‹ Le prince de Ligne et ses contemporainsChapitre 4 sur 28 · CII. D£ MAZADt · texte numérisé non relu

CII. D£ MAZADt

Pans, 20 décembre 1889

La famille du prince de Ligae. — Son éducation, sa première communion. — Ses écrits militaires. — Bel-Œil : ses jardins. — Mariage du prince de Ligne. — Première apparition à la cour de Versailles. — Louis XV et madame de Pompadour. — Visite de Ligne à Fcrney. — A quoi pensent les courtisans. — Un nouveau père de l'Église. — Pensées de Ligne sur la religion. — La philosophie du bonheur. — Boutade mélancolique. — La cour de Bruxelles et le prince Charles de Lorraine. — Les deux imprimeries du prince de Ligne. — Vers de Boufflers. — Ligne écrivain.

Le prince de Ligne a tracta, dans ses Mémoires, un portrait de ce que Ton appelait en son temps Thomme aimable. L'homme aimable tel qu'il Tentend, c'est

1 . Raiffenberg, Le prince Charles-Joseph de LignCy 1 vol. in-A» 1842. •— Peeterman, Le prince de Ligne, Liège, 1848, 2« édit. — Sainte-Beuve, Caweries du Lundis t. Vni. — Mémoires du comte d'Ongnies, Mons, 1840, in-18. — Comte Ouvaroff, Esquisses poli-

s LE FRJKCE DU LIGNE KT SES CONIEMPOKilNS.

plus que rtioniiâle homme, c'est l'honnûte homme embelli, perfectionné ou achevé par la réunion des dons les plus divers, habilo surtout en l'art de causer et de plaire, non moins habite en l'art de se faire valoir, original el un peu priJcieux, presque aussi rare, si nous l'en voulions croire, qu'un grand général, qu'un grand artiste, ou qu'un grand homme d'État. On a le droit de supposer qu'en traçant ce portrait le prince de Ligne se regardait dans un miroir : et, on tout cas, nul mieux que lui, dans ces années du xvni' siècle où l'ancien rt-gime, avant de dîspai-aîlro, s'étourdissait de l'éclat de ses dernières élégances, n'a réalisé un modèle si séduisant. C'est sans doute ^ aussi ce qui me permettra d'en reparler.

Charles-Joseph, prince de Ligne, naquit ù Bruxelles le 23 mai 17-33. D'après les généalogistes, ces mmanciers de l'histoire, l'origine de sa famille se perdait dans la nuit des temps : les uns la font descendre d'un roi de Bohême, d'aulres lui donnent pour premier

tir/ves et lilléraires, in-S", 1848. — Lucien Pere.v, liiÈloiTe iTnne grande dnme aa XVJll' siècle, 3 ïo!. iii-S", Paris, Calmann Léïj, édil. — Le prince ds Lif^ne, Mélangea utilitaires, sentimentairei et Httéraires, 34 vol. in-lS, — CEtiia-es choisies du prince de Ligne, Bveu une ïnlroduction par Albert Laciiiix, 4 vol. iij-18, 1860. '- LiUrea du prince de Ligne à la Marquise tle Coigay, avec préfece de H. de Lesoure. — Le prince de LigDe, Caractères et Fortrails, Sandoz, 1879, in-18. — Lettres tt pentéi-s du muretAof prince de Ligna, publiées fiv madame de Staël, in-S', 1609. — Comte de Is Oardc, Le Congre* de Vienne, 2 toI. in-S". — Mémoires de Sigur.

