‹ Le prince de Ligne et ses contemporainsChapitre 8 sur 28 · Pendant la guerre d Sopl Lg \' 1 p · texte numérisé non relu

Pendant la guerre d Sopl Lg \' 1 p

de rmsse, qu'il allait, 1 gt rap pn, t d a

trallE pliUosoptiîque. La 1 héro été 1 t 1 ti rs

longues digressions sur sa mil d ^ q i

répétées, fatiguaient be p les di rs E ë té i

Ligne, quand le prince H l m 1 g rr d bept

devient tout de suite )a g d Tre te ans. (Comte OuTBroff.)

mes oliviers, mes citronniers, tout cela meurt de fai — 11 n'y a donc que les lauriers qui poussent chez ■ vous, Sire, à ce qu'il me semble ? Et puis, il y a trop de grenadiei's dans ce pays-ci ; cela mange tout. » Le roi lit une mine charmante, el se mit à rire, « parce qu'il n'y a que les bêtises qui Tassent rire ».

I*int<i. un brhe-raison, le voyant embarrassé sur le \ choix d'un ambassadeur, lui demanda iHourclimenL \ pourquoi il ne songeait pas à M. de Lucchesini « qui est, observait-il, un honune d'esprit s. — C'est pour cela, répondit le roi, que je veux le garder : je vous enverrai plutôt que lui ou un ennuyeux comme M. un IpI. — l.a molécule héréditaire remontait parfois à la surface : on sait l'avenlure de Frédéric-Guillaume, le caporal couronné, le collectionneur de grenadiers géants qui. dans un accès de colère, souffleta M. de Seckendorf, ambassadeur de l'empereur Charles VI: celui-ci rendit le soufflet au premier minisire et dit seulement: o Faitesle passer, a Cette brutalité matérielle s'était dans son successeur fondue en une sorte de brutalité humoristique. Après la fameuse brouille. Voltaire l'appelait h maréchal des logis, et, ayant lu les mots : au chilteau, sur l'adresse d'une lettre, il barra avec indignation les deux mots pour y substituer ceux-ci : au corps de garde. Par exemple, Frédéric prenait en estime ceux qui lui donnaient la réplique, un Ségur, un Lucchesini, ou ce médecin qui, h celle question : « Combien avez-vous

lé d'hommes pendant votre vie? » repartait sur le môme

ton : a Sire, à peu près trois cent mille de moins que Votre Majesté, n

Les rois et empereurs très chrétiens, un pape luimême expulsaient, con:iamnaient lesjÉsuiles, ce fanfaroQ d'impiété les recueille dans ses États. Soo athéisme élait individuel, personnel en quelque sorte et nullement politique, 11 n'approuvait pas qu'on eût détruit le fûyer du génie janséniste, Port-Royal, tout exagéré qu'il fût. « C'est qu'il ne faut rien détruire, observet-il avec profondeur. Pourquoi a-l-on détruit aussi les dépositaires des grâces de Rome et d'Athènes, ces excellents professeurs des humanités et peut-être de l'humanité, les ci-devant révérends? L'éducation y perdra ; mais comme mes frères les rois catholiques, très chrétiens, très fidèles et apostoliques, les ont chassés, moi, très hérétique, j'en ramasse tant que je puis; et l'on me fera peut-être la cour pour en avoir. Je conserve la race, et je disais aux miens l'autre jour : « Un recteur comme vous, mon père, je puis très s bien le vendre trois cents écus; vous, mon révé- » rend père provincial, six cents; ainsi des autres, à » proportion : quand onn'est pas riche, on fait des spé- 11 culations.. a — Ira-t-on conclure de là qu'un prince hérétique mais prévoyant vaut mieux pour la religion qu'un prince très croyant, mais mal inspiré? Oubien faut-il se rappeler cette jolie anecdote de Maupertuis voyageant avec le marquis d'Argens et se mettant à genoux devant so,n lit pour dire ses prières du soir avant de se coucher.

et comme son compagnon se récriait : « Que faites- vous? — Mon ami, nous sommes seuls, » reprenait le président de l'Académie de Berlin. — Combien affichent une impiété de parade, de vote ou de conversation, qui, dans leur for inlérieur ou devant leur valet de chambré, hésitent, se troublent, ou récitent tout bonnement Toraison dominicale? Philosophe pour les philosophes et dans ses opinions, Frédéric Tétait sans doute, mais il restait roi dans la pratique, observant avec soin la séparation des genres, voyant à juste titre dans^ la religion la meilleure école de respect, de gouvernement des âmes... et des soldats.. Aussi se garde-t-il bien de mettre au rebut le Dieu des armées, le Dieu ofiSciel sî fréquemment invoqué par ses successeurs.

Admiration du prioce puur Miirïe-Théi'èâe. — Llililé de la mue cii scène. — Porirail de Joseph 11. — Les adieteura de noblesse.— Rapports aiec Catherioe le Grand i tt ptlil ménage delà darine; son prïDcipc : loQcr tout haut el gronder loul bas, — Sa réponse iKderol : • JetravaiDesurlapeauliimiaiiic. > — Le pourquoi da pourquoi serail bien agréable â counatli'e. — Le laquais du pète Criffei. — Goiils I (libraires de Catiierine; m siuipLcilé ; elle fait ellomèiue son feu le matin. — Mot de Bi^enval sur les princes: ■ On ne peut pas joaer avec eiii, «

Le prince de Ligne avait toujours été traité avec bonté par l'empereur François I"' et .Marie-Thérèse; celle-ci le chapitrait volontiers sur ses écarts de jeunesse et ne laissait pas de s'étonner qu'il eût des séductions pour les plus rebelles. « Je ne suis comment vous faites, disait-elle, vous étiez l'ami intime du père GrifTet, l'évêque de jNcusIadt m'a toujours dit du bien de vous. l'archevêque de Malines aussi, et le cardtual vous aime asseï* » Ligne, de son côtii, aimait et

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admirait cette reine à laquelle il trouvait bien plus de magie et de séduction qu'à Catherine H elle-même. Marie-Thérèse enlevait ; l'impératrice de Russie laissait augmenter l'impression, bien moins forte, qu'elle faisait d'abord. Mais elles se ressemblaient en ce que l'univers écroulé les eût trouvées impavidas; rinn au monde ne les eût fait céder; leurs grandes âmes étaient cuirassées contre les révère ; l'enthousiasme courait devant l'une et marcbait après l'autre. Et il racontait une curieuse anecdote qui prouve une fois de plus l'utilité d'un peu de mise en scène et combien la noie comique se mêle forcément aux actes les plus pathétiques de la vie individuelle ou collective. Loi"sque Marie-Thérèse se trouva serrée de si près par ses ennemis, qu'il lui restait à peine une ville où elle pût faire ses couches, elle se réfugia k Presbourg et fit assembler les États. Elle s'avança vers les magnats de Hongrie, ceinte de l'épée royale, vêtue d'un grand habit de deuii qui rehaussait l'éclat de sa beauté, porlant sur sa tête la couronne de Saint-Étienne, tenant dans ses bras son fils âgé de deux ans. « C'est à vous que je le confie! n dit-elle en leur présentant l'enfant qui se mit b. pleurer. El Joseph II, de qui le prince tient ce trait, ajoutait que sa mère, fort experte dans la science des effets, lui pinça ses petites fesses en le montrant aux Hongrois. Touchés des larmes d'un enfant qui semblait les implorer, transportés d'enthousiasme à l'aspect de cette jeune princesse, si belle, si

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malheureuse, si confiante en leur loyauté, ceux-ci liront leur sabre et poussent le cri fameux : « Mwiamur pro rege noslro Theresal Mourons pour noire roi Marie-Tliérèse et pour sa famille! »

A la mort de François l''''. Ligue, quoique très jeune, se considérait presque comme un seigneur de la vieille cour et éprouvait un jieu d'humeur contre la nouvelle. Déjà, avant l'avènement de Joseph II, il avait formulé ce curieux pronostic : « Comme homme, il a beaucoup de mérite et de talent; comme prince, il aura toujours des ambitions et ne se soulagera jamais; son r^ne sera une perpétuelle envie d'éteriiuer. » Il ne tarda pas à s'npercevoir qu'à l'amabilité de sou p^re le nouvel empereur joignait des qualités plus sérieuses, et paya ses bonnes grâces d'une fidélité à toute épreuve, d'un dévouement absolu.

C'est l'aifeclion qui lui dictera ce portrail, si décisif malgré tout, où il dissimule de son mieux les erreurs d'un prince qui gâta les plus nobles dons par l'agilation fébrile de son esprit, par l'absence de méthode, dont la têle, selon le mot de Frédéric II, semblait un magasin où dépêches, projets, décrets, étaient entiissés confusément. Non certes qu'il aimât fort les philosophes : il considérait Diderot, Helvélius, d'Holbach fomme de pauvres conseillers pour 1^ rois, comme de ' tristes lnstitut<.mrs pour les peuples; il passa même tout près de Ferney sans s'y arrêter un moment. Mais il empruntait leurs systèmes, prétendant devancer les

LE FttINCe DE LIGNE. 78 J

temps, opérer sur ses sujfts comme sur des tdéeS'1 ahstrailes, Irailant de chimère le bien des particuliers"! el le sacriûant à ce qu'il appelait le bien général. Ligne no lui adresse qu'un reproche : celui de n'avoir | achevé ni poli aucun de ses ouvrages, de tout esquisser, | lu bien comme le mal, de trop gouverner et de i pas régner assez! Dans sa fureur d'innovations, il j débute par un tel déluge d'ordonnances que le conseil j (le Flandre ne peut s'empûchor d'observer que durant 1 cinquante ans Charlea-Quint en a moins rendu que lui J eu cinq ou six. Avec cela, rebelle à l'amour et à ] l'amitié, mêlant trop souvent le calcul aux alTecLioos, l't se défendant de la confiance, parce qu'il voyait ] d'autres souverains trompés par leurs maîtresses, leurs cunressi.'urs, leurs ministres ou leurs amis; se refusant à | l'indulgence, parce qu'il voulait avant tout être juste; craignant d\- passer pour partial dans la distribution des | grilces, exigeant plu» de jiobtesse de la part de ta noblexse et plein df mépris pour elle quand etle n'en avait pan , avare du bien de l'Iilat et généreux du sien; ni sachant ni boire, ni manger, ni s'amuser, ni lire autre chose que des papiers d'affaires; donnant, quand il le fallait, la pompe el la dignité du palais de Marie- Thérèse à sa cour qui d'ordiiiaire avait l'air d'une caserne ou d'un couvent. « Sa toilette est celle d'un soldat, sa garde-robe est celle d'un sous-heutenant ; sa récréation, le travail ; sa vie. le mouvement perpétuel.» jours les gens du peu|>le, prenant

k'urs mémoires, causant avec eux et leur faisant prompte justice; répondant avec plaisir aux questions les plus saugrenues ; ainsi une maîtresse d'auberg»' lui ayant demandé, pendant qu'il se faisait la barbe, cfl ([u'il était chez l'Empereur, il lui dit : a J'ai quelque^ fois l'honneur de le raser. » Il avait de l'esprit naturel,, oubliait son rang dans ce palais du Belvédère où, tous les jeudis, la princesse Kinsky réunissait la société tii plus choisie de Vienne : plein d'empressement auprès, des dames, et ne s'ofFensantd'aucunc liberté de langagCr L'une d'elles l'ayant interrogé à propos d'un voleur qu'il avait fait pendre : a Comment Votre Majesté a-t-elle pa' le condamner après avoir volé la Pologne? ^ Ma mère^ (jui a toute votre confiance, mesdames, reprit-il, et qui va k la messe tout autant de fois que vous, i/ très joliment pris son parti là-dessus. Je ne suis qua son premier sujet, n — « Je n'estime pas ceux qaî achètent la noblesse, » disait-il à Casanova. — Et celuici de répliquer hardiment ; « Et ceus qui la vendent, Sireï n

