‹ Le prince de Ligne et ses contemporainsChapitre 17 sur 28 · I.IÎBRUN-PINDARE · texte numérisé non relu

I.IÎBRUN-PINDARE

D'autres ont perdu leur comLé; Mais loi, Damis, plus je calcule, Phis je vois que, tout bien compté. Tu n'as perdu qu'un ridicule.

Sur La Harpe, qui venait de parler du j^rand Corneille avec irrévérence :

Ce petit homme, à son petit compas.

Veut sang pudeur asservir le génie; Au bas du Piode il trotte à petits pas

perlons, dit-il, voue donnei' aujourd'hui la iMmâdie du Boa père, mais M. le dur de PenlbiÈvre no veut pas qu'on le joue. • Le prince Eourit et céda.

Quant aux FaliUs de Florian Celles fuient à peine puliliéea qu'elles lui valurent la réputation de second Tabulistc français : Longo sed proximvs inlert<allo. Lancé eu 1793, eu pleine TeiTeur, ce gracieui volume, avec ses vers riuols et frais, sa morale aimable et parfois maliuieuse, lit l'efTet, selon le mit de Morellet, d'un agneau égaré loin de sa bergerie et tombé au milieu des loups. Et Ini aussi, avec son âme frêle et peu énergique, était comme un agneau livré aux fauves ; et lorsqu'il soj'lit de prison après Tbermidor, il passa des cachots dans son lit de mort, où remporta rapidement, à l'âgede trente-neuf aus, une fîèvre chaude, suite des angoisses qu'il avait subies. Faut-il s'étonner si la Quotidienne lui reprocha d'avoir désavoué, après le malheureux voyage de Varenoes, l'honneur d'avoir défendu la famille royale ? la Révolution enCanla des miracles d'égoîsnie, des miracles de pusillanimité.

(. ÙEwru de Floriaii. — faWe», t vol. — ThaUrt, a voi. — EMUt, Galalée, Numa PomplUai, Coiisalne de Conlotit. — Pridi hùtorique larla Maurei. — Lacrotelle, Die onnto d'ipretivts. Èh}e aaidémiqut prononcé le 10 eepli'mbre mu. — salnie-Beuvc, Caateriti du Lundi, t. m. — Il est asseï piquant de rappeler que, le ai mai 1788, Florlan terivail à son ami Boissy d'Anglas qu'il venait d'Obtenir en trois seniainea le brevet de lieutenant-colonel, la crul.v de Salnt-Louia, le Riuteuil académique, enfin une abbaye i six lieues de Paris pont une de ses tantes.

•!U LK l-fllSCE DE LIGNE ET SES CitNTKSIPOH

El m>il fi-snuhir Ibs soiixmels d'Aonip.

Au grand Corneille il a bit avanie.

Maie, à vrai dire, on Hall aux éclats

De voir ce nain mesurer un AUas ;

. 8url(isqueraMH roidir ses petits bras

Poor éloulTer si haiile renomioéc !

Sur Andricux ' :

Sœur Andrieuï, contez, contci, enleadei-vous

Si vous ne dormei pas, ma aœur, endormeï-n

Sur Baour-Lormian ' ;

Sottise entretient In santé,

Baour s'est toujours bien porlô.

Mais, cette fois, Baour-Lormian lu fit riuiiiaud, en ripostant avec esprit :

LebruQ de gloire se nouri-it Anaà voyez comme il maigrit 1

1 . Je demande gi'flce paur ce yualrain de Lebrun, où i-espire la verve gauloise et rabelaisienne de nos aieux :

si l'eaipEceui' taisait un . .

ocoffroy dirait qu'il sent la ros-, El Is Sénat aapiiErail A l'honnenr de prouver la chose.

i. Baour-Lormian ne fut pas moins bien inspiré lorsqu'il lui dé-

Devaut lui sans c«esc en cxta Son gofit est pur, son coeur e U a Harat pour Apollon, La Munlugne pour lléllcon,

i Leliruii il kiules les qualités du lyrique, écrii IChateaubriand ; ses yeux sont Apres, ses tempes chauves, i taille élevée, et quand il récite son Eœegi monu-3 ^mentum, on dirait qu'il se croit aux jeux Olympiques, Lebrun ue s'eudort jamais qu'il n'ait composé quelques et c'est toujours dans son lil, entre trois et quatre heures du matin, que l'esprit divin vient le vib«iter. Quand j'allais le voir, le malin, je le trouvais fentre trois ou quatre pots sales, avec une vieille serrante qui faisait son ménage. — Mon ami, me disait- [iîl, j'ai fait cette uuiL quelque cLose, oh ! si vous l'entendiez ! — lit il commençait h tonner sa strophe, tandis que son perruquier qui enrageait lui disait : a Monsieur, tournez donc la tiîte ! » et avec les deux mains, il inclinait latiHe de Lebrun, qui oubliait bienlât le perruquier tH recommençait à gesliculu clamer, i»