eètre Thierry d'Enfer, issu de Cliarleiiiu^iio, ou \VijO. laérc de Charles-Joseph, princesse de Salin, avaJL plus de mérite que de beauté : madame de Geiilis prétend qu'on la comparait à une chandelle qui coule. Fidèle à la raideur des mœurs antiques, aussi Ger au dedans qu'au dehors, son pèi-e paraissail avoir plus de souci de se t'aii'e craindre que de se faire aimer dans sa lamille, « Ma milïre avait graiid'peur de lui, dit le prince; elle accoucha de moi en grand vei-tugadin, et mourut de même quelques années après, tant ît aimait les cérémonies et l'air de dignité. Ce n'était pas la mode alors dans le grand monde d'être bon père, ni boa mari, u — Ou songe involontairement à cet autre grand seigneur qui reprochait k son gendre et à sa fllle de ^^embrasser devant lui : c Monsieur mon gendre et ^Hsdame ma Qlle, ne pourriez-vous descendre tout ^Hbeés ? Il — Quant fi l'éducation de notre héros, on ne saurait rien imaginer de plus décousu ; si\ gou\'erneurs successifs, abbés, jésuik's, gens de guerre, écartaient en tous sens cette jeune àme : le voici moli- Ïbte sans le savoir avec les deux jésuites, janséniste Ne l'oratorien, el, malgré son bagage ecclésiastique, e sachant pas un mot de catt'cliisme à qualoi'ze ans, si bien que. pour faire sa première communion, il doit tout apprendre chez le curé du village de Bel-CMiil ",

:. Itel-QUil, ce séjour tout ii la tms miii^tiilique et chompùlrc, aplepuis plusieurs siùcles â la tamille de Ligne, mais il i

PRl.NGE as LIGNE ET SEâ CONTEMPORAINS.

depuis ta création jusqu'aux mystL'res. Malgré tout, il entasse dans sa mémoire une foule de connaissances, qui, à certain mouient, lui donneront presque l'air ■ d'un savant : il se pâme sur Polybe, adore l'histoire militaire, devient fou d'héroïsme; Charles XII, Eugène et Condé l'empêchent de dormir ; tout jeune encore, il a entendu la canonnade de Fonteuoy, vu, pendant le siège de Bruxelles, trois boulets entrer dans la porte cochère de l'hôtel de Ligne, alors qu'il était sur le balcon. Aussi rôve-t-il de s'échapper de la maison paternelle, de s'enrôler sous un nom supposé, et pour tromper son impatience, il écrit sa première œuvre lit-

teça son cachet élégant et grandiose dn prince de Ligne et de son père, A celui-ci les idées noblea, les tréations majestueuses elrégu-. [ièrcs dans le genre de Le Hùtre ; au mBrêcbal le varié, l'inipréru, l'agréable; il a voulu rompre la monotonie sévère des grandes pro.. portions, fidèle à sa iiiuxioie, conséquent avec lui même, préférant une chanson d'Anacréon à VlUade, et BouQIers é ÏEaq/clopédk. D'ailieura, rien d'eiclusif dans son goilt : il a visité, apprécie en législateur les plus beaux parcj de l'Europe, prend le bien partout où il le trouve, et, par ses esquisses, par ses payiages, ses préceptes e'. ses exemples, caractérise à mervcillcsonépoquc, nullemont exempte d'afféterie, de préciosité, désireuse toujours de ne point séparer la nature de la société, hésitante encore entre le style français et anglais, mais déjh tourmentée par ce sentiment, par ces aHpirations novatrices qui éclatent dans les ouvrages do Jean-Jacques, Bernardin de Saint-l'ierre et Chateaubriand. Le prince n'admet pas que, pour le plaisir d'être naturel, on se montre pauvre^ et insuilieant; il veut que ses Jardina [dont il fait un tapis de velours, car il h osé hasarder du gaion parlout) soient parée, menbtés comme un salon ; et si grand demeure son amour de la

LE PRINCE IlE L[GMÎ.

léraire, un discours sur la profession des armes. Kn 1732, âgé de dix-sept ans, il entre enliii comuie e seigne dans ]e régiment de son père, et, du premier coup, se moQlre ce qu'il sera toute sa. vie, lirave entre les plus braves, doué du courage le plus sûr, celui du tempérament soutenu par l'honneur, allant au corahat comme à une fêle, s'y montrant « ardent d'une jolie ardeur, ainsi qu'on l'est à la fin d'un souper B, regarilant une bataille comme une ode de Pindarc, y apportant un enthousiasme qui tient du délire. A Catherine il qui lui (Usait un jour : b Si j'avais été homme, j'aurais été tué avant cl'êlrc capi-

