‹ Le prince de Ligne et ses contemporainsChapitre 7 sur 28 · CE IIE LICSE ET 5E · texte numérisé non relu

CE IIE LICSE ET 5E

Ljgiie ue croit pas aux passions qu'on sait ne pouvoir jamais devenir réciproques; quinze jours sufGrent à le guérir de ce qu'il osait à peine s'avouer à luiméaie. D'autres, qui se montrèrent plus présomptueux, furent vertement rabrouC-s. apprirent à leurs dépens qu'il n'était plus vrai do dire avec madame de Luxembourg qu'il n'y avail que trois vertus en France : Vertubiou, Verluclioux et Vertugadin,

ger à l'air do son visage. — Elle se moquiiit ello-rafoie des abus qu'elle n'osail puinl réformer el surtout de son poulet qui moulait à cent louij par an : une reiae de France En avait dcmani9è un pour elle ou sou petit chien, on n'en trouva pas, et on &t pour cela nu établissement qui devint une charge à la cour. De même, Louis X.V, gravement malade, dut se passer de bouillon parce qull survinl une querelle enlrc le département de la bouche el celui de t'apolbicairerle ; ce dernier soutenant que le premier n'avait rien à faire lorsque Sa llajesté ne jouis.sait pas d'une parfaite santé . d

s (in prince sur les femmes el l'amour. — Rcproclies aux ' Fran^Biijes. — lladame du DelËind, madeimc GealH'Ln et madarae L àe Boufllers. —Lettres à tamarqnisede Coigny : ne point prendre , parce qne ce setiiit abdiquer. — Don d'ubiquité : la politique du mouvement perpétuel. — Relations avec Frédéric II i rii.ïpocoudrie du marquis d'Argeua. — Un roi de. France est toujours le patrjai'cbe des gens d'esprit. — Le mépris de la phrase libérale. ~ Silhouette du prince de Conti. — Définition du raeosoDge politique. — Le prince Henri de Prusse et ses récits de la guerre de Sept ans. — Elle pleure toujours, mais elle prend . plus que M pari. — Le soufflet par procuralion. — La priéi'e de Maupertuis, — Atiiéisme individuel el alinJUme politique.

Rn parlant des fetnmes ' et de l'atnour, Ligno ii'a i joint la véhémence de Rousseau, la sécheresse amère- La Rochefoucauld, filpreté sarcastîque de Chatntort ; moins éloquent, moins profond que ceux-ci, il

1, Les femmes! Elles devaient bien leurs sulfrages à celui qui a la plus grande partie de sa vie â leurs pieds, qui, daua ses liilUP3 comme dans ses éloges ]jarla tnujoura d'elles aïei' Tac-

a I.R PRINCK IIF. LIfiNE RT SES J^i.STFH Pu [1* TNii.

I(!s iJoininc par le bon Uin, l'art des sous-caicadus, ot luême par cerlaine iionio bienveillante qui donne, du relief à ses jugeinenis. Ses élc^s sont particuliers, ses critiques générales, de telle sorte qu'une femme ne prend jamais eelles-ci pour elle-même, et qu'elle a. au contraire, le plaisir de les appliquer à vingt t'emnies tie sa connaissance; avec Sénac de MeiJIian et le vicomlo do Ségur, il est le moralii^te par excellence de l'amour, à la fin du xviii' siMn.

Et, d'abord, ceci est l'alphabet de cette science, Ligne dislingue mille variétés dans l'amour. On nomme toujours cehii-ci, comme s'il n'y on avait qu'un, mais il

cent de la passion, qai Irouva poui' une ftnnne, une impératrice il est. vrai, ce mol cbarmant à son ami Ségur : «. Jouisser de la pi'ésence réelle! n L'art de plaire étant, pour ainsi dire, le Iriicheluent de la pasaioti, de la gabnlcrie, il ; a intérêt à twiiDaltre les idées d'un homme dont le sourire Talslt un itiscoura qui, vërilable magicien de la parole et du regard, maniait les csprili â son gré. Séduction d'autant plus grande qu'il a comme les Temmes le don des larmes, qu'il a pratiqué «es préeeptea, parcouru tonte la gamme du clavier sentimental, courlisj Ic3 plus jolies femmes de Franre et d'Europe, en rencontrant peu de craclles. Le meilleur livre en cette matière, est le monde. Le prince n'avait cessé de l'élurlier, car selon sa propre maxime, si lire n'est pas réQécliir, c'est ép:'ler. Maïs ne croyez pas avoir le secret de sa penféo, ai dans un mouvement d'impatience, il lu! ariive d'appeler la bonne compagnie une pwdeuse de tempi-, eo • «ont boulades de gonrmet contre la lable de LucuUus, jérémiadca do ministre sur le fardeau des affaires, doléances de faux pessimlslc sur la brièveté de la vie; les uns et les autres ressentiraient un dépit mortel si on les prenait eu mot,

y on a une centaine do milliards, car chacun a le sien, comme chacun a son visagi; qui ne ressemble pas II un autre visage. Occupé, épris, aimant, araouri'ux, amant passionné, fanatique, voyez ce que chacun de CCS mots peut produire encore de différences imperceptibles; voyez les effets des coutumes, des préjugi^s, des climats et des sexes; chacun nomme son cœur, mais l'habille à sa faç^n. Il y a l'amour poète, l'amour journaliste ou journalier, c'est-à-dire qui rend compte de tout, tant il est minutieux. Il y a l'amour fin a noter, qui est le plus mauvais genre; l'amour thM- Iral qui est lo plus dangereux; l'amour de la galerie qui est le plus fat, l'amour do m,iintien, de circonstance ou d'oisiveté. Ligne semble ici précurseur de Stendhal qui pourrait bien lui avoir emprunté quelques-unes de ses théories.

