‹ Le prince de Ligne et ses contemporainsChapitre 16 sur 28 · JOSEPH CHÉNIER · texte numérisé non relu

JOSEPH CHÉNIER

de madame de Staël, il n'y tint plus, saisit le bras de M. Fauriel, en lui disant avec agitation : « Décidément I je crois que la bonne femme devient folle ! » Et il quitta brusquement le salon. Il ne possédait point lart d'avoir tort avec adresse, qui est avoir presque raison, ni celui d'avoir raison avec grâce, qui est avoir deux fois raison.

Celui-là fui, à tout preodrc, un assez vilain hommes secrétaire des commandemenla du prince de Conti. protégé des grands, pensionné par le roi, il n'hésitait point alors à comparer Galonné à Sully ; plus tard, il poursuivit Marie-Antoinette dans des vers odieux, devint le poète officiel de la Convention comme David PU était le peintre, reprit sa lyre pour chanter Napo léon, prodigua sa muse vénale au succès ". Il eut, par sa faute, des malheurs conjugaux (on prétendît

1. Né A Paris en 1729, uioct en 1807. — Œuvreis choâiei d» Lebntn, S vol. — Sainle-Beuvc, Causeriei du Lundi, I, V, et Portraits Httèrairei, t. I". — Joseph Cliënier, Tableau de la littérature française. — Geruses, owti. cilé,

L Chamforl i h lei'pi'é tait ainsi la fameuse ileviae o la Fraternité ou la Mort n : — Sais mon frère ou je te lue ! — Lebrun la Irsduiail dans ce distique ;

l.'aimable siècle oii l'homoie dil i Ibomn^e; Sois mon frère ou je t'assomme!

LEBBtlN-PIHDABE. 207

qu'il avait vendu sa femme au priuce de Louli), et, dans son élégie infamante h Néméais, trouva le moyen de ta flétrir en miime temps que sa sœur et sa mêie. Comjne lyrique, son style, son procédé, se rapproclient beaucoup d'Alfieri ' ; il a dn souffle, lamour des expressions rares et du sublime, la noblesse el la force; mais il est raide et sce, mythologique et guindé, sans grâce ni mollesse, avec un abus fatigant des hardiesses et la manie de marier des mots qui hurlent de s'allier ensemble ; ses odes, selon l'expression de Bcruardin de Saint-Pierre, nous révèlent plutôt les rochers que les vallons du Parnasse. Fontaues l'appelle un poète de mots. 11 excelle dans l'épigramme où se déploie librement son talent amer et irascible, et, pour se justifier, il affirme qu'il n'y a que les bonnes gens qui font tes bonnes épigrammes; mais n'attendez pas de lui la malicieuse raillerie, t'imaginalion riante, l'enjouement de Piron; il ne s'amuse point, il se venge; il se venge de ses ennemis, de ses amis, de ses bienfaiteurs, il attaque, il mord, il lance un trait presque toujours empoisonné. Lorsque Ginguené, son ami de la première heure, se chargea de recueillir ses œuvres, il trouva, parait-il, dans les papiers du poêle, dix épi-

1. On demaDdail, après ta Terreur, au poëLe AKieri, pourquoi il avait abjuré aes opinions démoeraliqiies d'autrefois. 11 répondit : i Je connaissais les grands, je n'avais pas vu les petits '. Voy. rie li'Alfien. — Voir aussi Villemaiu.

i(\R Li: l-ItlNCË DE LIGNE ET SES C^NTEH POR AIKfij

graranies contre lui-même. Voici tinelquos-uncs dcn mteh&ncetés rimées :

Chtoè, Irelle et [loéle, a deux petits ti Elle Tail son visage pi ne fait pas ses

tnrnnk : fl '

1 . Clilw;, |>seudonynie de In cotnlcsse Pann; de Beaubnrnais ;

Ëlaii son uuii, son bille, cl peut-élre un de ses teinluriera poétiques.