gociélé, qu'il aimerait ù décooTrir de sa résidence champêtre une grande capitale, el qa'il a vendu presque pour rien nn Soioator Ihjia, piirce qu'il n'y avait lil que des déserta, et qu'uo tableau sins figura restemlita à la fin du monde. S'il sacrifie trop souvent aux faut dieu>, à Oural, s'd adonise ses paysages et les gâte par des tiorilures inylhologiipes, des concetti douteux, il a de continuelles bonnes foriunes d'i<li'«s et d'etpressions, «juantité li'apercus ingénieux sur II nature, eelte charniante coquelle, dont il reeoinniande de coDlempter sans cesse les beautés, afin de tficher de les rasterpblei" pour le plaisir des jeui et de l'âme. « J'ai bien regardéla campagne, el j'ai trouvé que le rouge des coquelicols, les eonleura il'un champ de pavots, le bleu des lileuels, et le jaune de la navette taisaient la palelle la plus heureuse qu'on puisse trouver. Tout cela réuni avec le petit vert du lin, le mêlé, le tacbcti; du sarraiin, le jietît jaune du bU^, le gros vert de l'orge, el bien d'antres esp<kes que je ne connais pu encore, produit un eflel charmant; et comme je ne veux point de murailles, et que les i-nnaui et les haies siiffiseut, ce tableau est un bonbeur d:^ plus A la campagne. ■

taine, ■/> il ne craint pas de iV'pondrc : « Je n'en crois rien, Madame, car je vis encore, n Joignez-y l'élégance du corps et du visage, la noblesse de l'attitude, l'éclair dans l'esprit, l'exercice prompt, raisonné de la pensée et de la volonté, pcuWtre même ces facultés stratégiques qni sont en quelque sorte la partie divine de l'art de la guerre; ses écrits militaires, appréciés |)ar Washington et Napoléon, lémoignenl d'études approfondies et font regretter que la fortune ne lui ait pas permis de remplir tout son mérite, de risquer les parties suprûraes et ces terribles enjeux d'où dépend le sort des empires.

Pendant la guerre de Sept ans, il se dislingue partout où il se trouve : à Collins, à Breslau, à Leuthen. h Hochkirch; en 1757, il reçoit de Marie-Thérèse ellemônie le brève! de colonel accompagné de ces paroles llatteuses : « Je vous ai fait colonel du régiment de votre père ; j'entends mal mes intérêts. Vous m'avez fkit tuer un bataillon la campagne passée, n'allez pas k présent m'en faire tuer deux, L'État et moi, nous voulons vous conserver. » — Le jeune colonel, nyant fait part de sa nomination k son père, obtint cet étrange compliment ; n II élait déjà assez malheureux poui' moi, monsieur, de vous avoir pour fils, sans subir le malheur de vous avoir encore pour mon colonel. » — s Monseigneur, répliqua celui-ci, l'un et l'autre ne sont pas ma faute, et c'est à l'Empereur que Votre Altesse doit s'en prendre pour le second malheur. »

^^V LE PttlNce DB LIGNE.

^^untre-tempB il a ëpousô la princesse de Lichlenstein,

^B^la manièr(> dont s'accomplit h mariage ne contribue^

pas sans doute à lui inculquer le respect d'une ïnsti-

tulion qui semblail a.\o'cs délabrée, atteinte de caducité

irrémédiable. Le vieux maréchal le conduit à. Vienne

Ins une maison où il y a de jolies figures épouse* i i à épomer : il ne savait si c'était sa beile-m6re, une-^ nte, ou les jeunes petites personnes qu'on lui desti^j nait. Huit jours après, ilgé de vingt ans, il mène à.1 l'autel sa petite femme âgée de quinze ans ; ils ne s'û-