Est-il vrai maintenant que le jour oîi on n'aime pas davantage, on aime moins, comme dans les empires, on va toujours en déclinant dès qu'on atteint le plus haul degré de gloire et de force. Et ne pourrait-on l'fpondre au prince en loi objectant sa propre conception? II y a des monlagnes qui finissent en poinlo, par une aiguille, d'autres se terminent par une plateforme, et l'amour ne peut-il, sans tomber, s'arrêter dans sa course vers l'infini? Ne peut-il s'asseoir enfin, t fixer dans le bonheur? J'aime mieux notre morabte quand, mettant en regard l'amour et la jalousie, t observe qne celle-ci dure bien plus longtemps que

4fi LE rniivrE dk hune et ses cuNTEvroii.UNs. celui-là, parce qu'on s'imagine encore avoir des droits, parce que l'amour -propre, senliment impérissable, est le dernier qui s'eo aille.

Passant liu général au particulier, de l'effet à la cause, de l'amour aux fenunes, je remarque dans les Portraits et EépeJ^ùm» de jolis coups de pinceau, des traits spirituels trop souvent gâtés par une affectation mièvrerie et de préciosité. L'auteur pointillé sur l'idée, décrit des arabesques, sculpte des fioritures, s'éloigne de La Bruyère, comme un maître d'armes italien diffère dans son jeu d'un maître français, comme Naltier ou Lancret, de Philippe de Cliampaigne, de Poussin. Mais lorsqu'il trouve sa bonne veine, il a de bien aimables rencontres d'idées, des aperçus excellents, qui, lancés avec humour, avec un coloris délicat, dépassent l'horizon de son époque'. A-t-il tort, par exemple,

1. En lisant les ouvrages du printe de Ligne, j'ai recueilli quelques pensées qui m'ontparu mériter d'âlre rapporta : o Od fait bien de» chutes avant d'attraper k raison. — Apprendre, c'est se contredire. — il faut être le pèi-e de aea amis pour en Être Bûr. — Je n'aime les républiques qne dans' i'enu : voyez l'Angleterre, la Hollande et Venise. La liberté ne se met point i la nage pour gâter les BUlres pays, et convient aux insulaires. — La mo- , deatie est la pudeur de l'éducation. — On n'a des aliies que pour Être sur de n'avoir pas tout & fait des ennemis de plus. — De même qu'on doit penser à la paiï le premier jour de la guerre, on doit penser i la guerre le premier jour de la pai>... La paix est un temps d'apathie où il y a peul-Ëlre plus de mat, mais ijui ne se remarque pas autant, parce qu'il est plus lent. — La religion a été de tout temps le mobile des années. — Le danger est

d'affirmer que, quelque vertueuse que. soit une femme, c'est sur sa vertu qu'un compliment lui fait le moins de plaisir? Quand on la loue sur sa fidélité à son mari, elle est toujours prête à vous dire ; n Quelle preuve en avcz-voua? b Au reste, quand une femme dit qu'elle s'ennuie, c'est comme si elle disait : « Personne n'est amoureux de moi. » Et, certes, quel est le grand plaisir des femmes, sinon d'aimer, d'être aimées ou de parler de l'amour? Mais le prince assigne la limite,

un Irot avec la gloirt. — Pourquoi la population est-cllo un si grand nvaatagâ? Onnefailquc piirlerdecelaparicut. 11 me semble pourtant que moina il y a d'enfants dans une famille, plus ils ont □ne graaijc part au gitcau qu'on leur donne à souper. Uu pays est comme ce gflleau; s'il y avail moins de monde, il y aarait plus de gens ricbes. — C'esl bien siogolier qu'il faiUe toujours Caire le sacrifice de sa raisou. D'abord, pour aïoir de la foi, cela est tout simple; et notre âme en vaut bien la peine. Ensaile pour son corps; c»r il faut aussi avoir de la fui dans son médecin. Et puis, pour faire de grandes choses dans )e monde; sans cela, l'on vivrait retiré pour soi seul, on ne serait utile en rien. — Celui qui, à lo Qeur de son âge, bravo la mort cent fois dans le conrant d'une guerre; celui qui quitte une femme ou. une compagne cbarouuile pour aller en ambassade ; un ministre courbé sur son , bureau ; un pauvre diable d'auteur qui se prive de la société pour écrire à la postÈrilé qui souvent ne refoit pa» de ses nouvelles, ne font-ils pas le sacrifice de leur raison î — Ce qui coule le plus pour plaire, c'est de Ciicher que l'on s'ennuie. Ce n'est pas en amusant qu'on platt; on n'amuse pas même si l'on s'amuse, ■c'est en faisajit croire que l'on s'amuse. — Ce qui prouve la vanité des répulalioas, c'est U facilité de faire des dupes. Je parie, (jue M. de Voltaire y aurait ét6 pris ai, à un diner chez lut, j'aTais .préparé d'avance un sot à jouer le râle d'un homme d'esprit; il

48 i,c l'nisr.E he lic\r et ses cosTPMrf-rAiM il veut que, cliangeant de sexe, une fcimne de quarante-cinq ans songe h devenir un bomme aimable. Ne pensait-il pas k ces grandes dames qui, déjà sur ic i-etoor, se disputaient son cœur, ou à cette étonnant? madame de Chnulnca qui excusai! ses tardifs caprices en affirmant qu'une ducbesse n'a jamais que tn>nli' ans pour un bourgeois?