Tel était ce Joseph II, qui fit de Ugne le conâdeofr de maint projet, une sorte d'ambassadeur secret, d'aidft de camp diplomate, tantôt chargé d'entretenir des rapports de cordialité avec Frédéric II, tantôt de préparée les conférences de Kherson, de faire régner dans le* royales entrevues la gaieté aimable et l'entrain qitt amorcent la sympathie, déguisent les conflits d'intérêt, préviennent ou du moins retardent les ruptures et sou-

^B LE PRENCE DE LIDNIi. 77 J

vent préparent Icâ alliances. Celle diplomatio de la-9 grâce et de l'esprit, celte familiarité cliarmanle (juif n'exclut ni la dignité d'un côté, ui le respect del l'autre, avaient grand prix auprès d'une tsarine qui | n'Iiésilail point à donner des royaumes k ses anianls, à les placer à la tête de ses armées, à les faire les premiers dans cet empire dont elle leur abandonnait le gouvernement intérieur. Non sans doute que son cœur débordât dans son cerveau : elle maintenait entre l'un et l'autre une cloison parfaitement éUinche, restant toujours homme d'État, passant avec la plus rare facililé du plaisir ans affaires, poursuivant avec une fermeté immuable ses grands desseins. De bonne heure, elle avait subi le cliarme du prince de Ligne, devenu son ami, peut-être plus, peut-être moins, selon que l'on place l'amitié avant l'amour : mais qu'il y ait eu ou non entre eux un peu plus qu'une galanterie de l'esprit, il demeura jusqu'à la fin son admirateur fidèle, son correspondant, et, de tous les étrangers, celui dont clic goiita davantage les brillantes qualités.

t Catherine, le Grand cherchait la gloire et i'èlendait is en perdre la léle. « Vous voyez bien, disait-elle, e vous ne me louez qu'en gros, mais qu'en détail us me trouvez une ignorante. Que voulez-vous? Mamoisclle Gardel (sa gouvernante) m'en avait appris assez pour me marier dans mon voisinage ; nous ne nous attendions pas à tout ceci. » Et comme le priuce l Ugne observe qu'elle doit s'accorder an moins une

science, celle des à-propos, car elle n'avait jamais riei dit, fait dire, cliangé, ordonné, commencé et fini qu' point nommé, a Peut-être, reprend-elle, que tout cdj a bon air. Mais qu'on examine au Tond : c'est au priuet Orlow que je dois l'éclat de mon règne, car c'est Iid qni m'a conseillé d'envoyer une Hotte dans l'Archipel, ("est au prince Polemkin que je dois la Tauride eï l'expulsiou de toutes les sortes de Tartares qui meH»; çaient toujours l'empire. Tout ce qu'on peut dire, c'eal que j'ai élevé ces messieurs. C'est au maréchal Rouiaur zow que je dois mes victoires ; à Michelson la prise de' Pougatchew qui a manqué venir à Moscou et peut-être plus loin. Croyez-moi, je n'ai que du bonheur (je ne suis qu'un accident heureux, disait le tsar Alexandre^ cl si l'on est un peu content de moi, c'est que j'ai i peu de fermeté et d'égaliti'' dans mes principes. (Ellft signait parfois ses lettres à Ligne : Votre imjjerliirbabie, parce qu'il loi avait dit que telle était la qualité dominante de son âme.) Je donne beaucoup d'auloritii & ceux que j'emploie : si on s'en sert f|uolquefois dans mes gouvernements voisins des Persans, des Turcs ri (les Chinois, pour faire du mal, tant pis, je cherche it le savoir... On ni'accommode bien mal, je parie, dans votre Europe ; on dit toujours que je vais faire banqueroute, que je fais trop de dépenses. Eh bien, mon petit ménage va toujours son train, u Elle affectionnait œlte expression et demandait souvent k ses familiors : 1 Comment trouvez-vous mon petit ménage? N'est-il

— jnai

qu'il se meuble et s'agrandit peu à peuTi Et elle feignait de s'ëtonner si la France, la Frnssaf l'Autriche s'inquiêtajent du prodigieux accroisse it de ce petit ménage.

Jamais elle n'abandonna un ami ni un projet, jamaig ' le ne disgracia un fonctionnaire sans motif, pour irocurer de l'avancement à un autre, mais elle balançait volontiers le crédit des uns par celui des autres, et mettait chaque homme dans sa case ; dans le dojnaine de la politique étrangère, ses ministres euxiraes n'étaient que ses secrétaires, s On parle tajitfl cabinet de Saint-Pétersbourg, écrit le prince i Ligne, je n'en connais pas un plus petit, car il n'a quel quelques pouces de dimension ; il s'étend depuis i tempe à l'autre, et de ta racine du nez à celte desM iveux. 1) Comme il s'étonnait qu'en quittant ses gou-^1 lements, elle fit à tous des compliments et des préj^i , répondit-elle, pour principe de louer tout'" it el de gronder tout bas. » Belle maxime, digne ine reine qui devina d'instinct ce qu'il faut de fiction , ir faire aller ensemble un peuple et un gouverne- J !Qt, qui sentit que la vie sociale dans son empire 1 t une conspiration permanente contre la vérité! '-Elle avait plus de logique que de rhétorique, disait ] lucoup de niols bons, mais jamais de bons mots. N'est-ce pas, observait-elle au prince, que voua n'en avez jamais entendu de moi? Vous ne vous attendiez à me trouver si bôteî i> Il répondit qu'il aimait

tS I.B PHI

<CK KE LIOSE ET SES COVTEMrURAlN:

¥.\i(- eut la ^lUisie d'apprendre à Taire des vas é, •<■ mil jK'iuianl hiiil joins à IV-cole de Ségur, mais son cerveau, si Torl de raison ctdf politique, restait rebelle k Ift poAsie ; elle dut se résigner k ne faire des lois et des «)Dqiii^tes qw'en prose, et cinivraiir qu'elle ne réussirait jamais mieux que Malebranche, qui ne put aller an delà de ce dis^tiquo :

n hil, en ce beau jour, le plas beau temps du monde, Pour aller A chevat sur la terre et sur Tonde.

« C'est bien fait, madame, lui dit Filz-Herbert, aminssadeur d'Angleterre, on ne peut aspirer h tous les genres de gloire, et vous auriez dû vous en tenir à cos deux beaux vora que vous aviez composes pour votre cliieiine et votre médecin ;

Ci-git la ducliesse Anderaon, Q(ii monlit mODsieur Bogerson. >

l'Lilosophe par opinion, Calherine n'admettait pas la plaisanterie sur la religion et les mœurs; sa pruderie voyait sans doufc dans les propos grivois quelque allusion d<?.tournée h ses faiblesses de cœur ; elle ne se permit jamais une légèreté dans ce genre, justifiant [jar sa conduite l'axiome si original du vicomte de Si'igur : " Lft où In vertu r^gne, la hiensÈance est inutile, t Pierre 1", dont elle avait le portrait sur sa tabatière, afin de se demander sans cesse ce qu'il or-

1,Ë PRINCE CE LIGNK. 83 ,

donnerait, défendrait à sa place, Louis XIV, étaient j ses héros, et Ligne eut de la peine k se faire pardonner celle remarque anodine aux dépens de ce dernier : ■ Il Au moins Votre Majesté conviendra qu'il fallait toujours à ce grand roi une allfie bien droite de cent vingt pieds de lai^e, à côIj? d'un canal qui avait autant, pour se promener ; il ne savait pas comme vous ce que c'est qu'un sentier, un ruisseau et une prairie.! Et qu'eût dit Ixiuis XIV, s'il eût vu l'impératrice de toutes les Knssies allumant son feu ellemâme à cinq heures et demii' du matin, pour n'avoir pas voulu faire lever ses gens à cause du froid, et puis l'éteignant bien vite et demandant pardon à un pelil ramoneur qui était dans sa cheminée et criail comme un possédé.

Le prince écrivait k Catherine des lettres bien aimables iiù il donne aux reproches eux-mêmes une tournure de flatterie délicats cl répand un encens très fin qui ne portait pas à la ti*te. Une fois, par hasard, l'impératrice reste six mois sans répondre, ce qui n'était pas arrivé depuis douze ans. Ligne se plaint et sait bien vite la prendre par son côté faible. Puisque Sa Majesté n'a rien à faire, puisque son petit ménage est si bien rangé, elle n'est presque pas excusable de l'oublier dans l'oisiveté que lui donne son activité. Il n'a pas eu l'honneur de connaître les autres souverains de la Russie et conçoit très bien que leurs alfaires les eussent empêchés d'écrire. L'un serait occupé de plans de cani-

pagoe, l'autre de ses finances, un autre de ses quar- UerR d'hiver, un autre de sa cour, un autre de ses ministres, un autre de ses chiens, un autre de sa famille, <le sa femme et de ses enfants ; chacun a ses affaires, mais Catherine qui fait les siennes avec quatre lignes, quatre vaisseaux et quatre bataillons, pourquoi n'a-t-elle pas répondu? Aussi espère-t-il que, pour la première fois de sa belle vie, elle connaîtra le remords. S'il y avait seulement le plus petit grand homme à présent dans les quatre parties du monde, il lui écrirait pour ne pas incommoder Sa Majesté; mais il faut qu'elle paie pour elle et pour les grands hommes qui ont disparu. Une autre fois, il se disculpe d'une indiscrétion prétendue, o II ne faut pas bouder ue homme qui n'a pas quatre cent mille hommes h. envoyer pour s'expliquer. Un jour, un de nos très aimables roués, le baron de Besenval, qui s'était enivré avec M. lo duc d'Orléans, mettait le feu à son escalier à Bagnoiet, Celui-ci voulut l'en empêcher : n Voilà c& que c'est que les princes s, dit-il, « ils sont toujours princes ; on ne peut pas jouer t> avec eux. » Mais moi, madame, je n'ai rien bri^llé; je me suis laissé aller apparemment, sans lo savoir, au plaisir de laisser admirer vos lettres par-dessus mon

e CaUierloe II en Tauride. — ™ L'œ 1 d m t b ai» leBctievaui. E — CommentleprLncejeUitrarg pa 1 f et es sa façon de se soignsT. — L'impérairiee l t jœ t t t j l — Le roi de Pologne. — Guerre avec ) T q — S ég

Id'Ocaakon. — Polemkine. — Le baptême d ] t T t — be comte Bt^r de Damas. — Prise de Kelg I — R 11 1 tlandres et mort de Josepli I[. Qu'on juge maintenanl si ]& Sémiramis du Nord Teçut avec joie la nouvelle que son cher prince de Ligne l'accompagnerait h travers celte Tauiide fameuse dans la fable et l'histoire, pendant ce romanesque et triomphal voyage en Crimée qu'elle entreprît en 1"87 pour visiter s(îs Élats et prÊlnder h de nouvelles conquêtes ! Elle voulait donner à ses peuples le moyen d'approcher d'elle, entendre ceux qui parlent, voir ceux qui ne parlent pas. a L'œil du maître, disait-elle, engraisse les chevaux, » Elle emmena les intimes de sa société i de l'Ermitage, Ségur, Nassau, Cobenzel, Fitz-Herbert^

N'JË DE LIG»

lï^I^UfOltAiNS.

Mononow, le nouveau favori, Nariskioe. Potemkin, l'incomparable machiniste de cette féerie gigantesque. Malgré leur ^renient et leur esprit, aucun ne peut rivaliser avec le prince de Ligue '. Chacun l'attend avec

1. Les Souvenirs inéditx du oomte Théodore Golowkioe ren- Terment ce portrail, où la gévérité va jusqu'à l'ii^UBtiix :

' Gharlea, prince de Lignu et du Saint-Empire romaÎD, était grand d'Espagne de première classe, chevalier de la Toison d'or, capitaine des gardes allemandes de l'Empereur, fuld- maréchal, etc., — ce qui, Joint à une grande naissance, â une grands brtnne ilisalpée, à une grande souplesse, a une grande gaieté, à une moralité de circonstance et à de nomlireui voyages, en avait fait ce qu'on apiielle comuiunùment un grand seigneur et un de cea personnages célèbres auxqueta il ne manque que du talent et de In considération.

a Sa jeunesse /ut parlagée entre la c«ur de Vienne, dont la politique était de distinguer les Belges, et celle ûe Versnilles où le roi et les princes ne le nommaient que n Chariot s.