»ent rien dit encore. Ligne, pendant quelques selînes, trouva la chose bouffonne, puis indifférente, i milieu des fiîtcs données à cette occasion, un mauis présage vint alarmer les parents des époux : on uit imaginé, comme emblème, de réunir dans un feu d'artifice deux cœurs entlammos. La coulisse sur laquelle ils devaient glisser manqua : « Le cœur de ^jaa Temme partit et le mien resta là, » dit le princ& ^Kb contraire eût étô plus prophétique ; son cœur allait, ^Kkc lui, faire le tour de l'Europe, car il ne se piquait ^ae fidélité, ni envers sa femme, ni envers ses maî- __ tresses, n'aimant de l'amour que les commencements, chercheur éternel de l'éternel féminin, poussé sans cesse, par son génie aimable, vers de nouveaux mirages de bonheur. Du moins rapporte-t-il de temps en temps à sa femme quelques fragments de ce cœur cosmopolite; et, au rebours de ces hommes d'esprit qui réservent leurs grâces pour le monde, et leur méchante hu-

8 LE PBINCE ne. LIGNE ET SES CONTEMPORAINS.

meur pour la famille, se moDlre-t-il aussi channant à Bel-OEil que dans les cours et les boudoirs des grandes dames; il ne se sent ni assez moral, moraliste et moralisateur pour prècfier, et sa morale consiste k rendre tout le monde heureux autour de lui. Ses cinq enfants furent élevés avec beaucoup de tendresse, bien qu'il ne pût se défendre d'une vive prédilection pour raîoé, le mari d'Hélène Massalska, le héros (le Sabacz et d'isniaïl, auquel il éleva un obÉlisque de marbre de quarante-cinq pieds, avec ces mots gravésl'u lettres d'or sur les trois côtés : « A mon cher Charles pour Sabacz et Ismaïl, — nec le juvenis memorande gihbo, — sa gloire fait mon orgueil, son amitié mon bonheur. » — Le prince lui apprit dès l'enfance ce qu'il savait le mieux : o Se battre en gentilhomme. » ^ « Je fis engager un petit combat d'avant-poste avec les PrussitMis, et, m'êlançant h. cheval a\'OC lui, je pris sa petite main dans la mienne tout en galopant, et, nu premier coup de fusil que je lis tirer : a il serait joli, mon Charles, lui dis-je, que nous eussions ensemble une petite blessure! c Et il riait, jurait, s'animait et jugeait, — Hélas! ce (ils bien-aimé mourut prématurément en 1792, pendant la campagne de France, emporté par un boulet de canon, ce canon que sa femme infidèle, dans le délire de la passion, déclarait n chargé depuis l'éternité ». — Le prince demeura inconsolable, au point qu'on n'osait jamais prononcer en sa présence le nom de sou enfant, et quand il lui

LE PlilNCE DE LIGNE.

arrivait d'en parler lui-même, ses yeux se remplissaient de larmes. Celte terrible douleur l'avait brônzô contre loutea les autres douleurs, et dorLinavant il mil sur son visage un masque de sérénité insouciante, (illya,disait-il, une manière terrible d'être supérieur auN événements ; cela s'achète par un grand malheur de sensibilité. Si l'jlme a été émue par la perte de tout ce qu'elle a de plus cher, je défie tous les chagrins d'arriver ; fortun» perdue, ruine totale, persécution, injustice, tout semble \ insignifiant. « — Ailleurs il affirme que la crainte d'un quart d'heure de réflexion pénible l'a empêché de songer à ses revers de fortune, mais il sa pose en fanfaron de frivolité, il se fait de sa légèreté un passe-partout, se dissimule les délicatesses de son cœur. Lui-même l'a dit avec justesse : « Même dans les écarts, il y a des gens à qui tout va, parce qu'ils ont de la grâce et du tact, parce qu'ils ont le désir de plaire et savent que le plus grand art pour plaire est de n'en pas avoir, o En réalité, il a beaucoup de bon sens. Tant pis pour ceux qui n'aperçoivent pas ses qualités so Irdes, parce qu'il les recouvrait de roses.