Sur ce point, sa morale ne brille point par la sévérité, et vous l'entendrez soutenir que la vertu perdit

l'aurail étonné. Deux sols niémp qui n'iiiirsient que l'adrcHe (Mire le rompére l'un 'le l'Hutre altrnperaient loul le moode. — On esl trompé souvent pnr la coniinnrp, mais on se trompe soimi^me par la ménani'C... Celui dont on ce mélie mal à propos ne le pardonnera jamais. Après s'ftre niéliii (Ip8 gens, on se méfie ries ehoses; on reganie iMmme impn'siblo i:o qui n'est qoe dlf- Di'ile... et pDis on se m6Ue de soi. et on n'est plus propre i i-icn. — Les iiiéclianis s<? mettent en garrio, rt les sols aussi; Ips iH.n* et les >!ens d'espril, jamais. Les mêchunt* ci-uii'nt lire dans les joux qu'on les n ilcvinés, les sots se m&liem île tous cens à qui ils trouvent de la supériorité. Les hommes bons on spiritiielî ont BSseK bonne opinion des aulres pour s'en ■'roire aimêa. — Il n'appartient pas il tout le monde d'Èlre modeste; ei la modestie est une fatuité on une sottise, quand on n'a pus le mérite le plus éclatant, — On a trop dit que l'opinion est la i-eine du monde. Cest la seulp reine qu'il faut détri'iner; sans rela, toutes Ire autres le seront. " lît pour terminer, reltc boutnde do Wallenslein qui rappelle le mol de StrafTord mourant : Noiile con/Hav prinr^buK, guia ntr eii jpt». nec satvs in illi», ou fêlai d'nu émip-é montent : Srrotee rie prinix n'est pm héritage : .Qu'aorei-vous ih< In mnison d'Autriche pour votre fidélité? Une def mal doréi^, UHii (TOKi qu'on vous donne pour nn bon cheval, ou une tabatière d» uauvHlx Rofit. >

les vertus, tandis que la galanterie épurait Jes nicBurs.fl en France au lieu de les corrompre, et que celle-ci n'est ^ devenue ingouvernable que depuis qu'elle a o d'ûtre frivole. Si les hommes font les lois, les femmes font les mœurs; quand mSrno elles les déferaient quel ([iiefois, il n'en est pas moins vrai que les hommes qui i s'éloignent de leur société cessent d'f^i-e aimables et ne I [leuvent plus le devenir. Kt puis ne conclut-il pas la pluralité à l'universalité, ne pousse-t-il pas le sep- I licisme trop avant, le jour où il écrit : La femme 1 plus sage a son vainqueur. Si elle n'est pas encore subjuguée, c'est qu'elle n'a pas rencontré celte moitié ^^e soi-m^me qu'on cherche toujours, et qui fait faire ^^fciit d'extravagances, n Dût mon afQrmation sembler ^Raïve, je crois qu'il est des femmes qui, dans leur dignité, dans le devoir conjugal, la maternité et la religion, trouvent la forcn de résister à celte moitié do i-méme, H y en a de notre temps, il y en avait dans r xvni* siècle cpiî fut son propre calomniateur, et qui. si, produisit sa pleine moisson d'âmes hérnïfp.ins t de vertus sans tache.

Iâux Françaises, noire moraliste reproche d'être trop i mômes. C'est la même façon d'fHre jolie, d'cntrei" Uls une chambre, d'aimer, de se brouiller: on a jau en changer, on croit avoir toujours la m(?me. ttu moins écrivent-elles ."i merveille ; tandis qu'autrefois elles ne savaient pas l'orthographe, il connaît h présent dix ou douze Sévigné qui n'ont que

.>!• I.r. l-RI-tCR DF. LIGNC ET SES COKTEMPORAINS.

trop d'esprit. Mais sus propre?' porlrajls en Toot Toi ; les Française? .«e ressemblaient peul-étre dans la galaolerie, non dan? l'amour, non dans l'esprit; il suffirait pour le battre avec ses propres armes, àe rappeler cette silhouetle de madame Geoffrin :

u — je la croyais un bureau d'esprit et c'en était un plulât de raison. I.£s gens d'esprit qui allaient chez elle n'en rainaient plus el devenaient piesque de bonnes gens. Il y avait entre elle et madame du DefTand une espèce de rivalité; mais, au lieu du groà bon sens de la première, l'autre avait une conversation pleine de traits et avait l'épigramme cl le couplet à la main. Le genre de madame Geoffrin était, par exemple, une sorte de police pour le goût, comme la marécbale de Luxembourç pour le ton et l'usage du monde. »-^ Et quel joli crayon de madame de Mirepoix dans celte seule ligne : a Vous auriez juré qu'elle n'avait pensé qu'à vous toute sa vie. d Quelle société, où en trouverait-on comme cola? — Et cette comtesse de BouSlers, Vidole, comme on disait, qui, oubliant quelquefois qu'elle était la maîtresse de M. le prince de Conti, répondit â quelqu'un qui lui reprocliait d'oser dire qu'elle méprisait une femme qui avait un prince du sang : a Je veux rendre k la vertu par mes paroles ce que je lui ôte par mes actions, o Celte phrase lui attira une bien piquante observation de la marécbule de Mirepoix, qui, forcée dans ses retranchements sur le reproche que lui fit la comtesse de fréquenter madame

r'ixe*' ■" -'■ ■ LE l'IUNCE DE LIGNE. SI

de Pompadour, k preiniôre fille du royaume, dit-elle, au bout du compte, riposta : « Ne me forcez point de compler jusqu'à Irois, » La seconde était madi moiselle Marquise, maîtresse de M. le duc d'Orléans. » Et n'était-ce pas aussi la personne la plus originale, la moins semblable aux autres, cette marquise de Coigny, compagne favorite d'Hélène Massalska, à l'Abbaye-aux-Bois, cpii parlait l'esprit comme uno langue naturelle, que Marie-An loi nette appelait avec une nuanœ de dépit la « Reine de Paris », qui, par la grûce de sa raison, sa coquetterie contenue et soii don d'enchantement, avait su captiver le prince de Ligne, qui lui voua un de ces sentiments mixtes, indùcis, flottant entre l'amitié et l'amour, comme ce tombeau de ^faho^let, qu'une légende orientale peint suspendu entre ciel et terre, ne pouvant ni s'élever, ni tomber? Le prince n'eût pas mieux demandé sans douie que de descendre des sphères platoniques où la marquise le retenait, parce qu'elle voulait garder son empire : félicitona-la et remercions-la, puisque cette amitié amoureuse noua a valu les lettres qu'il lui adressa pendant son voyage en Criméeetqui méritent d'être citées parmi les meilleures d'une époque où la littérature ôpistolaire avait tant d'éclat. Il y donne maints détails sur l'impératrice, mais lui parle d'abord d'elle-même, ainsi qu'il convient à une jolie femme. Quel joli début, par exemple, dans cette première lettre où il dessine, en se jouant, le portrait

"2 I.R PRF.VCE DE I.IOE ET SES CONTEMPORAINS.