» Joseph 11, qui employait de préférence les gens médiocres, les crojaat plus simples, et les gêna aimables comme plus capahlei de s'insinuer, l'employa surtout avec la Russie dans différentes négociations, comme quelqu'un qu'on pouvait désavouer, et à l'armée, où il montrait de la valeur et de l'activité, comme un général auquel on donne ensuite des collègues et même un chef sans qu'il puisse s'en formaliser.

> M. de Ligne était grand et Lien fait, avec un visage qui devait avoir été beau quoique un peu efféminé. 11 devait, A vingt ane,BV0Jr eu l'air de ce qu'on nommait populairement un hellâlre. Ses manières, le premier jour, étaient belles et grandes; mais, dès le lendemain, d'un cynUme surprenant. 11 disait et faisait des choies

sA sa monlagne près de Vienne, son s^'our favori depuis la perte e Bel-Œil et de ses tcri-cs des Pays-Bas, le désordre et le d^e- CDl étaient extrêmes, et comme, à uoins d'affaires, i) ne

■ LE miNCE UE LIGNE. 87

impatience, et lorsqu'il revient de Vienne, où il est allé ] porter à Joseph II i'ilinëraire impérial, sa présence ) dissipe toute ombra d'ennui, rend la chaleur h tous les plaisirs, r De ce moment, dit Ségur, nous crûmes sentir que les rigueura d'un sombre hiver allaient s'adoucir et que le joyeux printemps ne tarderait pas ù renaître. » Non content d'être le charme, l'ornement de l'expédition, il s'en fit, comme on sait, l'hisloriogrn-

ijuitlait 6on lil que pour le dîner, on y trouvait unu bourriqui^ ou une Rh!;vre, et lui échevclé, abandonnant la propreté de sa lAte aux doigta agiles d'un valet de chambre ou d'un mulâtre cuntldent. Une écriloire reaversée, des manuscrits illisibles el snrcliargâs ilc raturea averliasaient qu'il avait écrit, ce qui, soil en prose, soit en vers, était toujours d'une profonde médiocJ'ité. Sa fille chérie, sa Christine, la princesse Clsry, assise dans un coin à les déchiffrer et i les recopier, on priis de lui k manger des fruits, tout en le grondant des choses qu'il disail, complàlait le tableau. Ses œuvres' étaient sans nombre, et madame de Staël eut toute la peine imaginable d'en tirer deux volumes, parce que les anecdotes mêmes qui pouvaient être piquantes, y étaient mal contées.

i Loi-squ'U fut décidé que Frédéric 11, enverrait en Russie son , successeur (1780), la cour de Vienne y envoya le prince de Ligne avec l'ordre de déjouer TUlustre négociateur, qui, naturellement timide, étsit encore parti de Berlin avec une incommodité Tort douloureuse qu'il n'avait osé conller au roi son oncle. (Juelqucs jours après son arrivée, le prince royal (ut conduit A l'Académie, et, à force de discours à entendre, de minéraux, d'armures et d'embryons à voir, s'évanouit. Le prince de Ligne se met aussitiH en voilure et vole au cbïteau. Catherine, apprenant qu'il est dans ses appartements, le tait entrer et lui deinatide quelle raison l'y amène de si bonne heure. • Hélas, Madame, j'avais suivi le ■ prince de Prusse à l'Académie, et, lorsque j'ai vu qu'il y était

88 LE PRINCE riE LIGNE ET SES CONTEMPOBAINS.

phe; il suivaif, dil-il modestement, en qualité de jockey diplomatique .

Curieux voyage, en cfTet, bien digne de tenter un fantaisiste de l'écritoire ! Ces déserls que Potemkin peuplait, disait-on en Europe, de villages de carton, avec des bandes de figurants chargés de jouer le rôle de populations agricoles, ces villes sans rues, ces rue» sans maisons, ces maisons sans toit, sans portes et fenêtres, ces cités fabuleuses dont l'impératrice posait la première pierre, et dont le prince de Ligne posait

me suis liâlé de venir en informer Votre D Majesté. B Ce mot, et bien d'autres, joints à la perBonne qui déplaisait d'ailleurs, remplirent parbilement le bnl de la coor de Vienne.

> Joseph ne saisissait pas dussl promptement les mots que se bonne sœur de Rus-ije. Revenant très méeontent des Paya-Bas, il se plaignit au prince de Ligne du mauvais esprit des Flamands. I An bout du compte, je ne veux qae leur bien, — Ah I Sire, croyei » qu'ils en sont bien persuadés, d — L'Empereur ne comprit pas eo jeu de mois, qoi, trois semaines après, conrait lonle l'Europe,

» Le prince de Ligne n'avait pas aussi eoniplètemeot réussi auprès du prinee Potemkin qu'auprès de sa souveraine. Chargé par elle el par son propre souverain de bâter les opét^lions de la campagne d'Ocîaltovï, ses remontraneea, ses conseils étaient sans succès. Souvent il se bornait à adresser des questions; mais Potemkin, plus rusé que lui et fort ennuyé de ses répétitions. lui dit un jour: «Sachez que, si j'avais pris une résolution, quelque impor- I tante, quelque psrEnile qu'elle pût être, il sotlirait qu'un antre » eût la mâme idée que moi, pour n'y faire renoncer. > D croyait donner une leçon i son interlocuteur et ne sentait pas qu'il faisait gon propre procès.

aussitât la dernière, ces jeunes princes du Caucase, presque couverts d'argent sur des chevaux d'une blancheur éblouissante, hospodars de Valachie. rois de , Géorgie persécutés et venant implorer Catherine, Tarlares. Cosaques et mouzas drapés d'une façon pittoresque, soldats russes dont, par un coup de baguette, on fail tout ce qu'on veut, des marchandes do modes, des matelots, des musiciens ou des chirurgiens, haras de dromadaires qui à distance ressemblent à des montagnes en mouvement, cimeterres éclatants de f.ïeireries, casques et bonnets, uniformes de toutes les couleurs, ares et mousquets, lances el baïonnettes, popea et derviches, cette rencontre de la civilisation et de la barbarie, de l'Europe et de l'Asie, tout donne aux voya- S eurs l'impression d'un conte des Mille et une Nuits. ^BtJoseph It avait rejoint la tsarine h. Kherson. Ligne Hpoit rêver lorsque, dans le Tond d'une voiture à six ^^laces, véritable char de triomphe, orné de chiffres en pierres brillantes et attelé de seize petits chevaux larlares, assis entre deux personnes sur les épaules desquelles la chaleur l'assoupit parfois, il entend dire, en se réveillant, à l'une d'elles; « J'ai trente millions de sujets, ÎL ce qu'on prétend, eu ne comptant que les mâles. — Et moi vingt-deux, repart l'autre, en comptant tout, s Comme amateur de la belle antiquité, le prince parlait do rétablir les Grecs, Catherine de ressusciter les Lycurguc et les Solon ; on prenait, en causant, des villes, des provinces, sans faire semblant de

rien : « Vos Majestés ne prendront que des misères et la misère, objectait Ligne. — Nous le traitons trop bien, répliquait gaiement Joseph II ; il n'a pas assez de respect pour nous. Savcz-vous, Madame, qu'il a été amoureux d'une maîtresse de rnon père, et qu'il m'a empêché de réussir, en outrant dans le monde, auprès d'une marquise, jolie comme un ange, et qui a été notre première passion à tous Ses deux ? u

Pendant le voyage, l'impératrice avait donné au prince remplacement sur lequel était situé le rocher d'Iphigénie : tous ceux qui avaient des terres en Crimée, lui prêtèrent serment de fidélité. L'empereur vint à Ligne et le prenant par le ruban de sa Toison d'or : n Vous êtes le premier de l'ordre, qui ait prêté serment avec des seigneurs à barbe longue. — Il vaut mieux, répliqua-l-il, pour Votre Majesté et pour moi que je sois avec les gentdshomraes tartares qu'avec les gentilshommes flamands » (L'empereur venait d'apprendre la révolte des Flandres.) Un jour qu'il disputait avec l'impératrice sur la cour de France, et qu'elle semblait ajouter foi à quelques hbelles qui couraient les pays étrangers, Ligne lui dit avec un peu d'aigreur : « Madame, on ment au Nord sur l'Occident, comme à l'Occident sur le Nord, il ne faut pas plus croire les porteurs de chaise de Versailles que les isvoslchik de Tsarkoë-Sélo. a II va, comme on voit, à l'extrême limite de la familiarité respectueuse : mais les souverains aiment cette façon de contredire qui rehausse le prix

LE PBINCE DE LIGNE. 91 J

^ la ûatlerie habituelle et leur pormct de croire à lai léTilè de ceux (jui leur plaisent.

l'L'impératricc prodiguait les dons sur son passage, ] gelant tout ce qu'elle ti-ouvait dans les fabriques Héopâtre n'avale point de perles, mais elle en donoel beaucoup, remarque Ligne.) Collaborateur assidu, mi-j nistre de ses libéralités, le prince jetait l'aident par lesj fenêtres : k côté de lui, en voilure, il avait un ( sac rempli d'impériales (pièces de quatre ducats.) De'l a, quinze, vingt lieues à la ronde, les liabitants des! Hlages venaient voir leur malouichka bien-aimêe, ■ f prenaient d'une manière assez étrange, se couchant . I mtre à terre un quart d'heure avant qu'elle arrivât, se levant un quart d'heure seulement après son pasdos, ces tètes baisant la terre, le prince les ait d'or au grand galop ; et cette scène se répétait I fois par jour.

iLa flotte se composait de quatre-vingts bâtiments, intés par trois mille hommes d'équipage : à leur I marchaient sept galères magnifiquement ornées, jetées au service de la tsarine, de ses arnis, des mi- Istres et des grands qu'elle avait admis à l'honneur 1 I l'accompagner ; chaque galère avait une mu i célébrait la sortie ou la rentrée de ceux-ci. Pour I p'il y eût de tout, on essuya une lempêle où deux 1 ~ou trois des vaisseaux échouèrent sur des bancs de 1 sable. Séparé de Ségur par une simple cloison, Ligne j le réveiHail pour lui réciter des impromptus en vers, J

des chansons, et peu après son chasseur lui appor* lait une leLlre di! quatre ou six pages, où la sagssse, lu folie, la politique, la galanlerie, les anecdotes mili- Inircs et les èpigramnies philosophiques so mêlaienl de la maaière la plus piquante. Une antre fois, comme Cubenzel et Sî-gur se plaignaient d'accès de fièvre intermittente, il leur reproche leur insouciance, a^de une vive inquiétude, parle tant et si bien que l'un se fait saigner et l'autre prend médecine. A quelques jours de là, l'impératrice, qui le crojait indisposé, le félicite sur sa bonne mine, a Oh ! madame, reprend-il, mes maux ne durent pas longtemps ; j'ai une manière particulière de me traiter ; dès que je suis miilade. j'appelle mes deux amis, je fais sa^er Cobenzel, purger Ségur et je sols guéri, u L'impératrice le félicita de sa recette et railla les mystifiés de leur docilité. Un jour, à table, elle dit à ses familiers: « Il est bien singulier que le vous, qui est au pluriel, se soit établi; pourquoi a-t-on banni le tu? — Il ne l'est pas, madame, répondît Ligne, et peut encore servir aux grands pcrsoimages, puisque Jean-Baptiste Kousseau dit à Dieu: « Seigneur, dans ta glaire adorable, et que Dieu est tutoyé dans toutes nos prières, comme : Nunc dimitlis serviim luum, Domine. — Eh bien, pourquoi donc, messieurs, me traitez-vous avec plus de cérémonie ? Voyons, je vous le rendrais. Veuxtu bien me donner de cela ? dit-elle au grand-écuyer. — Oui, si tu veux me servir autre chose

^Bbt de là pour un déluge de tutoiements à bras rac- ^Bsurcis, plus drèles les uns que les autres, n Je malais ^^n miens de Majesté, et Ta Majesté me paraissait.J ^^pfgà assez. D'autres ne savaient ce qu'ils devaient dire,.] ^■tt la Majesté tutoyante et tutoyée avait, malgré cela, toujours l'air de l'autocratrice de toutes les Bussiez, et presque de toutes les parties du monde. » Lorsqu'elle alla au-nlâvant de Joseph II à Kaydak, elle se pressa au point de ne pas emmener sa maison et dut recourir à ^Potemkiii. Branicki et Nassau, qui improvisèrent un ^^ftpas tn''S gai, mais aussi déleslablc qu'on pouvait l'at- ^■nidre de si uobles cuisiniers.