Après la victoire de Marxen (novembre 1759), Marie- Tlièrèselechoisilpour en porter la nouvelle à, Louis XV. 11 réussit à merveille, on admire qu'il sache si bien le français et danse à ravir le menuet, cette danse aristocratique qu'il appelle quelque part : une grâce stupide ; mL,is il ue partage nullement l'enthousiasme qu'il uispire. Le vieux roi lui semble bien ridicule avec ses

10 LE PRINCK DE tlli-VE ET SES CONTEMI-OBAINS.

questions saufîrenoes. Madame de Pompadour, à la- (luelle il trouve l'air caillette, lo ton bourgeois, lui lâche cent balivernes, développe deux ou trois plans de campagne, l'interroge avec emphase : « Vous voyez, monsieur, ce que nous faisons pour vous ; nous vendons notre vaisselle pour soutenir votre guerre; n'en èles-vous pas satisfait? — Je vous jure, madame, que je n'en sais rien, s — Et puis ne s'avise-t-elle pas d'ajouter : " Je suis mécontente de vos femmes de Prague.

— Et moi aussi, répondit-il, je l'ai été très souvent.

— Elles sont mal élevées : comment ne font-elles pas mieux leur cour aux sœurs de Madame la dauphine ? u

— Le prince se retira, stupéfait d'une telle bétm. Le maréchal de Belle-lsle lui dit :

a A'ous remportez bien lard vos victoires ; l'année passée, c'était au mois d'octobre ; celte année, c'est au mois de novembre, n

Et Ligne de riposter vivement :

II vaut mieux battre l'automne, et même l'hiver, qu'être battu en été. n Allusion sanglante aux défaites des Français h, Minden et h Crefeld, — Préférant la ville à cette piètre cour, le prince se laissa aller, sous la conduite de Du Barry, à toutes les séductions , que Paris loi offrait.

Puis il rejoint son corps d'armée, entre à Potsdam et Berlin avec le maréchal Lascy, obtient le grade dogénéra-l major, et, après la signature do la paix de 1763, va visiter Voltaire k Femev.

LK PRINCE DE LIGNE

Il y passa huit jours dans un encbautement de toul minules, dans une continuelle ivr&ssede la pensée,' admirant, trouvant tout cbaimanl, neuf, imprévu, jusi|ua ses torts, ses fausses connaissances, ses engouements, sou mauque de goilt pour li^s beaux-arts, ses caprices, ses prétentions à être lioniine d'État. Ligne ne iui parle que pour le faire parler, pour mettre de temps un peu do bois dans le feu, mais il boutades, et voilk que, d'un fond d'anecdotes hasard de la plume, se détache avec un relief isissant celte figure prestigieuse, voilîi Voltaire qui filche, rit, plaisante, marche, joue et donne comédie ; le voilà presque en chair et en os, avec sa voix sépulcrale et ses yeux spirituels, n mais qui ont eu ipéme temps quelque chose de velouté et une douceur primahie. L'âme de Zaïre est tout entière dans ces x-là, toutefois son sourire et son rire, extrêmement Malicieux, changent tout à fait cette charmante expressioi). s H peste contre Frédéric n, qui siireraent sera damné, sinon battu, et cite avec éloges ses vers; dé- Rousseau de bannissement et dans la même mile veut lui donner l'Iiospitaiité, prend médecine pour îter les fâcheux, se moque de Tronchin, et, un instant déclare mourant, redevable à celui-ci de la et de la santé, raconte ses démêlés avec le Grand- Conseil de Genève, lit à ses hôtes l'acte de tragédie écrit pendant la nuit, improvise des madrigaux, coripond avec l'univers, plante, démolit, reconstruit

LIGNB ET 3E& CONTEUFCHAINS.

met des enranls en nourrice, joue aux échecs et se la- .uenle s'il perd ; lanWt Socrale et tantôt Épicure ; seosible, humain, philanthrope, mais comparant les boniines à dus oranges qu'on jette après en avoir exprimé le jus ; prompt aux larmes et à la fureur, aimant h Hébaucber la jeuncise vers l'étude, amoureux de gloire, car son âme est lu llit'âlre do toutes les ambitions, et puis offrant de donner cent ans d'immortalité pour une bonne digestion. Toi aussi le représentent les autres visiteurs de Fernoy, Gibbon, Marmontel, Cbabanon, Boufilcrs, madame Suard, madame de Graffigny, madame de Genlls', mais personne, aussi bien que le prince do Ligne, n'a donoé la sensation de cette nature de vit^rgenl, peint le grand écrivain en déshabillé moral.