(le la uiarquifle : « Savez-vous pourquoi je vous regrette, madame la marquise? C'est que vous u'fltes pas une femme eomme une autre et que je ne suis pas un homme comme un autre : car je vous apprécie mieux que ceui qui vous entourent. Et savcz-voiis pourquoi vous n'êtes pas une femme eomme une autre? C'est que vous êtes bonne, quoique bien des gens ne le croient pas. C'est que vous ôtes simple, quoique vous fussiez toujours de l'esprit, ou plutôt que vous le trouviez tout fait: c'est votre langue; on ne peut pas dire que l'esprit est dans vous, mais vous Ctes dans l'esprit. Vous ne courez pas après l'épigramme, c'est elle qui vient vous clierclicr. Vous serez dans cinquante ans une madame du Delfand pour le piquant, une madame Geoffrin p^ur la raison et une maréchale de Mirepoix pour le goilt. A vingt ans, vous possédez le résultat des trois siècles qui composent l'ilgc de ces dames. Vo;is avez pris la grâce des Élégantes sans en avoir pris l'état. Vous files supérieure, sans alarmer personne ijuc les sols. Il y a déjà autant ili' grands mois tli' vous ?i citer que de bons mots. Ne point prendre d'anianl, parce qw ce aérait abdi- 'lucr, est une dos idijes les plus profondes et les plus neuves. Vous ('tes plus embarrassée qu'embarrassante, et, quand l'embarras vous saisit, un certain petit murmure rapide et abondant l'annonce le plus drôloracnl du monde, comme ceux qui ontpeurdes voleurs cbanlent dans ta rue. Vous lilcs la plus aimable

fciiiiiieet le plus joli garçon ot enfin ce ([lie je regrette 1 le plus... »

Une fois môme, échappé, par un heureux hasard, an tourhillon des fétos impériales, pris d'un bel élan de p;it^gioii pour celte nature qu'il aime surtout îi travers les jardins, saisi par la poétique splendeur du tablenu qui se dérouif! sous ses yeux, et jouissant enfin de luimême, le prince rencontre des aecent^tout nouveaux, un frisson de tendre mélancolie, et, sans dépouiller tout h, fait le vieil homme, son esprit s'imprégno des fortes sensations qui débordent dans cette cinquième li^ltre que M. de Feletz appelait un petit chef-d'œuvre. On sent vaguement sourdre un monde nouveau, que Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre ont passé parla, que Chateaubriand est proche, qu'une rrvolution littéraire, encore contenue et voilée dans les langes de la mythologie, va éclater, marcher de front avec la révolution politique. L'écrivain donne de la vie à tout, parce qu'il ne met de l'art h rien ; les tableaux succèdent aux taVileaux, le panorama d'une existence très contentieuse se môle délicieusement au panorama de la nature; hommes et choses, cimetières et moissons visions du passé et du présent, le ciel, la terre, la mer s'agitent devant lui, avec leurs larmes et leurs sourires, avec leurs aspects changeants, métamorphosés par la pensée qu'ils remplissent et lui apportant aussi la parure, l'ornement, dans le ci-euset subtil où elle —S'élabore el. revêt sa forme définitive.

5i LE rii[N(:F. t>T. l.inNE Et ses coniempuhaixs.

« C'est sur la rive attentée de la mer Noire, c'est au bord du plus lai^e des ruisseaux où se jettent tous les torrents du Tczetlerdan; c'est à l'ombre des deux plus gros noyers qui existent et qui sont aussi anciens que le monde ; c'est au pied du rocher où l'on vûi encore une colonne, triste reste du temple de Diane, si fameux par le sacriGce d'Iphigénie ; c'est à la gauche du rocher d'où Thoas précipitait les étrangers; c'est enfin dans le plus beau lien et le plus intéressant du monde entier que j'écris ceci... Je suis sur des carreaux et un tapis turc, entouré de Tartares qui me regardent écrire et lèvent les yenx d'admiration, comme si j'étais un autre Mahomet. Je découvre les bords fortunés de l'antique Idalie et les côtes de l'Ana tolic; les figuiers, les palmiers, les oliiiers, les cerisiers, les abricotiers, les pêchers en fleurs, répandent le plus doux parfum et me dérobant les rayons du soleil; les vagues de la mer roulent li mes pieds des cailloux lie diamants. J'aperçois derrière moi, au travers des feuillages, les habitations en amphithéâtre de mes ■espèces de sauvages fumant sur leurs toits plats qui leur servent de salon de compagnie ; j'aperçois leur cimetière, qui, par l'emplacement que choisissent toujours les musulmans, donne une idée des Champs- Etysét s. Ce cimetière-ci est au bord du ruisseau dont j'ai parlé ; mais, à l'endroit où les cailloux arrêtent le plus sa course, ce ruisseau s'élargit un peu k mi-côte et coule ensuite paisiblement au milieu des arbres frui-

