlittérature, VÈpUreà Voltaire', le Disvoun sur la calomnie, tes Nouveaux Saints, le Docteur Pancrace. Pendant un temps, sa réputation demeure offusquée, obs-

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