Stanislas Ponialowski, cet éludant, spirituel et Wlc simulacre de roi qui savail si bien plaire et si peu

^Dommandei', alteudait l'impératrice k Kancv, sur le Bo-

^H|tethéue. Le prince de Li^ue, qui était son ami, alla ^^ptas une petite pirogue zaporavienne l'avertir de son ^Ttrrivée; peu après, plusieurs des grands officiers de l'empire se présentaient et le ramenaient dans une brillante chaloupe; en y mettant le pied, il dit, pour éviter toute étiquette embarrassante : n Messieurs, le roi de Pologne m'a chargé de vous recommander le comte Pooiatowski. » On attendait avec curiosité sa rencontre avec Catherine, mais l'attente fut déçue ; après un salut grave, majestueux et froid, elle lui présenta la main et ils entrèrent dans un cabinet. Le tôte-à-tôte dura une demi-heure, puis Leurs Majestés rejoignirent la our. Ségur crut distinguer sur la figure de l'impéra-

tricc un nuage d'embarras et de contrainte inaccoutumés, dans les yeu\ du roi une certaine expression de tristesse qu'un sourire affecté ne pouvait tout à fait déguiser. Au banquet qui suivit, un parla peu, on mangea peu, on se i-ogarda beaucoup, on but h la santé du roi au bruit des silvos d'artillerie. Comme, en sortant de table, Stanislas dierctiait sou chapeau et ne pouvait le trouver, l'impératrice, qui l'avait aperçu, se le fit apporter et le lui donua : s Deux Fois couvrir ma t^te, fil-il galamment, ah ! Madame, c'est trop me combler de bienfaits et de reconnaissance, s Le soir, il donna une fête magnifique : une représentation du Vésuve ùclairait les monts, les plaines et les eaux; il n'y eut point de nuit ; à la lueur de cent mille fusées, on voyait se déployer les brillants escadrons de la cavalerie polonaise : le roi de Pologne avait dépensé trois millions et trois mois pour passer trois heures avec la tsarine. Celle-ci n'assista point h la fête : elle avait aimé Poniatowski, mais le temps des faveurs était passé, et maintenant elle le dépouillait froidement, lambeau par lambeau, en attendant qu'elle le détrônât. Toutefois, il retira quelques avantages de sa conférence : Nassau et Slackelberg le réconcilièrent avec Polemkin, déjouèrent les intrigues tramées contre lui par l'opposition, a Savezvous ce que font ici ces nobles de la Grande et de la Petite-Pologne? disait le prince de Ligne; ils se trompent, on les trompe et ils en trompent d'autres. Leurs femmes flattent l'impératrice et se persuadent qu'elle ne sait

^^ LE PRlxr.E DE LIGNE. 9^

pas qu'ifs l'ont iDsiillée dans les aboiemenis de la dernière Diète. Tous cherchent un regard du prince l'olemliin, et ce regard est difilcile à rencontrer, car le prince tient du borgne et du louche. Ces belles Polonaises sollicitent le ruban de Sainte-Catherine pour l'arranger avec coquetterie et pour exciter la jalousie! de leurs amies et de leurs parentes, s L'impératrice restait immuablement fidèle à sa politique: entretenir la licence des i'olonais, l'anarcbie dans la noblesse, pour enchaîner leur liberté ; elle n'y réussissait que trop : il aurait fallu gouverner, empêclier les élégantes de faire le malheur de ce pays par les intrigues, retenir à la cour les grands seigneurs par une chaîne de plaisirs et de distractions ; malheureusement, toutes les atlaires d'État devenaient des affaires de société, parce que le a roi était trop honnête honime avec les femmes comme avec Iflut soQ royaume o.

L'entrevue de Klierson eut pour épilogue «ne allianci! entre Joseph 11 et Catherine 11. Elle pensait pouvoir se préparer de longue main k la guerre ; mais voici que, à l'instigation de la Prusse et de l'Angleterre, l'homme malade prend l'ofTi'nsivo, le sultan emprisonne l'ambassadeur russe au cliâleau des Sept-Tours. Ligne croit que son empeivur s'en tiendra à des vœux, à des souhaits, et, emporté par son ardeur, fidèle à sa maxime qu'il faut chercher do la pratique où l'on peut, il demande la permission de servir dans l'armée russe, oiFrant en même temps de le tenir au courant des

le* Tuisfu k itmcfl it bas dtUs. ^w c'ed »

radf «Il 1 pu (aùr boo. Ciaq bob s'éamàiaà.

ttoe uacikja doot il Goit {ttr pa«r k MjsHfe. Bl vain prcMe-t'il, goarnoode-iHl. mqvre-t-il In fbttnax mues d'aller de l'avuit, car a ivxidnit Amkt e/ /tonner et que la guerre u défêcUt : il s'aperteil i|iie llomillizow el PotemUn soat d'aooocd ponr benêt VV.mpf'Teur et ne se mettre en campagne quu lie juillet, alin rjui^ toutes les forces ottomanes se jetlnl iiiir les Autrichiens. • VolreHajeâlé,écril-ilà Josephl, a pour elle \c» galeries et !ps salons de l'Ermitage, mais fxjinl le caljinet. > Il $<' compare à une bonne deobnt, inaift MU nnranl ei^l grand. Tort et mutin; il se Oatlait dv commander les deux années russes, on )e sature de Itctlcs paroles, on dépense beaucoup d'hommes dans de fauiwj nlta^iues, lundis que Polemkin le dessert auprès do Otlifirine II quieût W: bien ;iisc qu'il la trompât. OôiiOmI en chef «ans corps d'armée, ambassadeur in parlibuê, il se console comme il peut en écrivant à

l'empereur, à son fils, à Ségur, des lettres fort humoristiques sur celte campague hypocrite, ses compagnons d'armes, et cette Europe si barbottiliée où tout ce qui se passe lui semble un coup de pied dans une fourmilière.

C'est à Potemkin qu'il revient le plus souvent, et il faut lui savoir gr*; de rester impartial vis-à-vis d'un homme qui mettait à si rude épreuve sa patience. Favori de Catherine, peut-être son époux et en tout cas le premier de l'empire après elle, général médiocre, hâbleur et fanfaron, très brave, mais plus Ulysse qu'AchiKe, politique sublime ou enfant de dix ans, très habile homme de cour, administrateur inégal, plus propre à commencer les travaux qu'à les finir, ce personnage offrait un mélange inconcevable de paresse et d'activité, d'audace et de timidité, d'ambition et d'insouciance: hautain comme un satrape, faisant attendre à sa porte les hommes les plus considérables, et Joseph 11 lui-même, familier et bonhomme avec ceux qui ne toléraient pas une telle morgue, insatiable de volupté, de pouvoir, de présents et de décorations, ne lisant jamais, mais questionneur intrépide et ayant fait son éducation en causant, prodiguant les bienfaits et payant rarement ses dettes, passant tour à tour du désir d'être roi de Pologne ou duc de Courlimde à celui d'être fondateur d'un ordre religieux ou même simple moine, consacrant une matiexamioer des modèles de casques pour des dra-

W LU l-HINCK ne LIGNE ET S%& <;0^TF.Hi>01l AIHS.

^;ons. des bonnets et des robes (Maur ses nièces, dos mitres et des habits pontificaux pour des prôtrcs, croyant aimer Dieu et craignant le diable, parlant théol(^e il ses généraux et guerre h ses archevêques, abandonnant toute autre occu|>alicn pour disputer des querelles des églises grecque et latine, d'une main faisant des signes aux femmes qui lui plaisent et de l'autre des signes de croix, devinant ce qu'il ignorait et doué de certaines facultés cardinales : la grâcej l'esprit, la mémoire, la volonté, la chance; au résamé un enfant g;1lé de la fortune, cl l'emblème de cet immense empire, composé, lui aussi, de déserts ot de mines d'or et de diamants. On prétendait qu'un hasard heureux avait fixé sur lui l'attention de sa souveraine: tenant i la main une épée, celle-ci voulut avoir une dragonne. Polemkin, alors simple sous-oHicier, s'approche, offre la sienne, mais quitnd il veut s'éloigner, son cheval, accoutumé à l'escadron, s' obstine â rester prés du cheval de Callierinc, Cette opiniâtreté la fait sourire, elle regarde le jeune homme, lui parle, il plaît, elle le nomme officier et liientôt gentilhomme de la chambre dans son palais.

Ses boutades, ses volontés et ses tiolontés font la joie et le désespoir de Ligne. Tantôt bien, tantôt mal, brouillé h. couteaux tirés ou favori décidé, causant ou ne causant pas, mais veillant jusqu'à six heures du matin pour obtenir un mot raisonnable à mander, le prince ne faillît pas un instant ii son rôle d'obser-

LE phim:e de ligne. ~ 99

vateur ironique. Un jour, les Cosaques s'ètant emparés de quatre Tartares qui s'attendaient k être néboUséx (décapités), Potcmkin les Tait saisir et précipiter dansj une cuve immense : j Voilà, grâce au ciel, dit-il, lahométans baptisés par notre immersion grecque, t Et bien enrhumôs, répond Ligne, mais Diea soit > I.e général russe avait eu l'idée non moins originale de former un régiment de juifs; leurs barbes tombant jusqu'aux genoux, leur inquiétude, les grandes piques qu'ils teuaient de la façon la plus comique leur donnaient l'air de miges. Une autre fois, comme Ligne lui reprochait son apathie, il fait arriver un courrier un quart d'heure après, avec la nouvelle d'une fantastique victoire remportée contre les Circassiens : o Voyez, se rengorge-t-ii, si je ne fais rien ; je viens de tuer dix mille Circassiens, Abyssiniens, Immarelttis et Géorgiens, et j'ai déjà tué cinq mille

ÉijTCs. — Je suis charmé, répliqua le prince, d'avoir ttaiit de gloire sans m'en douter, car je ne vons F.point quitté, i

Parfois un incident plaisant vient rompre un instant la H)onotonie fastidieuse de cette campagne do parade. - M. de La Fayette ayant recommandé à Ligne un soidisant ingénieur français nommé Marolle pour diriger le siège, celui-ci i'amt'ne dans la tente de Potcmkin; mais voilà qu'avant toute présentation cet original s'écrie : a Où est le général? — ^£ voici. » 11 le prend r la main et du ton le plus familier : a Bonjour,

100 LE PRINCE DE LltîNE ET SES C0NTEMP0BAIN9.

géDéral. Eh bien, qii'est-œ? Vous voulez avoir Ocza-

kowï — Apparemment. — Eh bien, nous vous aurons celaî Avez-vous ici Vauban et Cohorn? Je voudrais aussi un peu de Saint-Remi et me remettre à tout cela que j'ai un peu oublié, ou même que je n'ai pas trop su; car, dans le fond, Je ne suis qu'ingénieur de3 ])onts et chaussées, » — Le général se mil à rire et répondit : a Reposez-vous de votre voyage, ne vous tuez pas à lire, je vous ferai portera manjriT dans votre lente, a

