‹ Le prince de Ligne et ses contemporainsChapitre 5 sur 28 · LE PR[^CE DE LICNE · texte numérisé non relu

LE PR[^CE DE LICNE

iQe tant des visites qu'il m'avoua, que, de peur qui mienoe ne fût ennuyeuse, 11 avait pris médecine tout hasard, afin do se dire malade) ae sauve dani son cabinet. Ce marchand le suivait en lui disant : Monsieur, monsieur, je suis le flls d'une femme pour qui vous avez fait des vers. — Oh ! je le crois ! j'ai fait tant de vers pour tant de femmes I Bonjour, .monsieur 1 — C'est madame de Fontaine-Martel. — monsieur, elle 6tait bien belle. Je suis votre serviteur. (Et il était prit à rentrer dans ;on cabinet.) — Monsieur, où avez-vous pris ce bon ■goilt qu'on remarque dans ce salon ? Voire château, ,j>ar exemple, est charmant. EsUl bien de vous? ,{Alors Voltaire revient.} — Oh ! oui, de moi, monfieur; j'ai donné tous les dessins. Voyez ce dégagement et cet escalier... — Eh bien, mon5ieur,ce qui m'a attiré en Suisse, c'est le plaisir de voir M. de Haller. (M. de Voltaire rentrait dans son cabinet.) — Monsieur, monsieur, cela doit avoir beaucoup coûté. Quel charmant jardin I — Oh ! par exemple, disait M. de Voltaire (en revenant) , mon jardinier est une bête ; c'est moi, monsieur, qui ai tout fait, — Je le crois. Ce M. de Haller, monsieur, est un grand homme. (M. de Voltaire rentrait.) — Combien de IÇicmps faut-il, monsieur pour bâtir un château ipeu près aussi beau que celui-ci ?s (il. de Voltaire revenait dans le falon.) — Sans le faire exprès, ils me iouërent la plus jolie scène du monde, et M. de Vol-

taire m'en dODna bien d'autres plus comiques encore, par ses vivacités, ses humeurs, ses réparties ; tantôt homme de lettres, et puis grand seigneur de la cour de Louis XIV; et puis homme de la meilleure compagnie.

11 II était comique lorsqu'il faisait le seigneur de village. Il parlait à ses manants comme h des ambassadeurs de Rome, ou des princes de ia guerre de Troie. Il ennoblissait tout. Voulant demander pourquoi on ne lui donnait Jamais de civet à dîner, au Heu de s'en informer tout uniment, il dit à son vieux garde ; « Mon B ami, ne se fait-il donc plus d'émigration d'animaux » de ma terre de Tournay à ma terre de Ferney ? m

»... Il et des questions à un officier de mon régiment qu'il trouva sublime dans ses réponses, s De » quelle religion fltes-vous, monsieur? lui demanda- B l-il. — Mes parents m'ont fait élever dans la religion » catholique. — Grande réponse, dit M. de Voltaire, 11 il ne dit pas qu'il le soit. » Il fallait le voir, animé par sa belle et puissante imagination, distribuant. jelant l'esprit, la saillie à pleines mains, en prêtant h tout le monde; porté à voir et à croire le beau et le bien, abondant dans son sens, y faisant abonder les autres ; rapportant tout à ce qu'il écrivait, à ce qu'il pensait ; faisant parler et penser ceux qui en étaient capables; donnant des secours à tous les malheureux, batiasant pour de pauvres familles, et bon homme dans la sienne; bon homme dans son village et bon

LE PRINCE DE LIGl

loiiime et grand homme tout à la fois, réunion sans tquelle l'on n'est jamais complélement ni l'un ni Vautre ; car le génie donne pins d'iiteiidui- à la boi)(i'>, et fc bonté plus do naturel au génie. »

^ Le prince de Ligne aime, admire Voltaire, il se ihofltre le courtisan accompli des rois de l'esprit, et des s des peuples ', il 6puise les formules de la flatterie l il ira un jour jusqu'à vanter le sort des sujets de latherine II exilés en Sibérie ; mais, par un contraste hàngulier, au milieu même de ses adulations, il se réconserve une indépendance d'ironie et de