Elle se reconnut dans le distique et résolut de se venger. Uajour

donc, après un grand diner, les convives l'cnli'ent au salon, ctia-

chotent, s'exclament, s'empressent vers la chcminéi', laodis que

Lebrun prend son chapeiiu cl s'esquive. 11 avait aperçu un élégant

petit cadre, au milieu duquel s'étalaient les deuï verj, avec celtK

légende explicative : l'erg /ai» contre moi par M. Lebrun, quîdine

aujourd'hui die: moi. Mais cette spirituelle vengeance élait une

arme â iJeui tranchants : l'anecdote se répandit, et tout ce que

que madame de Bcaubarnais y gagna, c'est que le public biffs le

pseudonyme pour écrire i la place le nom véritable. — Arnault

raconle à ce propos qu'un jour Rivarol aborda Lebrun et lui

dit : ' Connaissez-vous le distique sur la vii.-oiDtesse de Beaubar-

nais? ' Lebrun hésite et rdpond : « Non. n — o Alors, écoules-le, »

'éprend Rivarol, et il le récite, t Eh bien, maintenant, rommenl

uvei-vous répigi'amme ? — Pasmanvaise. — Je le crois bien.

El de qui eâ:-elle î — Ne devinez-vous pas î — De vous, peut-

e 1 — Est-ce que cela ne vous paraît pas possible? — Au

le, dit Lehniti, pourquoi ne l'aurieivous pas faite î Je l'ai

D faite aussi, moi 1 ° On trouvera «ur les litlérateucà et les sa-

s du ivur siâele beaucoup de curieux détails dans les livra

de M. Guslave Uesnoirelerres : Éludes sur Voltaire, 8 vol.; —

Grimod de la Reyniére et «on groupe, in-H. — (e Chevalier Domt,

'.; — la Comédie salirii/ae au XYIII' sièda, in-8; — Épim-

et lettrés, in-12, Perrin, éd.

^ LEBRUN-PINDAHE. 209

A Suard qui exaltait 5es épigramraes pour déprécier ses Odes :

Dans l'épigramnie au moim j'ai sa te plaire ; Là je snia bon ; tu le dis, je le eroi ; Je n'ui pourtant jamais pai-Ié de toi :

mon ami I la meilleure est à faii'e,

H Su

Bîël

Au même, après sa noQiinatioa d'acadêinicicn :

Suard, admis au dodo aréopage, Sollicitait six mois pour son discours.

Lors un quaraote: Accordons-lea toujours, Ce n'est pas trop pour son premier ouTrage.

Dialogue eotre un pauvre poète et l'auteur :

On vient de me voler. — Que je plains ton malheur ! Tous mes vers manuacrits. — Que je plains le lolourl

Dorât, qui veut tout essayer, tout Ceindre, Trompe â la fois et la gloire et l'amour Il est si bien le poète du jour. Qu'au lendemain il ne saurait aUcinilre.

ifense de La Harpe :

Non, La Elarpe au serpent n'a jamais l'esseniblé Le serpent siffle et La Harpe est sifOé '.

1, Parmi lej èpigrammes du xii' sièite, une des meilleures as- BurÉment et des nioins connues est celle de Lamartine au cban-

Sur I.alande, rastronoine :

Fuyez mODSieur de la Cotnèle,

C'est de tous les pédants le plus fastidieuï ;

Aussi bavard que laid, aussi laid qu'enouyeui,

Des asires il fait la gaxetle :

Son esprit est dans sa lunetle ;

Il n'en esl i[ue plus roI ifusad U descend des cieui.

Sur LeuiiciTC qui se vanlail d'une traduction italienne qu'on venait de faire de sa tragédie de GhiV-

laume Tell :

Un Pradon Suisse, entlé d'un faui Miccês, Dit qu'on l'avail traduit en langue étrusque. Certain railleur repartit d'uu ton brusque :

On devrait bien vous traduire en français.

Sur les poètes de l'Académie :

Jlalgré deux succès dramatiques, La Happe n'est qu'un rimailleur, Chamfort polil des vers clique?,

Bonoier N"* qui, après le 2 Décembre, avait refusé une mviiaiion du poète poui- aller chez la princesse Mathilde ;

M'otTrall un dinur d'un écu ;

Le vin tsl bleu, U nappe Bal Elle,

MBie que la cousine d'Auguste ITJaTlle en sa noble maison.