A côté de Polerakin s'agite un monde de généraux. et de volontaires : Nassau-Siegen, dont ré[>ée est la baguette de sorcier et l'interprêle, n car il s'en sert pour indiquer la ligne la plus courte quand il s'agit d'attaquer » ; le prince d'Anhalt, qu'on croirait le plus mince officier de l'armée, à sa modestie et à sa alralicité sublimes, o il est tout et ne veut rien paraître »; un baron de Stade, qui va bien au coup de canon, tout en assurant qu'il meurt de peur, o Voyez, dit-il, comme nature pâtit, mon cheval en tremble lui-même et n'aime pas plus la gloire que moi; a le comte Rr^er de Damas', un Français de trois siècles; n il a la chevalerie de l'un, la grâce de l'autre et la gaieté du

1. M. Léonce Pingaud, professeur à la faculté des lettres de Besançon, a enli-e les mains les Mémoirei inédits du comte Roger M di> Damas, auquel il a consacré une substantielle et pénétrante A (■tude. {Correspondant, 25 mai et 10 juin

^^P LE Pn[NCE DR LICNi:. 101

^iroisièmi} : François I", le grand Coiidù et le maréclial de Saxe auraient voulu avoir un fils de lui. Il est ptourdi comme un hanneton au milieu dos canonnades les plus vives, bruyant, chanteur impitoyable, me glapissant les plus beaux airs, fertile en citations les pins folles au milieu des coups de fusil, et jugeant néanmoins de tout à merveille. La guerre ne l'enivre pas, mais il y est ardent d'une jolie ardeur, comme on l'est à la lin d'un souper, »

Le prince voit des Russes à qui l'on dit : " Soyez cela B, et qui le deviennent; qui apprennent les arts libéraux comme le « Médecin malgré lui » a fait ses licences; des Russes qui chantent et dansent dans la tranchée, où ils ne sont jamais relevés, et, au milieu des coups de fusil et de canon, de la neige ou de la boue, adroits, propres, attentifs, respectueux, obéissants. Quant aux Turcs, c'est un peuple d'antithèses : braves et poltrons, actifs et paresseux, libertins et dévots, sensuels et durs, recherchés et grossiers, sales et propres, superstitieux par habitude, par calcul et voyant le paradis au bout de leurs fusils, conservant dans la même chambre des roses et un chat mort; les grands de la cour et des provinces, hauts et bas, méfiants, ingrats, fiers et rampants, généreux et fripons, qualités et défauts recouverts d'une croOte d'ignorance et d'insensibilité qui les empêche d'être malheureux. Personne, dans cette nation, n'étant classé, chacun a des droits à tout el attend la place

)lli LK l'mSCE BK I.ir.NE ET SES UIJNTEJ

que le sort ]u\ destine. « Que devieudraienl les peuples de l'Europe si un niarchand do savon (-lait premier riiinislro, un jardinier grand amiral et un laquais commandant des armées? s Mais, par hasard, no duviendraiont-ils pas ce que devenait, la Turquie : un empire délabré et croulant?

Cependant Josepii II iMait entré en campagne : le (ils du prince de Ligne se distingue au siège do Sabacz, monte le premier â l'assaut, entre le premier dans la ville. Témoin de ce fait d'armes, l'Empereur lui confère le grade de colonel, le décore de l'ordre de Maric- Théri'Se et annonce lui-oiiJme la nouvelle k son père. On juge de son émotion en lisant dans la lettre impériale que le jeune colonel avait en grande partie contribué à la réussite de l'entreprise, n Cette lettre, écrit-il au prince Charles, le vaut mieux que tous les parcliemins, vraie nourriture des rats. i Et, comme la modestie est la pudeur de l'éducation, il se compare lui-même h ce comparse naïf, qui, entendant faire l'éloge d'un beau sermon, disait avec (ierté : b C'est moi qui l'ai sonné, a

Bientôt les choses allèrent fort mal pnur l'Autriche: trente mille hommes tués en détail, quarante rallie dévorés par la poste, l'invasion du Banat, des défaitts en Serbie, la révolte des Flandres, tout semblait l'accabler. Joseph 11 résolut de mander auprès de lui le prince de Ligne et lui donna le commandement de l'aile droite de l'armée qui, sous les ordres de Laudon, assiégeait

lielgrade. Les o|>éralioiis furent menées avec l'activité îa plus brillanlc; pressé par un chef qut, dit-il, tient plus du dieu de la guerre que de l'homme, le prince clait lui-même tout en feu. « J'étais l'aigle de ce Jupiter dont je portais la foudre. Je rBraerciais, je priais, je lonnaîs, je menaçais, j'ordonnais, tout allait, et tout cela en un clin d'ceil, » Belgrade fut prise le 1*' octobre 1789 : le général de Ligne voyait avec un grand plaisir tnililaîre et une grande peine philosophique s'éievei' - dans l'air douze mille bombes qu'il avait fait lancer sur les pauvrvs infidèles; sou fds, celte fois encore, arriva le premier sur la bn'i'lie, et lui-même reçut du maréchal Laudon la lettre la plus flatteuse : a Plus de la moitié de la gloire de la prise de Belgrade revient de droit à Votre Altesse. » Le prince lui rendit la monnaie de sa pi(«e en répondant li quelqu'un qid lui demandait comment il reconnaîtrait le maréchal à la cour : a Allez! Vous le trouverez derrière la porte, tout honteux de son méi'ite et de sa supériorité. »

Joseph 11 lui envoya la croix de commandeur de Marie-Thérèse, accompagnée d'une lettre froide et si^'che, où il recevait l'ordre de choisir pour quartier d'hiver Essek, Petcrwarden ou Belgrade. « Attendezvous, disait l'Empereur, aux preuves de mon mécontentement, n'ayant ni le goût ni l'habitude de me laisser désobéir. » La présence d'un aide de camp du prince à Bruxelles, au plus Ibrt de la révolte, avait fait croire qu'il la favorisait. 11 n'ea était rien. Les chefs

du mouvement i'avaieni assommé de propositions pour se mettre à Jeur t^te ; il avait blâmé leur témérité. ajoutant plaisummenl « qu'il ne se révoltait jamais pendant l'hiver o. Bien mieux, il avait composé d'avance un Discours à ta nation Belgique, où il parle haut et ferme, et déclare que si on l'envoie paciGer son pays, il agira en général autrichien, fera enfermer « un archevêque, un évéque, un gros abltij moine, im professeur, un brasseur et un avocat » . Aux menaces de son souverain, il répondit Oérement : « Je suis plus sensible aux gr;U;es qu'aux disgrâces... Je vous demande pardon de n'avoir pas été plus inquiet de votre colère. C'est que je connais encore mieux votre justice... Je n'ai pas douté du retour de ses bontés... Pendant ce I lemps-là, je me vengeais de vous, Sire. J'iïcrivais à la reine de France pour la supplier de vous envoyer le docteur Seyffert, dont le grand talent est de guérir promptement le ma! qui fait souffi'îr Votre Majesté. « Mais la maladie de Joseph [I n'était pas de celles à laquelle la science humaine peut porter remède. Il se mourait avant tout de la révolte dus Flandres, révolte qu'il avait provoquée lui-même en foulant aux pieds la Joyeuse Entrée, leur « grande charte b, en supprimant les droits politiques du peuple flamand et portant teinte aux privilèges de l'Église. Peu de jours avant sa ,' mort, il dit au prince de Ligne, rentré dans ses bonnes grâces et sa confiance : n Votre pays m'a tué. Gand pris a été mon agonie, et Bruxelles abandonné, ma

HP LE PEtENCE DR I.IGNK. lOS

mort. Quelle avanie pour moi I » 11 répéta plusieurs fois ce mot : n l'en meurs; U faudrait être do bois pour que cela ne fût pas. Je vous remercie de tout ce que vous venez de faire pour moi. Laudou m'a dit beaucoup de bien de vous ; je vous remiircie de votre fidélité. Allez aux Pays-Bas; faites-les revenir à leur souveraio; et si vous ne le pouvez pas, restez-y; ne me sacrifiez pas vos intérêts, vous avez des enfants. » — B A-t-on répandu quelques larmes quand j'ai été adminislré 1 demanda l'Empereur h madame deChanclos^ qu'il vit un instant après. — Oui, répondit-elle, j'ai vu par exemple le prince de Liyne tout en pleurs, — Je ne croyais pas valoir tant que cela, » reprit l'Empereur presque gaiement. Joseph 11 mourut avec fermeté, comme il vécut, réglant le cortège qui devait accomgner le saint sacrement qu'on apporta à son lit do mort, ayant l'air d'arranger son àme comme il avait voulu tout arranger lui-môme dans son empire. Le prince de Ligne fut un des quatre qui le portèrent aux Capucins. « J'ai vu périr quatre grands souverains. écrivîût-il i Catlicrine II; on ne les regrette qu'un an après leur mort; on espère les six premiers mois et l'ou fronde les six autres. Cela se passa ainsi quand Marie-Thérèse mourut. On sent bien peu la perte que l'on fait. Lfis curieux, les indifférents, les ingrats, les intrigants s'occupent des nouveaux règnes, a C'est la vie, hélas ! et l'éternelle nécessité humaine. Les morts appartiennent a l'oubli; seuls, les historiens et les amis

i06 LE PRINCE DE LIGNE ET SES CONTEMPORAINS.

les embaument dans leurs livres ou dans leur âme ; les peuples ne se retournent guère vers le passé, s'attachent au présent, et, comme les particuliers, n'ont pas le temps d'être reconnaissants, de s'attarder autour d'un mausolée.

l>is(:iàce ilu |iriiiti! de Li^ui;, — It ed royaume n'ut plus de ce monde. — P française. — La France antiquai ■ Lapin u île La Fontaine. — Nt — Les sonplosses rie l'Iiistoire.

Jasrph II, sf.ii 'ensées sni' [a Révolution Décadence du gaût. — Le eî paa les peuples froids !

Il semble que le deuil de sou souverain ait marqué pour !e prince l'heure des disgrâces, des infortunes. 1. empereur Léopold oublie de lui confôrer les insignes de reld-maréchal ; les révolutions de France, de Brabaut, le chassent de Bel-Œil, consomment la destruclion d'une fortune déjà compromise par tant de prodigalités ; son fils bien-aimé, le jeune héros de Sabacz, de Belgrade, d'Ismaïl, tombe frappé par un boulet dans les défdés de l'Argonne, au passage de la Croix-au- Bois ; et lui qui, après la disparition de Laudon ut Lascy, passait pour le meilleur capitaine de l'Autriche, lui qui, satisfait des rôles de conûdent et de comparse

ion it

SES CU,\T)i;Hl>ÛRAI

à la cour, ne visait aux grands rôles qu'à la guerre. i( est s^"stfinaliquement exclu des comniandemeiits supérieurs par la malveillance de Thugul, ce grand vi^Jr dont it n'étail pas l'homme, implacable eniieini et dangereux ami, qu'il avait surnommé le baron de la Gueirf, en souvenir du prince de la Paix. On met à la ték de-s ai'races quatre pauvres ignorants ou infirmes qu'il a eus aous ses ordres, el à qui, excepté Clerfayt, il n'aurait jamais donné trcùs bataillons à commander. F'orcé de briser l'idole si chère à son cœur, la gloire, il s'aperçoit qu'elle est quelquefois une courtisane de mauvaise compagnie, qui attaque en passant des gens qui ne pensaient pas h elle. Il est mort avec Joseph II, son royaume n'es! plus de ce monde.