S'il commit de fort méchantes actions, Lebrun eut parfois du courage et de la dignité : la rœommaudalion de mademoiselle Corneille U Voltaire, l'amitié pour Bufîon et pour André Ghénier, ce soni là aes traits qui rachètent un peu ses fautes. On connaît cette belle strophe h Buffon.

ux

!Ut %

Flalléde pluii

I goûta volages

L'esprit eat le dieu des inetaots.

Le génie est le dieu des âges :

Lui seul embrasse tous les temps.

il6 LE PRINCE DE LIGNE ET SES CONTEMPORAINS.

BufTon était en effet sa grande admiration, et, après Buffon, Montesquieu, qu'il range avec Bossuet au premier rang des génies lyriques s'ils V eussent voulu. Mais n'est-il pas curieux dépenser que Lebrun vivra plutôt dans la mémoire des hommes par l'esprit, que par le génie dont il se croyait plein ?

La, Harpe fit de mauvaises tragédies, de mauvaise politique, do boune critique, et dans sa soif de juger, ménagea si peu les amours-propres qu'il souleva contre lui de véritables coalitions et devint, à certains moments, le bouc émissaire de l'opinion. Il avait si fort la passion de régenter que, tout jeune encore, installé chez Voltaire qu'il appelait papa, qui l'appelait mon fils, il ne pouvait s'empécber de le censurer, de relever ses vers faillies et de les corriger sans crier gare : elle plus curieux, c'est, paralt-il, que Voltaire cédait souvent, en disant avec bonhomie : « Le petit a raison, c'est mieux comme cela. » Et, vers la fin de sa vie, tout en rendant justice au Génie du Chrislianisme, il

■ 1. NÉ à Paris en ]739, mort en 1B03. — Cours d» liltircdure. P^ Cotrespondanee littéraire. — Théâtre de La Harpe. — Sainte-

Beuve, Cauitries du Lundi, t. V, — Colntl, Correipondancx turgve.

^- Mémoirei de Morellet, de Tilly, de d'Allonville, de la baronne

d'Oberkirch,

invitait Chateaubriand à s'enfermer avec lui quelques matinées. « Nous ôterons tous ces défauts qui les font crier, pour n'y laisser que les beautés qui les offensent. »

Nul n'échappe à sa destinée. Le Quinfilien français était né professeur, empereur de rhétorique, armé du sceptre et de la férule; s'il avait fait son métier, tout son métier, rien que son métier, peut-être eût-on subi avec patience ses coups de boutoir, mais il commit l'insigne maladresse d'aspirer au rôle de Desprcaux et (le le compliquer de celui de Pradon, de déchiqueter les œuvres de ses confrères et de prêter le flanc aux représailles * par ses chutes dramatiques, ses mariages

1. J'ai déjà cité deux épigramnies de Lebran, celle de Gilbert

est dans toutes les mémoires.

c'est ce petit rimeur, de tant de prix en (16, Qui si.r.é pour ses vers, pour sa prose sifflé. Tout meurtri des faux pas de sa muse tragique. Tomba de chute en chute au trône académique.

En voici d'autres qui ont aussi leur saveur :

Si vous voulez faire bientôt Une fortune immense et pourtant légitime, H vous faut acheter La Harpe ce qu'il vaut Kt le vendre ce qu'il s'estime.

(Le président Rosskt.

Énigme ;

J'ai, sous un mCMne nom, trois attributs divers. Je suis un instrument, un poète, une rue ; Rue étroite, je suis des passants parcourue.

Instrument, par mes sons je charme l'univers, Rimeur, je l'endors par mes vers. —

... La Harpe a le feu céleste Et Naigeon le feu d'enfer.