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^^n« qui prêtant aux morts uoe ombre hospitalière...» ^^liC prÎDce se demande alors ce pourquoi du pourqvoi, qui serait si agréable à connaître, selon l'expression de son amie Catlierine H ; il récapitule toutes les inconséquences de sa vie et fait un voyage de découvertes dans son âme. Pourquoi, ne pouvant être heureux que par l'indépendance, porté à la paresse du rorps et de l'esprit, pourquoi agite-t-il sans cesse l'un par des guerres ou des voyagea, dépeose-tril l'autre pour des gens qui souvent n'en valent pas la peine ? Pourquoi n'a-t-il jamais été, à la saison des fleurs, dans ses jardiDS de Bel-(Si;il, qu'il se plaît à embellir sans cesse, qui lui plaisent par-dessus tout, après ses enfants et deux ou trois femmes qu'il aime ou croit aimer à la folie ? Pourquoi, n'aimant ni la gêne, ni les hon neurs, ni l'aigent, ni les faveurs, ayant ce qu'il faut pour n'en faire aucun cas, a-t-il passé sa vie à la cour dans tous les pays de l'Europe ?— Pourquoi cela? Parce que le prince se juge lui-même, parce qu'il y a en lui trois forces : l'esprit, la grflce, l'amour de la gloire. ^Bi.parce que ces facultés veulent se répandre, rayonner, ^^Bcomplir leur mission, se satisfaire elles-mêmes. 11 ^^pwise à l'amitié et meurt d'envie d'avoir de l'obligation aux autres; il est bien aise du bien qui leur arrive, et il a le plaisir de faire de temps en temps des iugrals, car un peu de duperie, dans ce genre, parait pardonnable. Il pense à l'amour et verse dos irmes pleines de douceur. Peut-^tre celles qu'il aime

tiniil-clles tristes d(f se sentir séparées de lui par des mers, 'par des déserts, des remords, des parents, des importuns et des préjugés. Ses larmes ne tarissent point. Est-ce pressentiment de quelque perle déchirante? il éloigne cette pensée, prie Dieu et se dit : Celle mélancolie vague, telle qu'on la ressent dans sa jeunesse, m'annonce peut-être un objet céleste digne enfin de mon culte, et qui fixera pour jamais ma carrière. » Il lui semble que l'avenir va se dévoiler : l'esallation et l'enthousiasme tiennent de si près au pouvoir de rendre des oracles. Il songe au néant de l'ambition et se tire à lui-même son horoscope: l'intrigue, l'Inconstance, la méchanceté détruiront ses espérances, le feront oublier des soldats, qui, avec quelque plaisir, pourraient entendre encore la voix de leur vizir, n Je me jugeais, conclut-il, je me voyais aussi tel que je suis dans celte vaste mer, qui réfléchissait mon <lme comme une glace réfléchit les traits du visage. Déjà les voiles de la nuit commencent à obscurcir le jour ; le soleil est attendu sur l'horizon de l'antre hômisphûre, l^s moutons qui paissent auprès de mon tapis de Turquie appellent les Tartares, qui descendent gravement de leur toit pour les enfermer il côté de leurs femmes, qu'ils out tenues cachées tout le long du jour. Les crieurs appellent b. la mosquée du haut de leurs minarets. Je cherche de la maiu gauche la barbe que je n'ai pas, j'appuie ma main droite sur mon sein ; je bénis les paresseux et je prends

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congé d'eux, eii les laissant aussi élomiés de nrn vair leur maître que d'apprendre que je voulais qu'ils lussent toujours le leur... n

La femme à laquelle le prince de Ligne adivâsait de semblables lettres était digne de les recevoir, capable de donner la réplique. Ses répouses, s'il en exisd'. n'ont point été retrouvées, et c'est graud dommage ; car, avec la llnessc di; son esprit voltairieii, sa curiisilé toujour.s en éveil, son observation aiguisée, elle nous eût transmis une riche collection de souvenirs, d'anecdotes, de portraits à remporte-pièce. Elle n'aurait pas eu besoin de chercher bien loin : il lui cOil BU0i de ramasser les conversations de son salon, où les plus brillaots causeurs, Si'gur, son iiiadrigalier cl chansonnier ordinaire, Narbonue, Lauzuii, KivaruI, sr disputaient les sourires d'une femme qui, aux coiiiquétes du cœur, préférait les conquêtes de l'amilié, plus exempte d'amertume, et prétendit se passer aimer son mai'i. Cependant, comtiic les gens les plus l'aisounables ont mi coin de roman duii'^ 'âme, elle voulut connaître l'amour sans abdiquer. Elle distingua le duc de Lauzun >■ et lui iuspira la |kislou la plus chevaleresque; mais, malgré l'iiiquiéle, l'admiration et l'enthousiasme qui éclatent dans

. Une ëludc sur Madame de Coiyny et Lauiun paraîtra dun» aulre ouvrage ; elle a été publiée dans la Hevue des Deux Mondei ' octobre 18S9). — Cette histoire do la toiiïersation et do Teapri itais à la Un du ivni° siècle, commeocée par let Causew's

BS LB l'BINCK DK LÊGNi; ET SES CONTE«l>0BAINS. ]

ses lettres, il seiuble bieu que l(!ur affection demeura pla- Ij tonique jus<]ii'ii la lin : t Votre cœur est aimable ,11 coiunic votre esprit, lui écrit-elle de Londres en 1"!92, ■ i et vous avez l'air de m'aimer pour mon plaisir quand vous ne le pouvez pour mon bonheur... Je voudrais , deviner votre vie quand je n'y entre pour rien... Mon inlOrôt pour vous est l'âme de mon existence. Ainsi ■ ne me sachez pas plus de gré de vous aimer que do j vivre... d Sa brouillerie avec la cour avait fini par , dégénérer, après la disgrAce de Lauzun, en opposition déclarée : on la voit alors se rapprocher du Palais- Ruyal, faire à Marie-Antoinette une guerre d'épigrammes meurtrières, fréquenter les assemblées. Éclairée, comme j Aifleri, par l'expérience des petits, dégoûtée des ex(x.'s 1 de la Révolution qui la chassait de France, mais toujours pleine de liaine contre les Bourbons et l'ancien régime, elle devient, pendant son émigration, la reine de Londres comme elle avait été !a reine de Paris avant 1789. Rentrée en France sous le Consulat, elle voua un véritable culte à Napoléon, qu'elle plaçait au-dessus de tous les rois des temps passés; il lui demandait parfois, en plaisantant : s Comment va la langue? » La langue allait toujours son train. Dieu