Et comment aussi n'eiit-il pas douloureusement médité sur les malheurs de cetU: reine charmante qu'il avait vue pour la dernière fois en 1786, de cette noblesse foudroyûe par le tonnerre de 1793, dispersée aux quatre coins du monde, n'échappant à la guilloliue que pour languir dans l'exil et la pauvreté? Comment s'étonner si ce gentilhomme, cet ami des rois, défend la cause des gentilshoiïunes et des rois, s'il môle des raisonuementa d'émigré à des réflexions assez fines, s'il s'entête à ne pas comprendre, à ne pas deviner la grandeur de l'Événement, l'impuissance de la digue et l'impétuosité du flot? a La Grèce, écrit-il à Ségur en 1790, avait des sages, mais ils n'étaient que sept; vous en avez douze cents à, dix-huit francs par

LE FIIINCE I>E LIGNE, 109

jour, qui sont, sans le savoir, la fabl(! de l'Europe : sans mission que d'eux-mêmes, sans plau générai, sans intérêt public, quoique ce nom colore l'intérêt particulier, sans élévation, sans respect pour cette noblesse qui fut, dans tous les temps, brillante, utile et chérc... Qu'on ne dise point : la philosophie a fait cette révolution ; je n'y ai j)as vu un philosophe, niais des grands seigneurs qui se sont faits roturiers, et des roturiers qui se sont faits grands seigneurs. » Ligue s'indigne que des gens qui ne peuvent pas payer leur blanchisseuse prétendent payer les dettes de leur patrie; que, ne pouvant régler leurs affaires de famille, ils s'occupent de celles du monde entier; que les dames de la halle aient remplacé les Longucville, les Chevrcuse et les Monlbazon. Quant à la dette nationale, il ne Tait qu'en rire, la traite de mémoire de blanchisseuse, engage ses amis à se montrer plus royalistes que le roi, leur prophétise un sceptre de fer et que le résultai de la liberté sera de fortiQer partout l'idée monarchique, comme le spectacle de l'ilote ivre dégoùlait de l'ivrognerie les jeunes Spartiates, n On sautera dans l'histoire cent pages ennuyeuses de déclamation, et, de Closlercamp, après avoir passé par quelques jolies fêtes du l'elil-Trianon, et le bal parc pour M. le comte du Nord, on ira chercher de nouveaux combats et de nouveaux plaisirs sous un nouveau règne. Platon n'était bon à. suivre ni en amour ni en république. » Comme on voit, notre héros portait le poids et

Illl LK L'HINLI^ IIE LIGNE IIT SUS U'INTKM l'UKAl NS,

Cil quelque sorte la^falalilé de sa gaieté iDsoucianlc. 11 espérait lui, général autriehieii, qu'on ne laisserait pas à la nation française le temps de s'aguerrir; il s'aperçoit de son eiTeur et reconnaît que le taleot bientôt a remplacé la guillotine. « D'Athènes, dil-il, la France a été à Sparle en passant par le pays des Huns ; » d'ailleurs, il pense qu'on verra plutôt des républiques devenir des royaumes que des royaumes devenir républiques, et, logique avec ses principes, ou. si l'on veut, avec ses préjugés, il soutient que, dans tous les grands moments de l'histoire qui se prolongent ou qui se fixent, tout tient à uu seul homme ou à un très petit nombre. En tout cas, il y a une chose qui est définitivement perdue dans ce naufrage : c'est le goût, 1 La vue des crimes a ôté cette fraîcheur, celte grâce, celte urbanité des mœurs de la nation la plus aimable. La république a mis à la place l'esprit de discussion et la Tausac éloquence. Ce sera la France antiquaire au lieu de la France littéraire. 11 se fait dans la société un brigandage de succès qui dégoûte d'en avoir '. « Si le xis' siècle a iniligé maint démenti

t-^e oti eoDgeant à ccUu décudence du goAl que Ligne i le Julie boutade inUlnlée :

• Jo in'étaisennujélonglempB et j'en BTaiBennujé bien d'aal»» Ju vuulus uller ju'ennuyer IouIhhiiI. J'ai une l'orl Ijelle forfL J^. allai un jonr, ou pour miouï dire, un soir, pour lirer un lapin.

LH l'RlNCË IIIC LIGM::. III

aux prophéties politiques de Ligiit;, il lui (luiinc galti de cause dans ses arrâts mondains. 11 y a encore des ftens de goût, il n'y a plus guère de gofit, comuieon t'entendait aulrefolî : ces mœurs délicalcs, cette polilesse exquise, cette quinlessence d'aménité sont devenues l'apanage de quelques-uns. mais ne font plus eu quelque sorte partie des vertus publiques, du jtjilrimoine moral de la France.

Aussi bien n'admire-t-il pas davantage les ministres ou souverains absolutistes qui font de la révolution sans le savoir, expulsent les jésuites, compromettent leur propre cause par des réformes prématurées . a Ne

C'cEait rheare de l'alfùt. Qaaulilé de iHperuaux piissaient, ilispnriiasiiient, se grattaient le nei, fuisaient mille bonds, mille loui's, mais toujours si vite que je n'avais pas 1c lemps do Idcber mon ciiap. Un uacicn, d'un poil un peu (^ris, d'uuu allure plus posée liurut tout d'uu cuup au Lord de son lerrier. Après avoir fait sa loiletle tout à aou aise (car c'est du là qu'on dit : pivpre comme un lupin), voyant que je le tenais au bout de mon Tiisil : (Tire dojii!, me dit-il ; qu'atlends-Lu ? ° Ob I je vous avoue que je fii3 aaisi û'ïylonneinent I... Je n'avais jamais tiré qu'à la guerre sur des unimaux qui partenl. •• Je n'en ferai rien, lui dis-je, tu es sorcirr, ou je meure ! u — Moi, point du tout, me répondit-il, je suis un vieux lapin da La Fontaine. " Ohl pour le coup, je tombai de monhaul. Je loc suis mis à ses petits pieds, je lui demandai mille pardons, et lui lis des reproches de ce ipi'il s'était eïposé. t Eh ! d'où vient cet ennui de viTre ? — De tout ce que je vois. — Eh, bon Dieu ! ti'avez-vous pas le même thjm, le même serpoltt ? — Oui ; mais M ne sont plus les méniea gens. Si lu savais avec qui je suis ublii^é de passer ma vie ! llélaa I ce ne sont plus Ic9 bClUâ du mon e sont de petits lapins musqués qui cherchent des tleurs.

dégelez pas les peuples froids, observe-t-il ; ils ont leur bon côté, et ce que vous leur donnerez gâtera ce qu'ils ont, La patience, la fidélîLè, l'obéissance valent bien l'enthousiasme qui n'est jamais sûr ni durable. Pour une fois qu'il sera bien placé, il le sera vingt fois mal. Il vaut mieux qu'une nation n'ait point d'avis. Celle qui en a est sujette aux orages, et si un physicien ne place pas bien le conducteur, la foudre tombe sur sa |j>le. s Ici le prince tire toute la couverture de son côté, et il faudrait suppléer aux lacunes du raisonnement. L'histoire offre des arguments k tous les systèmes, elle a des souplesses de courtisane pour

Ils vealent se nonnir de roses, an lieu de bonne feuille de thon qui nous suffisait uutrefais. Ce saot des lapina géomèlres, politiques, philosophes, que sais-je ? d'autres qui ne parlent qu'allemand ; — d'autres qui parient un Traufaîs que je n'entends pas davaola),'C. Si je sors de mon trou, pour passer chei i|uelqua geol voisine, c'est de même, je ne eumpriinds plus personne. Les bé Les d'aujourd'hui ont tant d'espritl Enrin,vousie dirai -je, à foi'ce d'en avoir, ils en ont si peu, que notre vieux âne en avait davantage que le* siii^-s de ce temps-ci. » Je pi-iiii nion lapin lie ne plus avoir d'humeur e(... je lui dis que j'aurais soin de lui et de ses lamanides, s'il s'en trouvait encore. U me promit de me dire ce qu'il disait i La Fontaine, et de me mener ehez ses vieux amis, li m'y mena, en elTet, Sa grenouille, qui n'élait pas tout à fuît morte, quoi qn'il l'eût dit, étaitde la plus grande modestie en eompaïaîsondesaaires animaux que nons voyons tous les jours. Ses crapauds, ses cigales, cbantaienl mieux que nos rossignols. Les loups valaient mieuKqoe nos moulons, s Adieu! petit lapin, je vais retourner dans mes bola, à mes champs et à mon verger. J'élèverai une statue à La Fontaine, et je passerai ma vie avec les bètes de ce bonhomme. >

LE PRINCE DE LIGNE. H3

justifier, célébrer les théories les plus opposées, elle est l'arsenal inépuisable des gouvernements et des oppositions, tient boutique de paradoxes et de spécieux sophismes. Elle prouve pour et contre la politique du dégel, pour et contre la politique de résistauce, se dénature, porte tous les masques que l'esprit de parti se plaît à lui appliquer, se métamorphose sous la plume de l'écrivain, h. la voix del'oraleur. Elle est rarement lecole de la morale, elle est trop souvent l'école du succf'S. Et combien difficile demeure déjà cette lâche de déterminer les lois, les causes, les conditions du succès, de cette habileté supérieun; faite d'inspiration, de pressentiments , d'expérience qui , mettant les hommes d'État aux prises avec les événements, leur apprend à doser les remèdes, à détourner les dangers, k Taire sortir de chaque crise la plus grande quantité de bien, à paraître parfois conspirer avec l'erreur, imme le paratonnerre conspire avec la foudre ' ! Le

PuEsijtie tout le monde écrit et aiTan^e à sa Tafon lescaiises de la RéTolution,Li|nje,qui ne veut pas rester en arriÈro, raconte avec entrain ses idées et celles des autres : n Elle est arrivée, disent les dévots, parce qu'on avait la VBncyetopédle ; les chevaliers de iiaint-Louis, parce que malicieusement M. de Saint-Germain avait réformé la maison du roi ; le clerj^è, pai'ce que le roi n'avait pas un confesseur distingué, par lequel il eût pu gouverne!' ; les libertins, parce qu'il n'avait pas de mailrcase ; les miaiatrea, pai'ce qu'il ne s'ali^indunnait pas tout à fait à eux... les vieilles dévoies, parce qu'elles n'intriguaient pas comme aulre- ; les petilea dames du palais, parce que les amants qu'elles

prince de Ligne se àbfiii dp l'enthousiasme, cette fûtœ incalculable qui, bien employée, produit des miracles,

HMiient envie de prendre n'élaïenl pas encore mnrëchflUï du Fraiii^e ; les Padeinenls, parée qu'un leur avait (ait sentir quïU n'étalent puint Parlements [l'Angleterre ; les gens de lettres, parce i]n'il n'y en avait pas dans le ministère...; les maivhands, pafce qu'on Jie donnait pas de fèleâ i la eour; les paysans, parce qu'oi itu TDDlait pas leur ûter les corvées et la libelle; les soldats, part» qu'il &llait âtre gentilhomme pour devenir oOlcier... > Quant k lui, il propose ce titre d l'Iilatoire des révolutions de Franro, de Uollande, de Pologne, de Suède, d'Amiîrique, de religion, dû mueurâ, d'opinions, de morale, de politique et Eurlout d'égolsc Les Sols, les Scélérats, les Gens d'esprit, Erriwv, Horreur», Stttpeiir. 1 Louis XV' exila H. de Clioiseul, on i»urul â Chanleloup; on insultait madame Du Barr.v ; on abandonnait une gaison entière Compiëgne et Fontainebleau, les seuls voyages a la mode, car VersaiUes était déjà tombé. La bonne compagnie, royjliste A présent, fit alors la république sans s'en douter. Elle n'avait pas asset de caractère pour renouveler les temps do la Ligne, pas assez d'esprit poui' rtipi'oduire ceux de la Fronde ; elle s'éloigna el éloigna de la cour... d Ligne reproche i d'Aiguillon d'avoir laïasé partager la Pologne, ii M. de Vergennes d'avoir, à l'insligation de Beaumarchais, soutenu la révolte dos sujets de l'Angleterre, aux ti^mmes d'avoir réclamé les notables : i Voiià tous Ic^ porlefeuttl'.'s t>n l'air, et les hommes d'Ëlat créés dans un instant pour détruire l'État. Ce n'était pas leur intention, mais les honaêteg gens de la France furent assez sots pour croire guérir le royaume qui n'^ qu'incommodé et pas du tout malade. ■■ On n'y fut jamais moins iiimable, ni moins joli â la cour, en hommes et en femmes, qu'en ITSG. La société était usée, on se voyait trop et de trop grand matin. Les deuï sexes n'claienl pas i leur avantage ; les femmes sans toilette, les hommes crottés avec le mauvais visage que donne le climat linniide de Paris. Au lieu de se lever à six heures du -