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a lionunc qui les a ei bien connus: i A la c ua ne pense qu'à soi, Los uns s'occiipeat du regard du » les anlres de celui de leurs maîtresses; quelques-uns de la n d'un ministre, pour voir s'il est en faveur p1 diriger

r plus ou moins d'attention ; quelques autres, poar avoir l'air }A'j Être, mènent à une embrasure de fanÈtre un ministre étranger ; e ceui-ci cherche à écouler ce que l'uu dit de l'autre; plug fuDl des révérences à dmie et à gauche, rient ou veulent tre s'amuser ; plusieurs, pour avoir l'air affable, disent quelu cherchent â dire un bon mot qui fasse rire i Majesté, ou à parler assez haut pour qu'elle les remarque et paraisse se mûler à la conversation, ce qui arrive effectivement lorsque, embarrassés de leurs personnes les jours de représr'utas demandeol ce qu'on dit. Quelques-uns font

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jugement qui perce à chaque instant. Personne ne songera à lui, en relisant l'anii^re réflexion de madame de Lambert : « Qu'il y a de peuple k la cour ! J'appelle peuple tout Cf! qui pense bas et communément. La cour en est remplie! i Jamais on ne le rangera parmi la superbe canaille des cours : si le compliment est excessif, il le relève par la flnesse, et vous sentez fort bien qu'il le regarde comme une monnaie courante k l'usage des rois et des reines ; qu'il y a pour ceux-ci des rites, un cérémonial de langage, iju'il faut hausser le diapason pour se mettre au niveau. Tant pis pour evx, s'ils ne distinguent pas l'or pur de l'alliage, s'ils ne font pas le triage de la vcrilé et de l'enflure,

les sévères, les laiiturnes, pour Taire croire qu'ils dédaignent tous lee genres de courtisanerie et qu'ils pensent. Quelques géaËraui,assei liumbit's BU coup de ruai), sont Qei's et prennent un maintien militaire. Les voyageurs présentés c!ieri;hen[ des yeui la femme qu'ils eomplent avoir, persuadés qu'ils sont plus aimables que les gens du pajs. Les grandes maîtresses pensent à l'éliquetle qui diminue tous les jours, à ce qu'elles disent, lia Majesté ne les avertissant plus d^ rien; les petites msllresses, A se placer de manière qu'un Kistre qu'elles évitent ne leur donne pas les .veux battus; les HUcB d'honneur, à le perdre sans qu'on le sache ; toutes les femmes, à un collier, une chaîne, un GchanI turc, un médaillon qu'elles voient à l'une d'entre elles et qu'elles envient, ou à critiquer ce qu'elles n'envienl point. Les grands offioiers de la cour songent i deviner la porte par laquelle Sa Majesté sortira. Les chevaliers des onJrea arrangent leurs rubans ; les jeunes gentUsliominos de la chambre font les beaux et tes empressés ; les vieux chambel.lans, led importants; les provinciaux, les importuns et des questions ; les pages, des espiègleries.

Rt, par unu opÈration inverse de l'iiilerlocuteur, ue tedescendeot poÎQt dans sa pensée, jusqu'à la limite hib s'arrête la sincérité, s'ils n'ont présent à la mémoire Re mot de cet empereur sceptique : e Je sens que je f Mis devenir Dieu ! »

Ses relations avec Voltaire devaient se prolonger longtemps encore, et c'est cliose plaisante que cette corespondance où celui-ci, à force de cajoleries insinuantes, essaie de l'amener au philosophisme, od Ligne ait semblanl de le traiter en excellent chrétien, tous kdeux usant d'une égale politesse. Évitant de blesser 3 sentiments respectifs, mais se donnant des conleils en ayant l'air de parler à la cantonade. Comme iVoltaire facilite la tâche par son affeclation constante à séparer la religion du fanatisme, le prince le prend en quelque sorte dans son propre pi^ge, lui écrit avec un feint enthousiasme qu'il a gagné une grande bataille jsurles dévots en leur prouvant que Voltaire l'est plus u'eus, en le faisant reconnaître un des pères de l'Eglûe, seulement un peu plus ^ai que les autres. Et puis les mpies le dégoûtaient de l'impiété et lui donnaient resque envie de se faire capucin ; les athées sont dans s antichambres, les déistes sont dans les salons, et si iastniits que le marquis de B*** disait : n Je viens du pre un livre si fort contre l'existence de Dieu que je