Révolution, sera complétée par plusieurs volumui dont loîcî les titres : L'Esprit des Orateurs de la Rétiolalion; — Les Salons pendant la TeiT&tr; — Les Salon* de l'Émigralion; — Let Femmet d'esprit d la fin dti .iivii" iièole; ~- L'Etprit de Napoléon t"; — Les Hommes d'eiprit du Directoire et de l'Empire.

merci, et avec elle celte royauté des salons, ce goiH de la répartie brusque, cet arl des mois décisifs cjut engagent, prolongenl ou terminent une conversîUion Le prince de Ligne ne la voyait plus depuis longtemps, et leur amitié avait dû se refroidir singulii^i'Cment. 11 aimait la reine; il admirait, «ans l'aimer. Napoléon, et peut-être n'avail-il pu apprendre, sans quelque amertume intime, le triomplie de Lauzun : le cœur de la marquise avait été en loterie; il y avait mis, il avait perdu, et ces mésaventure.'* s'oublient plus qu'elles nu se pardonnent. Et puis il estimait, comme Joseph H, que son métier était d'être roya-

Étc : lui-même se protlamail un abus de son pays, o trouvait bien et gardait sans doulc un peu rauneaiix grands seigneurs et aux grandes dames qui, par amour-propre froissé, par esprit de vengeance, démolissaient les abus dts bonnes et vraies monarchies,

IQur les remplacer par les abus de la Révolution et du espotisme.

C'est chose peu aisée de suivre le prince de Ligne dans ses continuels voyages à travure l'Europe, de 1"60 à 1790 : comme il a le fanatisme de la gloire, il a aussi le fanatisme des grands hommes, le sentiment de la patrie peu développé, ou plutôt il regarde comme !ia patrie le pays où il aime, le pays où l'on se bat.

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Ijl} Li; l-IU.VUb ÛK LICiNE ET SES LUNTLIII'UIIAINS.

uCi il platt aux rois et aux relues, stis luLerlocu leurs. prêfcTés, cberehe h faire de sa vie uu roudeau, uiift fôle perpÉluelle de l'esprll et du cœur. Il se déliait lui-même sans fa<;i)ii : Français en Autriche, Autricliieu en France. Tua ou l'aut^ en Russie. En si£ mois, il visitera Vieiiuc, Bei'Uu, Prague, Dresde, \aPt, sovie, Cramvie, l'iitersbourg. et au jour, k l'iieui» lixês par la ivino Marie-An toi ne lie, rentrera à Paris, pour dîner avec elle caliez la duchesse de Poliguac, tralnii par un carrosse de i-emise commandé avant sou déimrt. Dans cet inlervallc, il aura charmé Frédéric,, tracé les jardins de révêtjue de Wilna qui voulait le faire l'ai de Pologne, enjôlé lus palatins et nonces, polonais, qui lui courêreiit l'indigénat, rempli aupiis de l;i Isariue les iuslructions de Joseph U, et u'aura oublie qu'une chose : l'éclanier les -iOO 000 roubles pour lesquels il a entrepris le voyage, » parce qu'ii lui paraissait peu délicat de proliter de la ^ràce aveu laquelle on le recevait pour obtenir des grftces ». H est uu des derniers gentilshommes dont on dira, vantaut leur savoir-vivre rditiué, qu'ils seraient capables do Taire le tour de l'Europe en carrosse avec une dame," sans s'appuyer au fond de la voiture. D'ailleurs, il l'éalise la politique du mouvement perpétuel ; en une seule année, il fait trente-quatre voyages de Bruxcllc» à Vienne, dis-huit de Bcl-OEd à Paris. Et n'allez pas croire que ee mouvement, cette agitation, nous volent. quelque ehose de son esprit : cette tête êlectriquo^

s'allumiî, jette des flammtiË partout où elJc se l'roLtc, toujours prêle à recevoir et à comniuni([ucr l'étincelle, Toyer inépuisable d'où jaillisseut les observations piqiianttis, les traits de caractère qui forment la trame de l'histoire. Ligue aime à se baigner dans les diverses atmosphères des cours, où il joue en quelque sorte le l'Ole de moraliste international, aimé parce qu'on sait qu'il aime et admire ceux qu'il llatte, causeur et écouteur incomparable, peu soucieux de (liriger lui-même les marionnettes, pourvu qu'il assiste paifois au maniement des ficelles. Le monde politique lui semble par excellence le monde où l'on s'ennuie, et il n'en veut connaître qui' ceux auxquels le gouverncjiienl n'a pas ûté l'esprit.