LA IIAKPK. -iVj

malheureux, ses prétentions de tout genre el son peu d'altonlion à ne point rendre pt'nible l'opinion qu'il avait conçue de lui. a Je puis faire des nobles comme vous, disait Cliarlcs-Quint à ses courtisans, je ne puis faire un peintre comme Titien, o Voltaire pouvait bien ouvrir les portes de l'Académie h son premier lieutenant, mais non lui donner son fî(''nie, et, bien qu'il saluât en lui « le Reslaurateur des belles-lettres », il Iflchait un mot tcriiblo qui caractérise bien la chaleur stérile de son favori, ses élans impuissants : a C'fSt un four qui toujours chauffe et où rien ne cuit, o Violente et passionnée, cette âme va d'un pôle à l'autre, brusquement, d'un seul bond, sans souci du qu'en-

^ VonL créaul moTlels nouveaux;

^K Ls Harpe Tiiit des alliées,

^^ Et Naigeon fail des dérols.

1 (M.-J. ClliSICT.)

11 mène son Pégfi^ aa peUl paa, disait encore Lebrun; il rampe avec art liana s&i Uitiides vors. — ITn Éli'anger prétendait ne l'a- Toir jamais entendu que tolilo<iuer ses talents. — On ne lui ménagea!! pisdavantage les suliriquuts : « Bébé (c'était le nom dn boufTon du roi Stanislas), Harpula, Psaltèrion, Cîtliara, Labarpie. ■ — 'La Harpe est une Toise qui a de beaux crîng, i remarquail Diderot, et Chénier lo surnomme le Grand Perrin Dandinde la litlÉratura. Kn 177S, il était dans un tel discrédit que l'abbé de Boismont disait muligncment : « Nous aimons tous inlinimeat M. de La Harpo, notre confrère, mais on souffre, eii vérilé, de le voir arriver lonjonrs l'oreille déchirée. » — Plût au ciel qu'il pûl observé luimême la recommandation qu'il faisait à Tillj de ne se brouiller —jio'avec les scilsl

ilira-t-oii, ai du danger; apK's la conversion, il scnnble avoir oubliù le passé, lant il s'acliarne contre ses anciens amis, contre ses doctrines de la veille, comme s'il espérait aussi que tout le monde avait perdu la mémoire de ce qu'il disait ou écrivait. j\agui>re, cd plein Lycée, coifTi^ d'un bonnet rouge, il déclamait l'hymne révolulionnairo.

Du fer! Il boit le snng; k sang non El la rage donne la mort!

l la rage

Mais voilà que, dans les cacliot^ dû la Terreur, il rencontre deux évéques, une femme aimable, lit l'/mitation de Jéstis-Clirist, et tombant sur ces paroles : « Me voici, mon (ils, je viens îi vous parce que vous m'avez invoqué ! n il regoit le coup de foudre, ce qu'il appelle le coup de la gnlcc, qui le renverse et le retourne. Seulement, son repentir ne saurait se manifester dans la retraite et l'humilité, c'est un repentir bruyant et magnifique, quelque chose comme le repentir de ces croisés qui ne se croyaient rachetés devant le Seigneur s'ils n'avaient occis plusieurs centaines de Sarrasins et rempli le monde de leurs exploits apostoliques. Se donner la discipline sur le dos du voisin, ce n'est pas très chrétien, mais quoi de plus humain? Dans le bien comme dans le mal, l'ilprc personnalité de La Harpe revenait au galop, gâtant les meilleures causes par son emportement, se passionnant pour la

LA haupe. 221

raison hors de toute raison. Personne n'oublia autaut lo divin préceple : a Ne failes pas aux autres ce que vous ne voudriez point qu'on vous fit » ; personne n'en fut plus durement puni; mais il avait l'orgueil du cMro, et, tanlùt îi coups de prose, tnnl6l à coups de rimes, salirisait ses ennemis. Je eilcraî ses deux meilleures épi grammes.

Connaissez- vuus Chamrorl, ce maigre bel esprit,

Et ce pesant Rulhière, â face rebondie?

Tous deux sanl pleins de jalousie, Mats l'un eu oicuri, et l'auti-c en vit.

Je sais assez passablement L'orlhograpbe nt l'arithmétique ; Je déchiffre un peu la musiijue.

Et la liarpe est mon instrument.

Le malin ina léte est sensée Et devient f*iblc sur le soir ; Je suis Monsieur dans mon Ijfce Kt Madame dans mon boudoir.

11 y a de bonnes pages dans le Cours de Litlcralwe, mais rien qui approche do la Prophétie de Caïottc, son chef d'œuvre, un des morceaux les plus piquants que l'on ait écrits sur la Révolution, sur ses précurseurs. Rappelons-en les principaux passages.