LE PRIKCK DE Lir.XE. IIS

qui inonde ou fertilise, détruit ou fortifie, sauve ou perd les peuples et les rois, qui dort parfois pendant des siècles dans Tâme engourdie d'une nation, mais tout d'un coup se réveille, et... malheur alors à qui la nie ou prétend la briser!

matin, pour écrire des mémoires contre les pigeons et les lapins, Létoiière se couchait à six heures du soir pour paraître au bal à minuir, beau comme le jour... Les lieux communs sur la liberté et les abus leur faisaient croire qu'ils étaient Anglais ; combien do fois ne leur ai-je pas dit, au salon de la Comédie-Italienne : laissez-là ces grandes gazettes en longueur que vous ne savez pas lire... Les toupets à Toiseau royal, les cent papillotes des ailes de pigeon, le choix de la poudre à lorange, de la pommade au jasmin, l'incertitude entre Teau sucrée et Teau de miel, douze billets circulaires que j'ai vu souvent distribuer dans la journée à Létorière, occupaient la matinée des fats de mon temps; les fats ne font point de révolution... » — Le prince de Ligne aurait volontiers pris à son compte le joli mot d'une émigrée : « Les abus ! mais c'est ce qu'il y avait de mieux ! »

Vie du prince à Vienne : soh bâ[on de perroquet ; ses amis. — Les souTenira dura et amers. — Mon Kefuge. — Devise de Ligoe. — n fait les honneurs de Vienne à l'Europe civilisée. — ViàW de niadanie de Staël. — Les deux belles juives. — Casanova : aùi femme n'a jamais que l'Age que lui donne son amant. — Épilupfae du prince par le marquis de Bonnay. — Conversation avw madame de Brïonne : Paysanne tant qu'on voudra, boui^^ire, jamaia I — Le congrès de Vienne : le congrès ne mai'cbe pas, mais )l danse. — Maladie et mort du prince. — Aux yeni de la posl^ ril4, il appai'all l'omme l'arbitre de loulea premier par la grflcc o( l'art (le plaire.

A la perte de sa forlune, le prince de Ligne avait opposé la plus stoïque iniiifférence. Lui qui dépensait jadis cinquante raille francs pour offrir une fête au comte d'Artois, il se surprend à recommander à ses gens de donner un thé sans glaces, sans gâteaux, sans fruits (esceplé les prunes qui sont le fruit le moins cher); il vend ses tableaux, s'amuse de ses privatioi^ se moque de son avarice, et rit dans son for intérieur,

lorsqu'avec deux ou [rois mensonges, it parvient h vendre quelques exemplaires de ses volumineux ouvrages. Il en vint à ce point que sou boucher refusa de fournir la viande : nussitiM le prince se rend chez lui à l'heure du repas et sans fa<;on se met à table : a Mon ami, dit-il, voua ne voulez pas me donner k diner chez moi, il faut bien que je dine cheK vous. » Le lioucher se confondit en excuses et jura de ne plus retomber dans le péché de méfiance. La situation du prince, d'abord très précaire, finit par s'améliorer : une pension de Paul 1"', la vente de sa terre de Tauride, celle du village d'Eddslellen qu'on lui avait attribué en échange du comté de Fa^nolles, cédé h la France, la chaîne de capitaine des Lrabans en 1803, tegrade de feld-maréchal en 1808', lui rendirent quelques bribes de son ancienne opulence.

Fixé h "Vienne dés n94, il se lit bâtir sur les remparts une modeste maison qu'il appela fort justement sa ca^e ou son bâton de perroquet, qu'on nommait par antiphrase l'hôtel de Ligne, composée d'une salle il manger au rez-de cliaussée, au premier d'un salon, au second d'une bibliothèque qui lui servait de chambre à coucher ; on montait de l'uu à l'autre par une échelle de moulin, a Chaque pièce, assure le duc de

i. C'est l'empereur Fronfois qui le nomma reld-maréchal. Ce pTiDix avait fait construire un canal où l'eau manquait; ou répandit le bruit qu'un homme s'y était nojé, ■ Flatteur! • s'écria

Broglie dans ses Souvenirs, était meublée de quelques cliaiscs de paille, d'une table en bois de sapin, et de quelques autres objets d'une mi^me magnificence. « Sa petite maison, couleur de rose comme ses idées, était fi peu prés l'unique salon ouvert k Vienne, le rendezvous des étrangers, de quelques grands seigneurs des Pays-Bas et d'émigrés de distinction, de ceux à qui le plaisir de la conversation tenait lieu de tout, Pozzo di Borgo, Craufurd, d'Arenbei^, Sénac de Meilhaii, Narbonne, ce charmant intermédiaire entre l'ancienne et la nouvelle société, qui ne voulait, disait-il, se laisser arracher ni par l'une ni par l'autre ses cheveux noirs et ses cheveux blancs, et qui parfois avertissait cii souriant le maréchal que le monde avait changé et qu'il ne fallait pas perdre peut-être une monarchie pour un bon mol. Il donnait h. souper chaque soir, et ses repas, comme ceux de madame de Maintenon, avaient besoin de toute la magie de sa conversation pour ne pas paraître ascétiques, Parfois, lorsque les visiteurs ofQuaient, les chaises de paille ne suffisant plus, on se tenait debout, comme au parterre, jusqu'à œ que les plus pressés s'en allasseiit. On s'égarait en d'interminables causeries sur la Pologne, la Russie, l'Angleterre et l'ancienne France (point du tout sur la nouvelle, comme de raison). Le prince aimait et on aimait à l'entendre se raconter : et cependant, après les heures' de gaieté réelle ou factice, il puisait dans la rêverie mélancolique des réllexions éloquentes sur son passé

^V I.E rnivci; UE LIGNE. U9

si brillant : t Les souvenirs, s'écriail-U, on les appelle -1 doux et tendres, et do lello façon qu'ils âoient, je Ica J appelle durs et amers... L'itnage des plaisirs iunocents de l'enTauce reirace un temps qui nous rapproche de celui où nous n'existerons plus. Guerre, auiour, succès d'autrefois, lieux où nous les avons eus, vous empoisonnez noire présent. Quelle di/fS-j rence, dilrou; comme le temps s'eut passé; j'étais ficio- 1 riftta;, aimé et jeune! On se trouve si loin, ai loin de ces beaux moments qui ont passé si vite, et qu'une chanson qu'on a entendue alors, un arbre au pied duquel on a été assis, rappellent en fais:ml fondre en larmes. J'étais Iti, dit-on, le soir de cette fameuse bataille. Ici on me serra la main, /«l'otî bonne idée des hommes. Les femmes, lacmtr, la vilte, les gens d'a/faires ne m'avaient pas trompé. Mes soldats m'adoraient, mes paysans me bénissaient. Mes arbres crmssaient; ce que f aimais était encore au monde ou existait pour moi. mémoire! mémoire! elle revenait quelquefois au duc de Marlborough lombé en enfance etjouant avee ses pages; et un jour qu'un de ses portraits devant lequel il passa la lui rendit, il arrosa de pleurs ses mains qu'il porta sur son visage, o De telles pages ne sont pas rares dans l'rpuvre du prince, et, après les avoir lues, on ne peut plus dire que le noir de l'imjrimerie n'allait pas bien à son style,

•■ l'hôtel de Ligne, il possédait encore au llopoldsberg, sur la montagne du Kalenhei^ qui

domine Vienne, une habitation appelée: Mon Refuge, parce qu'il n'Était pas plus exposé au progrès de la philosophie qu'aux inondations. 11 s'y rendait les jours de soleil dans un vieux carrosse traîné par deux vieux chevaux fatigués de l'existence. Les bâtiments occupés par lui faisaient partie d'un ancien monastère : il y donna des bals où les daines couchaient tout habillées sur les divans qu'entouraient les grandes salles du couvent réparées et transformées en salons, sur la porte principale, il grava sa devise de famille.

Çuo ces cumqve cartanl, semper slal linea recta.

Sur le côté qui fait face au Danube, des vers français de sa composition :

Sans remorde, sans regrets, saoa crainte, sans eoiie le vois couler ce Qenve et s'écouler ma vie.

Uni d'amitié avec les lettrés les plus illustres de l'Allemagne, Gœthe, Wieland, Schlegel, entouré de ses charmantes filles, la princesse Ciary, la comtesse Palfy, la princesse Flore et de sa petite-fille, la princesse Christine, oublié par la vieillesse et oubhant son âge, empressé auprès des femmes qui, à la vue de sa belle télé de volcan d'espnl, l'accueillaient comme s'il avait encore trente ans, adoré des Viennois, recherché de tous, écoulé comme un oracle par les jeunes gens qu'il traita toujours en camarades, le prince de

ÏLK PHISr.E DE LIC.NE. 121

pie s'effoi-çail de lirer de la vie la plus friande nine de senlimenfs, de sensations agnl-ables, et cidait avec talent l'art si difficile du bonheur. Mais son bonheur n'avait rien de personnel, et se multipliait par celui des autres ; c'est lui, par exemple, qui aplanit les obstacles soulevés contre le mariage de sa petite-fille Sidonie avec le comte François Potocki'. Les jours les plus heureux, pensait-il délicatement,

*\t ceux qui ont une grande matinée et une petite rée. Heureux celui qui, par le prix qu'il met et le goût qu'il prend aux plus petites choses, prolonge son enfance ! — A TœplitK, en Bohême, où il allait chaque année, il vécut dans l'inlimité de Frédéric- Guillaume et réussit un instant à rapprocher les cours de Vienne et de Berlin. En juillet 1807 , il vit Napoléon, Pliomme qui fait ei défait les rois, qu'il admirait comme l'ftre le plus extraordinaire que la terre ait jamais porté, mais il se contenta de le regarder du milieu de la foule, ne voulant rien demander et craignant d'être trop bien accueilli. Seulement il adressa cette question étrange h Talleyrand : « Mais où donc avez-vous fait connaissance avec cet hommelà? Je ne pense pas qu'il ait jamais soupe avec nous ! t plus tard, lorsque l'empereur fut à l'Ile d'Elbe, il i donna le surnom de Kobioson Crusoé. Il alla sou-

■ l'ouvrage si attachant de Lucien Perey, BUMre cTune UM au XVIll' iiècte, 2 vol. ia-S' ; Calmann Lèvj, édii.

vent h Schœnbrunn, oil était ie jeune roi de Rome, qui l'avait pris en affection, et, un jour, devant le comle de la Garde, il ne dédaigna pas de commander la manœuvre d'un régiment de uhlans en bois, que l'archiduc Charles venait d'envoyer au fils de Napoléon. Il avait pn>s de soixante di\-huit ans, lorsqu'il songea à. renvoyer officiellement l'amour : ie 1" mai 18)2, il lrai:a sur les murs de son jardin ces quatre

AiliRu, rortiini?, honneura, adïeii vou;

Je viens ii'i ïoua oublier; Adieu, toi-Dièmn, amour, bien plus q

Difficile h rongérlipr.