Il y a des poi-soiniages pi'édestiués qui, partout ofi ils se pi-êsentent, font sur la conversation l'elïeL de la teie de Méduse ; ou bien encore, par leur caquetage insipide et leur |>étulauce, ils empêchent de s'épanouir l'homme de talent qui, saisi de malaise involontaire, se replie en lui-mêuie, retombe dans le nmtismc : ceux-lii li-oublenl la solitude et n'apporlmt poinl la compagnie. D'autres, au contraire, ont en quelque sorte l'art de l'esprit ajouté !i l'esprit, accouchent la («osée, inspirent le mol ou le mettent si bien en relief qu'il double de valeur, diamant ciselé par un habile orfèvre : avec eux tes ennuyeux deviennent presque intéressants, les hommes de talent oui des attaques de génie, les hommes de génie font patte de velours, rentrent leurs griffes, son-

r62 LE PnISCE DE LIGNE ET SES CONTEWPO RAISS. ■

^cnt davantage h plaire. Devant le prince de Ligac, ■ Fi-édérie II oublie compl^l^ment de faire le roi, Catht-^ rine II renonce à toute étiquette ; avec lui ces souve- | raios se dédommagent de leurs heures de travail, de

»aiédi(ation, de ces heures pesantes où ils porlaieiil le poids de leurs empires, de leurs vastes ambitions. C'est au camp de Neustadt, en 1710, qu'il voit pour la première fois ce roi de Prusse que, dans son admiration, il met en parallèle avec César, bien qu'il lut ta veuille d'avoir brûlé «it tant soit peu la ville de Dresde et causi' plus d'un notable dommage à l'Empire. Prompt au sai-casme, en iwrpétuel éLit d'épigrammes contre la religion, contre les vivants et les morts, fort capricieux et sujet à prévention, habile à réparer par son génie les fautes où l'entraînait sou humeur frondeuse, plein de coquetterie d'esprit pour ceux qu'il voulait séduire, méprisant ceux qui lui témoignaient trop de condescendance et traitant fort bien ceux qui osaient lui tenir tête, un peu babillard, mais sublime, mauvais poète, grand capitîiine et grand politique, enfant chéri de la fortune, de Sa Majesté le Hasard, cet homme extraordinaire se trouvait, par aventure, assez bien avec l'Autriche à celte époque, pour rendre visite k l'empereur. Comme Ligne, pendant la première entrevue, feignait ou éprouvait dc' l'embarras, Joseph II dit au roi : o II a l'air timide,. ce que je ne lui ai jamais vu ; if vaudra mieux tantâl. » Il réalise ce pronostic et s'y prend si bien qu'il

contribue à rendre plus faciles les rapports des deux monarques, que Frédéric ne peut plus s'en passer, le Tait Eouper tous les jours avec lui et le garde à causer pendant cinq heures. Et ce n'était pas chose si commode; car il fallait le captiver de suite par quelque détail piquant, sans cela il vous échappait ou ne vous donnait plus le temps de parler; il fallait aussi se tenir fans cesse sous les armes, garder un juste milieu entre une petite attaque el une grande défense. D'ail- ','ij

leurs rien de vulgaire dans sa bouche, observe Ligne ; •!

il ennoblissait tout, la pfuie et le beau temps, et les \

exemples des Grecs, des Bornai ns, des généraux mo- j

derncs venaient dissiper tout ce qui, chez nu autre, 1!

ciU paru trivial et commun. Comme il demandait au prince si sa lettre h Jean-Jacques était bien de lui : » Sire, répondit celui-ci, je ne suis pas assez célèbre pour que l'on prenne mon nom, a allusion 5. la lettre de mystificaliou que Walpole écrivit à Rousseau en prenant le nom de Frédéric, et qui se termine par cette phrase : o Si ces avantages que je vous propose ne vous suffisent pas, et s'il faut à voire imagination des malheurs célèbres, je suis roi, et je ne vous en laisserai pas manquer, a Un Jour, Joseph et Frédéric, parlant de ce qu'on pouvait désirer êlre, lui demandent son avis : a Je leur dis que je voudrais être jolie femme jusqu'à trente ans, puis un général d'armée fort heureux et fort habile jusqu'à soixante; et {ne saclianl plus que dire pour ajouter quelque chose en-

fil I.K I'IU.\<:k iiK i.ri-.M; i:t «rs i;i>NTR>iroitA].vs, core, n'iinport* ce que fola devînt) cardinal jusqu'à quatre-vingts ans. »

A Neualadt, plus lard à Polsdam, le priace et le roi passent en revue tons les sujets : guerre, liflérature, religion, philosophie, histoire, beaux-arts, anecdotes; ils s'égaient des écarts de Voltaire, de la susceptibilité (Jo Maupertuis, du bel esprit de Jonlans, de l'byporoiidrie superstitieuse du ninrquis d'Argens, que Frédéric s'amusait h faire coucher pendant vingt-quatre heures, en lui disant seulement qu'il avait mauvais visage. Ce d'Argens eut une bien plaisante réponse, comme le roi demandait à ses convives ce que chacun d'eux ferait s'il se trouvait à sa place. i Moi, Sire, je' vendrais mon roy,iume et j'achèterais une bonne terre en Franco, pour en manger les revenus k Paris, a

L'entretien étant tombé sur les Français, Ligne les déclare capables de tout en temps de guerre ; mais pendant la paix ou veut qu'ils ne soient pas ce qu'ils sont, et on veut qu'ils soient ce qu'ils no peuvent pas être, (i .Mais quoi ! disciplinés ? reprend le roi ; ils l'étaient du t«mps de M. de Tureone. — Oh ! ce n'est pas cela; ils ne l'étaieiif pas du temps de M. de Vendôme etn'en gagnaient pas moins des batailles, mais on veut qu'ils soient vos singes et les nôtres, et cela ne leur va pas, — C'est ce qui me semble ; j'ai déjà dit de leurs faiseurs qu'ils veulent chanter saas savoir la musique, o