... H me semble que c'élail hier, et c'était cependanl au commenccnient de 1788. Nous étions à lablc chez un de ^oa confrères à l'Académie, grand seigneur et homme

m le rniNcE dc LiG>ie et sv:s contejii'ohaixs, d'caprit. La compagnie t'iait nombreuse et dn tout état: gens dn cour, gens de robe, gens de lettres, académiciens, etc. On avait fait grande lIiîtc comme do coutume. An dessert les vins de Malvoisie et de Consluncc ajoutaient & la gaietù de bonne compagnie cette sorte de liberté qui n'en gardait |ms toujours le ton... Churafort nous avait lu de SCS contes impies et libertins, et les grandes dames avaient écoiitt' sans avoir mûme recours il l'éventail. De li un déluge de pinisanleries sur la religion : l'un citait une tirade de In Pucelle ; l'autre rappelait des vers philmophiques de Diderot... Un des coavives nous raconta en puuffant de rire que son coilTeur lui avait dit, tout en le poudrant: Voyez-vous, monsieur, quoique je ne sois qu'un misijrable carabin. Je n'ai pas plus de religion qu'un autre, o On conclut que la Révolution ne tardera pas à se couronner, qu'il faut absolument que la superstition et le fanatisme fassent place à. la philosophie, et l'on en est il calculer la probabilité de l'épcfiuc et quels seront ceux de la société qui verront le règne de la raison...

Un seul des convives n'avait point pris de part  toute la joie de cette convei-sation et avait même laisse tomber tout doucement quelques plaisanteries sur notre bel enthousiasme. C'était Cazotic, homme aimable et original, mais malheureusement infatué des rêveries des illuminés. 11 prend la parole et du ton le plus sjrieux :

— Mi'ssicurs.sojez satisfaits, vous verrez tous œttc grande et sublime Révolution que vous désirez tant. Vous savez que je suis un peu prophète ; je vous le rûpÈte, vous la verrez.

On se récrie, on !e raille, on le reçoit le premier sa rôponsct.

harcèle, Condorcel

— Ah! voyons, ilJt-il, avec son air et suo rire sournois niais, un philosophe n'est pas fiiché de rencontrer un p

— Vous nonsieur de Condorcct, vous expirerez étendu su le pav d'un caehot ; vous mourrez du poison que vi au ez p pjui' vous dérober au bourreau, du poison que 1 60 heu de ce tempa-là vous forcera de porter toujours

r t f iiamrort rentre en lice avec le sourire du sarcas e Cazolte vaticine qu'il se coupera tes veines h de \ ngt deux coups de rasoir , ensuite, c'est le tour d \ c^ dAzjr, de MM. de Nicolaï, Bailly, Mateslierbos, ■ Roucher, tous prcsents. Et comme lo mot d'éckafaud est le perpétuel refraio.

— 0!i ! c'est une gageure, s'écric-t-on de toutes parts. 11 a juré de tout exterminer.

— -Non, ce n'est pas moi qui l'ai juré.

— Mais nous serons donc subjugués par les Turcs et h Tiirtarea ?

— Point du tout, je vous l'ai dit, vous serez alors gou- J verués par la seule phUasophie, [lar la seule raixon.

— Voilà bien des miracles, dît alors La Harpe, et vous ' ne m'j mettez [wur rien ?

— Vous y serez pour un mirnclc tout aussi exlraordi- —Jlftire; vous serez alors chrétien .

2Si LE PRl.NCE DE LIG«E ET SES COSTËM POU A I X5.

Ici les figures rewbruiiies se dérident.

— Ail! ricane Cliuiuforl, je suis rassuré; si nous no devons périr que quunit La HarjRi sera chrétien, nous soijimcs inmiork-Is.

La duchesse de Grammont prend la parole :

— Pour ca, nous sommes bien heureuses, nous antres femmes, île n'être pour rien dans les réoolutioni. Quand je dis pour rien, ce n'est pas que nous ne nous en niéiions toujours un peu, mais il est reçu qu'on ne s'en prend pas à nous, et notre sexe...

— Voire sexe, mesdames, ne vous en défendra, pas celte fois, et vous aurez beau ne vous mêler de rien, vous serez Iraitces tout comme les hommes, sans aucune ditférence quelconque...

Le drame se noue, la scène devient de plus en plus poiynante, Cazotte développe sa pensée qui tombe comme un arri)t de mort; chaque parole est une prophétie lugubre,

— Vous verrez, essaje de dire a\'oc irouio la duchesse de Gramuioiit, qu'il ne me laissera seulement pas un confesicur ?

— Non, madame, vous n'en aurez pas, ni vous, ni personne. Le dernier supplicié qui en aura un par grâce

Il s'arréla un moment :

— Eh bien, quel est donc l'heureux morlel qui aura cette prérogative?

Page 1