« Il souhaitait de passer pour un hoiiutie d'État profond, ou pour un savant, au point de désirer être onnuyeux. Il aimait alors la constitution anglaise. Je

1. Lauraguais raeoiiLb uinsi un opisode de sa viailc ù Peruey en 1761 r • Allons A présent, me <lil Voltaire, dans le jardin. Je Fus fort étonné d'j trouver un ioe qui y brouLait le gazon. Kst-ce qua Ï0U8 ne retonnalaseï pas Féron?me demanda-t-il. — Si tait; il y ) u Lien ijuelijue ubo.^e ù dire sur le coips, mais la figure est Impiianle, et je n'en suis que plus Èurpris de la ti-ouver ebsz vous. Je ne voua trayais pas si bien aveu Préron. — Sa personne tat & merveille avec M. Ramponeau i Paris, mais sa fujurc est fort bien chei njoi. Tel qne vous me voyei, je ne suis plus guère lu! i[ii'on me lit : j'ai besoin quelquefois de colère, et celle fignre lu'en dgniiP quand J'ep ai besoiii, »

NGE DE LIGNE

e souviens que je lui dis : — a Monsieur de Voltaire,

ajoulez-y son soutien, l'Océan, sans lequel die ne durerait pas... — L'Océan, me dil-il, vous allez i faire faire bien des réflexions là-dessus. » Go lui-'i un jeune homme de Genève qui l'ennuyait.

■- fl Vite, vite! dit-il, du Tronchin! » c'est-à-dire b'on le fil passer pour malade, et le Genevois ; Ua. — ... Il était occupé alors k déchirer et h. parahraser {'Histoire de l'Église, par l'ennuyeux abbé c teury. a Ce n'est pas une histoire, me dit-il, ce sont-il des histoires. Jl n'y a qu'à Bossuet et à Fléchier,'' que je permette d'être bous chrétiens. — Ah 1 mon- ^ sieur de Voltaire, et aussi à quelques révérends ; pères dont les enfants vous ont assez joliment. ] élevé. » 11 me dit beaucoup de bien d'eux. > Le prince de Ligne lui raconte qu'à Venise, il enndJt les gondoliers vénitiens chanter la Jérusalem i Tasse, Tels que jadis Ménal([uo et Mélibée, ils essayent la voix et la mémoire de leurs camarades, sur J le Canale-Grande, pendant tes belles nuits d'été. L'ui»"' tramence en manière de récitatif, et un autre liu tond et continue.

Je ne crois pas que les 'fiacres de Paris saint la Uenriade par cœur, et ils entonneraient bien ses beaux vers, avec leur ton grossier, leur accent loble et dur, el leur gosier et leurs voix à l'eau-de- — C'est qup Ins Welches sont des barbares, des nemis df rh;irmoiiie, def wn'^ i vous é^çorger.

11 tE PRINCB DB LIGNK ET SES CONTEMPORAINS,

monsieur. Voiià le peuple, et les gens d'esprit en ont tant, qu'ils en mellenl jusque dans nos lilres de leurs ouvrages. Un livre de l'Esprit ', c'est l'esprit follet que cetui-là. V Esprit des Lois, c'est l'esprit sur les lois. Je n'ai pas l'honneur de le comprendre. Mais j'entends bien les Lettres Persann : bon ouvrage que celui-là. — 11 y a quelques gens de lettres dont vous paraissez faire cas? — Vraiment, il le faut bien : d'Alembert, par exemple, qui, faute d'imagination, se dit géomètre; Diderot qui, pour faire croire qu'il en a, est enflé et déclamateur ; et Marmontel dont, entre nous, la poétique est irùnleliigibie. Ces gens-là diront que je suis jaloux. Qu'on s'arrange donc sur mon compte. Onme croit frondeur et flatteur à la cour; en ville, trop philosophe; à l'Académie, ennemi des philosophes; l'Antéchrist à Rome, pour quelques plaisanteries sur ses abus, et quelques gaietés sur le style oriental ; précepteur de despotisme au Parlement, mauvais Français pour avoir dit du bien des Anglais; voleur et bienfaiteur des libraires; libertin, pour une Jeanne ([uc mes ennemis ont rendue plus coupable; curieux et complimenteur des gens d'esprit,et intolérant parce