Le prince de Ligne osa lui poser une question hardie

^H LK ph[N':e de ligne:, G5

sur la France, u II y a de lout, dîUI, dans ce pays-là, qui mérite réellement dï^lre heureux. On prétend que Votre Majesté a dit que si l'ou voulait faire un beau n've, il faudrait... — Oui, c'est vrai, être roi de France. — Si François I"' et Henri ïï étaient venus au monde aprf'S Votre Majesté, ils auraient dit: « 1-itre roi de Prusse, a Et Ligne trace, chemin faisant, ce joli crayon du prince de Conli: «C'est un composé de vingt ou trente liorames. Il est fier, il est affable, ambitieux et pliilosopbe tourà tour ; frondi,'ur, gourmand, paresseux, noble, crapuleux, l'idole et l'exemple de la bonne compagnie ; u'aimaiil la mauvaise que par un libertinage de tête, mais y mettant beaucoup d'amour-propre ; généreux, éloquent, le plus beau, le plus majestueux des hommes, utie manière et un style a lui ; bon ami, franc, aimable, instruit, aimant Montaigne et Rabelais, ayant quelquefois de leur langage ; tenant un peu de M. de Vendùme et du grand Condé ; voulant jouer un rôle, mais n'ayant pas assez de tenue dans l'esprit; voulant être craint et n'étant qu'aimé; croyant mener le parlement et être un duc de Beaufovt pour le peuple ; peu considéré de l'un, et peu connu de l'autre ; propre à tout et capable de rien . Sa mère disait un jour de lui ; « Mon fils a bien de l'esprit. Oti 1 il en a beaucoup ; on en voit d'abord une grande étendue, mais il est en obélisque ;il va toujours en diminuant, à mesure qu'il s'élève, et finit par une pointe, comme un clocher, o L'auteur de ce pastel afîectionna toujours les portraits

ou caractères, cette grâce nouvelle de la coaversation, genre mis à la mode par les précieuses du xvii' siècle, porté h sa perfection par Retz, La Bruyère, Saint-Simon, qui atteint sa grande vogue au xviii' siècle avec madame de Lambert, madame du DeffaDd, Sénac de Meilhan, Rivarol, Lévis, et lourne insensiblement à l'abus, à la caricature, pour devenir un iostrumentde combat aux mains des partis pendant la Révolution, il a survécu à celle-ci, mais se mélamorphose de plus en plus ; rompant les limites étroites qu'on lui assignait, agrandissant ses cadres, il a pris les proportions de la notice, de la monographie, et, grâce aux Mignet, aux Sainte-Beuve, grâce à MM. de Mazade, Otlienin d'Haussonville, Camille Rousset, M. de Vogué, il a conquis une large place dans le domaine de l'hisloire.

L'admiration du prince pour le héros prussien ne l'empêche point de garder sa liberté de jugement, et ce qu'on pourrait appeler la franchise du silence : le silence est aussi une opinion, celle qu'autorise le cérémonial en présence de ceux qui peuvent tout. Dans les lettres pittoresques qu'il adresse au roi de Pologne, à ce Stanislas Poniatowski, qu'une femme appelait le plus aimable des particuliers, le plus insupportable des souverains, Ligne trouve que Frédéric met un peu trop de prix à sa damnation et s'en vante trop, que dans la compagnie de gens de mauvais goxil, Jordans, Maupertuis, d'Argens, La Beaumelle, La Mettrie, l'abbé de Pradesj il a contracté la fâcheuse habitude de déblatérer

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p. I,P PRINCE nu LIGNE. GT '

contre la, religion, de parler dogme, spinozisme, cour de Rome. Etil preod le parti de ne plus répondre toutes les fois que le roi aborde ces questions. Il lui reproche aussi son affectation de respect pour l'Empereur: ainsi quand celui-ci raettaiL le pied à l'Étricr, Frédéric U prenait son cheval par la bride. Un jour de confiance, ils parlèrent sur la politique. <( Tout le monde pe peut pas avoir la mémo, disait le roi; elle dépend de la situation, de la circonstance et de la puissance des Etats. Ce qui peut m'aller n'irait pas à Votre Majesté: j'ai risqué quelquefois un mensonge poliiique. — Qu'esl-ce que cela? lit l'Empereur en riant, — C'est par exemple d'imaginer une nouvelle que^e savais bien devoir ûlre reconnue fausse au bout de vingt-quatre heures; mais n'importe, avant qu'on s'en fût aperçu, elle avait déjà fait son effet, s — Le roi, depuis longtemps, s'était affermi dans celte pensée que le succès est la seule loi, la seule morale de l'homme d'État, que les traités, les . protocoles étaient bons pour ses ministres ; le droit des gens, celui qu'invoquent les vaincus et que nient les' vainqueurs. Une guerre de propagande, une guerre idéale lui auraient fait l'effet de ces marchés avec le diable où l'acheteur ne reçoit en payement qu'on peu de cendres et de feuilles sèches. Pour arracher la Silésie à f Autriche, pour dépecer la Pologne, il avait dû mentir souvent, et n'en gardait aucun repentir : ce que le mensonge a entrepris, la force, la ruse l'achèvent. Du moins n'y met-il pas de vergogne et raille-t-il la fausse

praderio de Marie-Thérèse dans les affaires de Pologno^ « Elle pleure loujours, mais elle prend plus qiie ssi part. B El s'il s'amusait k écrire Y Anti-Machiavel, c'étaiV dil Viillaïri;, une raaniûre de cracher au plat pour en; di'goûler les autres'.

Urke seconde fois, en 1780, h Potsdamoù l'appelaient' los iuvilatioQS les plus flatteuses, le prince de Ligi revit le roi et passa quinze jours avec lui. De peur de. le manquer, Frédéric lui avait écrit à Vienne, à Dresde el h Berlin : il y eut de part et d'autre, comme on [Mîose, uno grande consommation d'esprit et de gaieté;, le roi parlait davantage, le prince écoutait el répondait avec finesse, avec sa grftce habituelle. Un jourqueson interlocuteur venait de nommer Virgile : a Quel grand poète. Sire, mais quel mauvais jardinier I — A qui le dites-vous, repartit le roi; n'ai-je pas voulu plaiileff. semer, labourer, piocher, les Géorgtques îi la maiiiT. Mais, monsieur, me disait mon homme, vous aies un»bêle et votre livre aussi: ce n'est pas ainsi qu'on travaille. j\h I mon Dieu, quel climat! croiriez-vous que Dieu ou le soleil roc refuse tout? mes pauvres orangers.

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