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mo suis fait déiste. » L'n jjoi'te n'est ni Tirii ai l'autre. Piadare aurait élé aussi boa catholique que David élait bon juif. — Ligne n'a garde de rappeler le mot d'une admiratrice de d'Alembort sur Voltaire a II est bigot, c'est un déiste ; » mais il ajoute adroitement : e La religion calliolique doit plaire à celui qu'ins|iire le goût des beaux-arts ; nous lui devons le Slabal de Pergolèsc, le Miserere de Lalande, les Hymnes de Saiileuil, tant de chefs-d'œuvre en musique, en peinture et en sculpture; l'église de Saint-Pierre, la Dencmle de croix d'Anvers, et une autre de ma galerie, par Van Dyck. La mythologie parlait aux passions; le catholicisme, enveloppé de mystùres, parle à l'imagination. » Et Voltaire de répliquer fort galamment : v Puis donc que vous me faites apercevoir que je suis propLète, je vous prédis que vous serez ce que vous ôtes déjà, un des [ilus aimables hommes de l'Europe, un des plus respectables. . . Vous jouissez des plaisirs de Paris el vous les faites, n

En trois mots. Ligne a, trente années avant Chateaubriand, opposé à Voltaire le Génie du Christianisme.

A vrai dire, s'il déteste l'irréligion d'État et les bigots d'incrMulité, s'il croit au gentilhomme d'en haut, et s'avise un jour de composer un sei'mon pour apprendre à une bêle d'aumônier comment on parle de Dieu à des soldats, sa religion, surtout au début, a des assises peu profondes; n 11 faut, dira-t-il, avoir la bonté de croire, de peur de l'ennui, de peur de ces messieurs en iste, comme Catherine 11 appelait les

ilifes de l'athéisme. Pourquoi ne pas se cunleiilL-r de son trisaïeul, qui croyait à la présence de l'eucharistie? » Plus lard, mieux convaÎDCU la nécessité d'un Culte positif, il reucontrera cette au sujet des impiétés fanfaronnes : « Tout est très joli, quaud on n'entend pas la cloche dos misants... L'incrédulité est si bien un air, que si on était de bonne foi, je ne sais pas pourquoi on ne se tuerait pas à la première douleur du corps et de l'esprit. On ne sait pas assez ce que serait la vie humaine avec une irréligion positive : les athées vivent à l'ombre de la religion. » — Eu fait, Ligne, sur ce chapitre, ne vaut ni plus ni moins qu'une partie de ses contemporains, sceptiques par tempérament bien plus que par système, qui, n'ayant point la foL du etiiirbonnier, ne prenaient pas le temps de s'élever jusqu'à la foi de Bossuet, se détournaient de la morale du Christ pour courir h la morale du plaisir, mais estimant que l'impiété n'est point un sentiment aristocratique, se croyaient quittes envers Dieu, s'ils respectaient les décors du culte et mouraient sans Tracas de scandale.

Avec un tel laisser .iller religieux. Ligue ue pouvait iher une morale bien austère. Sa philosophie est le du plaisir combiné avec le bon goût, ou du bonheur, qui est le plaisir fixé. Miilheur aux moralistes misanthropes qui ne voient pas le soleil, les fleurs, le lurire de la nature et de la l'emme!... — Quanta

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24 LE rniKCE de ligne et ses co.stempoba lui, il prend pour devise: « Calme avec soi-même; bien vivre et bien mourir, » Il voudrait tenir toutes les prétentions du genre liumain, cti grand enfant, pour l'empêcher de tomber, de se brûler, surtout de pleurer, de crier, d'arracher et de gâter tout. H voudrait aussi que son livre fût le panier d'osier qui lui apprend à marcher tout seul, et voici la première leçon qu'il adresse à son él^ve : o La vie me paraît une promenade dans un jardin. Cueillez les roses, les myrtes et les lauriers, si vous pouvez ; ne laissez faner aucune fleur, depuis l'humble violette jusqu'à l'orgueilleux hébotrope ; mangez de tous les fruits, et ne négligez que ceux dont l'arbre est planté sur le bord d'une fosse, dans laquelle, à fui'ce de vous promouer, vous devez nécessairement tomber. L'adresse est de marcher au travers des ronces et des épines... Pourquoi n'y a-t-il pas uue école de bonheur au lieu des écoles de latin et de droit? Qu'on y apprenne le régime de son âme; qu'on dise, si l'on est heureux : je jouis; si on ne l'est pas: la vie n'est qu'un passage, a — Savoir manier l'espérance, ne mettre de prix presque à rien, tirer parti de tout, n'enchaîner sa liberté que par les chaînes légères des roses de l'amour ou par les lauriers de la gloire, admirer ce qui est beau, faire le bien selon sa puissance et réparer l'espèce de tort qui se montre dans le monde {car c'est usurper )a vie que se borner à ne pas nuire) ; prendre tous les plaisirs de son âge et de sa situation ; n'avoir ni méfiance,