l.*Croir[cj;-ïouBbien, disait madame de Graffigny, qu'nne grande partie de l'Espril el toulca lea notes ne sont que les balajures de mon nppartoracnlîL'autenr a recueilli ce qal! y a de bon dans i et il B emprunté k mes gens une douzaine de

que je prAche la tolérance. Avez-vous jamais vu une ëpigramme ou une chanson de ma façon ? »

1» Pas une, mais un millier, aurait fiu répondre le ^ince.

r « Il riait d'une bêtise imprévue, d'un misérable jfju Ae mots, et se permettait aussi quelque bêtise. Il était au comble de la joie, en me montrant une lettre du chevalier de ITsle, qui venait de lui écrire pour lui reprocher d'avoir mal fait une commission de montre. « Il faut que vous soyez bien bt5le, monsieur... etc. t On aurait dît qu'il avait quelquefois des tracasseries avec les morts, comme on en a avec les vivants : sa mobilité les lui faisait aimer, tantôt un pou plus, tantôt un peu moins. Par exemple, alors, c'était Féndon, Fontaine et Molière qui étaient dans la plus grande îur. (1 Ma nièce, donnons-lui-en du Molière, » ditil à madame Denis, n Allons dans le salon, et, sans fai^n, les Femmes savantes, que nous venons de jouer. 9 II fit Trissotîn on ne peut plus mal, mais msa beaucoup de ce rt^le. Mademoiselle Dupuis, jouait Martine, me plaisait infiniment et me donnait quelquefois des distractions, lorsque ce grand homme parlait. Il n'aimait pas qu'on en eût. Je me souviens qu'un jour que ces belles servantes suisses, nues jusqu'aux épaules à cause de la chaleur, pasient à cOfé de lui, ou m'apportaient de la crème, il Inlerrompit, et, prenant en colère leurs beaux cous à

il I • I

Kqtii

i() LE PRI^^.B ns i.ignk rt ses contemporains. pleines mains, il s'écria : a Gorge par-ci, gorge pari> là, allez au diable ! »

s 11 en voulait beaucoup à Rousseau, qu'il accusait de l'avoir brouillfi avec Genève, pour avoir dit qu'il lui donnait envie de marcher à quatre pattes. Au moment méiue où il pestait contre ce monstre, le déclarant dignedu bannissement, quelqu'un l'inlerrompt ;

I Je crois que le voilà qui entre dans votre cour. — ■ Où est-il? le malheureux, s'écrie Voltaire, qu'il n vienne, voilà mes bras ouvertsl 11 est chassé peuU » être de Heuchâtel et des environs. Qu'on me Ift » cherche. Amenez-le-moi; tout ce que j'ai est à lui.» M. de Cunslant lui demanda en ma présence soa Histoire de Russie. « Vous êtes fou. dit-il, si vous » voulez savoir quelque chose, prenez celle de La u Combe. Il n'a ri'(;u ni mMailles, ni fourrures. ■> celui-là. »

3 II était mécontent alors du Parlement, et quand ji rencontrait son âne à la porte du jardin ; n Passez, » je vous prie, monsieur le président, » disait-il. Ses méprises par vivacité étaient fréquentes et plaisantes.

II prit un accordeur de clavecin de sa nièce pour son cordonnier, et, après quantité de méprises, lorsque cela s'éclaircit : n Ah ! mon Dieu, monsieur, un M homme k talents 1 Je vous mettais à mes pieds, c'est » moi qui suis aux vôtres . s

B Un marchand de chapeaux et de souliers gris entre tout d'un coup dans le salon. M. de Voltaire (qui se

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