LEBRLN-PINDARI

Lemierre en forge d'bdvétique; ; Saint-Lambert les fait narcoiiquef :

MarmoQtet ne plaît qu'au railleur.

L'adruil et gentil émailleur, Qui brillanla les Cèoi'Kiquei', Des poêles académiques, UelUle est eocoi'e le meilleur.

Sur ce qu'on disait que Sainl-Lambert composait un poome sur le génie :

Ob! quelle étrange csloiunie 1

Saint- Lambert peindre le génie '.

C'est rbiver qui peindrait Vtlé.

A Florian, auteur d'une fade pastorale '

Dans ton beau roman paslora

Aïec tes moulons pèle mftle,

Sur lin ton bien dam, bien tnoral,

Berger, bergère, auteur, tout bêle.

Puis bergers, anleur, lecteur, chien.

S'endorment de raoulonnerie.

Four réveiller la bergerie.

OIl ! qu'un petit loup viendrait bien '.

:1 l'uk'inellH, l^uulmu un l'appelait, aurait volontiers mis dans sa conver«alioa ce petit loup qui aianquait dans aee livres, ai l'excelleni duc de Penlhîèvre, son protecteur el son bOle, n'eût imposé une sourdine k son esprit railleur. Son naturel courtisan cl rusé contribuait a te conlenir el il ne sortait de cette réserve qu'avec BBi amis intimes, passant sa vie dans un enchaalement perpétuel, au milieu des lètea dont il élail l'Ame, acteur et metteur en

Sur le DicUfinnaire de l'Académie ;

On (uil, défait, n^raii ce farnouit dictionnaire Qui, toujours très bien Tuil, reste toujours à feire.

A Rivarol, qui avait pris avant la Révolution le

titre de eomte :

BcÈnc de 9t!S comédiee, lisant ei relisant les romans, les fabliaux. premières ricbessee de notre langue, sources auiqucllcs son talent H'sbrenva latgenicnl. Le succès de ses premiers essais ne fi( pas itlosion à tout le monde. " Quand je lia JV^nio, disait Marie-Antoinette, il me semble que je mange de la soupe au lait. > Rivarol, de son côté, avait déjà pénéli-é ie raelice de ce genre, la monoloniede la manière : rencontrant Florian avec un manuscrit anodin qaiEorlait A demi de sa poche ; u Ah ! monsieur, s'ècria-t-ii, si l'on ne vous conniiissait pas, comme on vous volerait I • C'est Floi-ian hiiraéroe qui, dans la préface de son Théiltre, prend soin de définir son Arlequin, Ici qu'il l'a compris, avec les dilTérences qui le séparent de ceui de Deltsle et Marivaux, un Arlequin toujours iit^ génn el lendre, simple sans êlre bêle, croyant ce qu'on lui dit, disant ce qu'on veut, se metlJint de moitié dans les pièges qu''on lui tend; cet Arlequin n'a point de raison, il n'a que de la sensibilité; il se (Sclie, s'apaise, a'afUigc, se console dans le mËme ins~ tant. Liseï le» deitx Billets, le Bon Ménage, le Bon Ph'e, let Jumeaux, la Bonne Mère, le Boa flit, vonsy reneontrerea maint trait de bonne comédie, comme ce cri d'Arlequin ; « Et pourquoi me le dire ? Je n'en étais pas s&rl t lorsque sa femme lui iivoue qu''elle a vu Lélio contra lequel il a conçu de la jalousie; comme ce motdn même Arlequin à sa lille ; " Je te donne tout ce que je possède | la plus sûre manière pour que je ne manque de rien, c'est que lu aies tout. > Il avait composé la comédie du Bon Père pour la fête du due de Penlhiévre, mais le secret ayant été découvert, le prince s'opposait par dévotion à ce qu'un la joudt ; Florian s'avanc^a sous le masque d'Arlequin, el parodiant le mot de Molière : • Noua es-

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