■ LE PKINCE UE LItiNE.

envie, ni méchauceté, ni passion; garder, livrer ou j reprendre son cœur suivant l'occasion ; et quand il | n'est plus présentable, se retirer à [a eampagne, en si vouant aux lettres, au culte de la nature; et de Ui ' dire à la morl ; « Je ne vous crains pas u ; voilà la science suprême, la meilleure recelte du bonheur, philosophie \ inspirée de Pétrone, de Montaigne et de Candide, morale toute païenne et poétique, aimable sans doute et facile à suivre, mais étroite, fermée aux vastes horizons de l'ilme, à ces nobles inquiétudes de l'esprit qui donnent h l'homme, au roseau (lensant de Pascal, la couscience de sa grandeur et plongent leurs racines dans l'inâni.

Parfois cependant, le prince de Ligne a ses heures, ou plut()t ses minutes de misanlhi'opie et d'amertume, heures précieuses qui sont en quelque sorte la rançon des années de gaielé réelle ou factice. Un jour de doute '\ mélancolique, il se pi'end à l'un des plus nobles sentiuients, la générosité, et lui l'ait son procès, à la façon de La Rochefoucauld, de Chainfort ; le morceau est trop curieux, trop rare sous une telle plume pour ne pas trouver place ici : « Homme I qui que vous soyez, dévot, libertin, prodigue, avare, philosophe, insensé, et môme homme juste, s'il en est, croyez-vous avoir jamais donné par générosité? Vous dévot, vous êtes celui qui avez eu le moins de mérite : vous avez placé votre argent à, intérêt; vous vous êtes imaginé qu'il TOUg vaudrait le pardon de quelque méchanceté : vous

2(i LK l'UlSCe LIE L[CNK Eï SES IJONTEMPDIIA

avez dit: « Je donnerai ù cel honiiue, iioo parce « qu'il est mon frère, mais parce qu'il est dit dans nolro n loi : K Uonoez aux pauvres et vous aurez le royaume descieux.B Vous libertin, qui n'y croyez pas. n'étaitrce pas peut-6tre pour vous déLarrasâer de ce mendiant? \'ous pradigue, vous lui avez donné ce que vous auriez jeté également à la place où il vous a demandé l'aumône; c'était une occasion de plus de vous satisfaire. Vous avare, c'est pour qu'on vous le dise, c'est parce qu'on vous regardait. Vous pliiiosophe, c'est pai' immanité, j'en conviens, mais vous êtes k voire aise, il est aisé d'être philosophe quand ou est riche; un petit écu ne vous dérange pas. L'iiuriez-vous assialé au point de manquer votre superflu?... Et pour vous, insensé, vous vous êtes porté à cette bonne action, par l'exemple, par habitude, par éducation ; vous n'y avez mis que do rindiÉCérence. Et vous, homme juste, qui peut-être avez-vu ce malheureux à la guerre se distinguer sous vos yeux, vous n'avez fait que votre devoir I je le répète, je cherche un homme vraiment généreux, et je n'eu trouve point, a

Ligne avait-il donc médité l'apoîogue de cotte femme d'Alexandrie, qui parcourait les rues, teuant d'une main uu seau plein d'eau, de l'autre une torche enflammée, criant qu'elle voulait brûler le ciel et éteindre l'enfer, afin qu'on fit le bien sans espoir d'obtenir l'un, et qu'on s'abstint du mal sans la crainte de l'autre? Et, si l'on devait prendre cette page pour autre

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