1 tous le.4 antres J

Cependant des témoins autorisés affirment qu'il sut plaire jusqu'au dernier instant, en dépit du billt^t spirituel qu'il adressa à deux belles juives pour prendre congé d'elles : « Vous savez, mesdames, que j'ai toujours été un de vos admirateurs les plus empressés: vous n'avez ni enfants, ni chiens, ce qui m'a tout de suite donné une grande idée de voire mérite, mais mes jambes se refusent décidément à grimper vos escaliers. Adieu, voua êtes décidément les dernières que j'ai adorfies au Iroisi&me. » Il lui restait les amours du rez-de-chaussée, du premier ôt<ige, et il ne s'en privait pas.

Le prince de Ligne avait l'air de faire les honneurs de Vienne h toute l'Europe civilisée, et aucun

aiigcT marquant ne traversait celte vîlJe sans solli-J citer l'honneur d'un entrelien. Madame de Staël, lofsj de son voyage en Allemagne, M^quenla aussi la petite! maison du rempart, a, Prince, dil-elle en présentanl Auguste de StaL'i, je viens chez vous mettre mon fils à l'école du géni<'. — Il y était déjà depuis sa naissauce, » repartit gracieusement celui-ci. Ce compliment lui gagna le cœur, et, de son côté, le maréchal ne tarda pas à ôlre conquis par le génie brillant de cette femme doni il disait que la tribune des salons semblait aussi nécessaire à son existence morale que les images le sont à sa pensée. Quand il lui rendit sa visite, elle s'excusa de l'exiguïté de l'appartement oi'i elle le recevait: « Comment donc? madame, interrompit le prince, mais avec vous on est toujours sur le Parnasse ! o Ils s'écrivaient le matin des billets de quatre lignes ou de quatre pages, en attendant le soir pour se rencontrer. Alors commençaient de véritables assauts d'esprit où l'on ertt été embarrassa de décerner le prix, tant cette lutte ûtail courtoise el de bon goût, où, par une sorte de compromis réciproque, jamais un mot sérieux sur 1789 ne fut échangé ; car les deux antagonistes n'auraient pu s'entendre sur un fait quelconque de la révolution. Une fois que le prince avait bien excité les tjeux de son interlocutrice, armés de toutes pièces contre ta pointe, il était heureux : il allongeait ses mains jointes d'une certaine façon, comme il faisait toujours après i/vel-

124 LK l'ItiNtlK UE LIRNE ET SES CiiNTËMPilBAINS,

que bêtise, tandis que madame de Stai^l tournait coutinuellenient entre ses doigts une branche de peuplier garnie de deux ou trots feuilles, dont le frémissemenl Était , disait-elle , l'acconipagnement obligé de ses paroles : a Quand Corinne s'envolait au septième ciel par une explosion d'inimitable éloquence, le prince la ramenait petit à petit dans son salon de Paria ; quand lui, à son tour, se jetait follement dans les causeries parfumées de Versailles ou de Trianon, madame de Staël se hâtait d'indiquer en quelques paroles brèves et énergiques, à la manière de Tacite, l'arrêt de cette société condamnée k périr de ses propres mains... Vivacité d'expressions soudaines toujours polies et naturelles: causerie facile, presque négligée, qui allait de l'un à l'autre au hasard : soin extrême d'éviter toutes les aspérités de la parole ; bonhomie réciproque, si l'on peut se servir de ce mot, lel était le trait distinctif de ce feu d'ortiSee inouï, dont les merveilleuses fusées se retracent encore avec délices dans ma mémoire. »

Madame de Stal'l partageait la passion du prince pour la comédie de société, et tous deux la jouaient fort mal. Quant à lui, on ne lui laissait que les rôles effacés : le notaire du dénouement, le laquais qui apporte une lettre, encore s'embrouillait-it et arrivait-il eu scène trop tôt ou Irop tard; en revanche, il n'en voulait plus sortir el disait tout bas aux autres acteurs : Mais, mon Dieu, est-ce que je vous gène î b A l'arri-

KLE l'RiNCK DE L[(!NE.

î de madame de Staël, oq monta plusieurs pièces, tre autres Agar dans le désert, qui élait de sa façon, et les Femmes savantes, où elle remplit le rôle de Philaminte; le comte deCobenzel jouaChrysale; sa sœur, madame de Rombeck, Martine; François Potocki et le BjÉHine comte Ouvarof, Vadius et TrissoLin.

^K L'enthousiasme de madame du Stai>l pour le prince de Ligue, le seul étranger, selon elle, qui, dans le genre françjùs, fût devenu modèle au lieu de rester imitateur, lui suggéra l'idée de réveiller en France son souvenir : ^bdlc choisit avec beaucoup de goût et publia un livre ^^gitraît de ses œuvres volumineuses, qui obtint le plus ^'■grand succès, o On dirait, observait-elle dans la préface, -jue la civilisation s'est arrêtée en lui à ce point où les nations ne restent jamais, lorsque toutes les formes rudes sont adoucies, sans que l'essence de rien soit altérée. » Le prince lui témoigna une vive reconnaissance, et de l'avoir ramassé, et d'avoir remarqué qu'il avait aussi l'esprit sérieux et rêveur, bien qu'il n'aimât guère la mélancolie à la mode, bien qu'il aflirmât que, faute d'esprit, on se donne l'air de penser, qu'on est pensif au lieu d'être penseur.

Le prince de Ligne avait eu un goût très vif pour Casanova ; et lorsque, las de promener à travers l'Europe ses projets, ses secrets de m£4»ie, cet aventurier ginal se trouva à bout de ressources, il lui procura

B. Ouvarof, Eiquiues pctiligusi et liltéraires, p. iiS et suiv.

ts^^H

120 i.i: l'nrNcK liE r.uiNE kt sks coktemcoii.uns. h Dus, en Bohême, une chai^ de bibliothécaire chez son neveu le prince de "Walstein. C'est lui qui disait qu'une femme u'a jamais que l'flge que lui donne son amant; Jui qui, dans un dîner diplomatique, entendant un ministre demnnder, iiu sujet de Ruhcns: b Co llubeiis était donc un ambassadeur qui s'amusait k faire delà peinture? >• riposta hardiment: u Non, c'était un peintre qui s'amusait à 6tre ambassadeur, o On pourrait faire un recueil de ses ajciomes: u On vcuge l'esprit quand on trompe un sot. — Si tu n'as pas fait des choses dignes d'être écrites, écris au inoias des choses dignes d'Ôtre hies. — Ma vie est ina matière, et ma matière est ma vie, o Ses souvenirs intarissables, les saillies de son imagination, son érudition pittoresque et ses manies elles-mêmes enchantaient le prince, qui définissait ses Mémoires : o Ceux d'un chevalier et du Juif errant. Chaque mot de lui, ajoutel-il, est un Irait, et chaque pensée un livre. »

Le marquis de Bonnay, un des habitués les plus intimes de l'hiMel de Ligne, cachait, sous des dehors trAs a»st«'Tes, un esprit vif et mordant, qui autrefois jeta sa gourme dans les Actes dex Apôtres. François Potoeki lui trouvait un ton de suffisance insupportable et lui reprochait de faire à Vienne le qvel^'un. C'est de lui que le prince de Ligne disait : « Croie qui voudra aux apparences ; le marquis est mar rié et dévot, et il est taillé en célibataire et en athée. u Un soir qu'on jouait aux êpitaphes, il impro-

, celle -

qui

beaucoup la compagnie :

Ici git le prince de Ligne, II wt tout de soD long rauclié; Jadis il a boaucuup péché.

Mais i?e n'était pus à la \\jinp.

^Bk ce

^^Be priace de Ligne pn^senla le comte Ouvarof et le ^^TOiri tle Sidonie à madame dcBrinnni!', pi-iiiceâsc de l.oriaino, qui vivait à Vienne d'une pension de dou/c miLo florins que lui faisait l'Rmpereur, portant avec la plus Gère résignation la triple majesté de i'îige, de la noblesse et du malbeur. Toujours active, jamais ivintumte, noble i^t éleviV dans le grand, facile dans If ilêlail, lonjoui'si aimable au degfé où elle voulail l'i^tro.

1. Un soir, la reine Mari e-An loi net te ayant denand^ an duc d'Orléans doa détails sur les femmes qu'il avait vnes dans la journ.'G à la promenade de Longcbamp. i Madame, répundlt-il, il y en avait de deui sortes: les passables et les passées, n La ducbease de Brionne, prenRnt la dernière des épïlliè'es pour son fomple, fui onlrëe de celte impolitesse et répliqua ; « Il parait que Monseigneur se connaît mieux en signalements ija'en si^naui (allusion au combat d'Oneesant, où l'on prétendait que le duc d Ocléans avait erapéi-hé son taisseau de répondre aux stgnaai de l'aiairal d'OrvJlliei-a). Après la réponse de madame de Brionne, la reine ae Itia ponr entrer dans ses grands appartements; le duc d'Orléans In suivit, mais, arrivé A la porte, il se recubi pour laisser passer la duchesse avant lui, {(joutant raitleiisement : « Beauté, passez! a o (kimme votre réputation, JlonseiBoeur, » dit-elle, et elle ari'ompagna ce trait sanglant d'une profonde révérence. — Voir les très intéresimt» Mémoiret du comte de Rochechouail, in-«°, Pion, 1B89.

128 LE PfllNCE DE LLGSE ET 3ES CONTEMPORAINS.

n'ayant jamais déplu à qui que ce soit, pas mSme k

sou miroir, telle la peint l'Ami des hommes, le marquis de Mirabeau, qui, dans son admiration, va jusqu'à écrire assez plaisamment : e Si jVniais le monde, je préférerais les jours de médecine de madame de Brionne aux jours de gala de toutes les autres, » LouisXV avait éUi fort amoureux d'elle et n'en avait obtenu que l'amitié la plus tendre; sa beauté éclatante, dont elle conservait des traces à près de quatre-vingts ans, inspira ce quatrain à la ducliesse de Viileroy, qui lui envoyait une navette ;

L'emhlÈme frappe ici vos jeuï.

Si les grâces, l'amour et l'amitié Peuvent jamais former iaa Dceuds, Vous dflïfiï tenir la navette.

Après 1789, on lui proposa d'aller se cacher dans une petite ville, oii elle échapperait plus aisément que dans son château à la persécution jacobine : a Paysanne, tant qu'on voudra! rêpondit-clle; bourgeoise, jamais! « Dans ce salon pauvrement meublé, à peine éclairé de Ol'ux bougies, elle apparaissait aux jeunes visiteurs comme une reine détrônée, comme Hécube. Alors, par un coup de baguetle, rétrogradant de cinquante ans, on évoqua subitement Versailles et Trianon. Le passé redevint le présent, un présent en chair et en os: enivrés eux-mêmes d'une réalité factice, le prince de Ligne et madame de Rrionne se mirent à parler comme s'ils

Bpssent été à l'fEii-de-Bœuf ou dans les petits apparl&^fl

lents. Louis XV était le roi de cette féerie : à ce ndij

jeLawfcId, de Footeiioy, si beau, si gracieux, la priiK

IfiBse passait la duchesse de ChALeauroux, mais téinoi-'

Ipait peu d'iudulgence il madame de Pompadour; quanti

I madame Du Barry, le prince osait à peine la nom--!

Ber. Il fui décidé que si le duc de Clioiseul n'avait^

"pas été chassé par la cabale du duc de J^ Vauguyon,

qui faisait croire au roi que M. de Choiseiil avait em-

^poisoniié le dauphin, il serait encore à la têl« des ^^^|

^bfiàires et la révolution avortait. Quelle merveilleuse ^^^H

^Htçon avait le duc de Choiseul de porter son cordoa "^^^f

bleu! Elle consistait à placer sa main d'une certaine ^^^

façon dans sa veste entr'ouverle; et quelle fierté dédaigneuse quand il disait de ses adversaires : « Eli ! que (importe à moi que M. de Maupeou et M, de La uguyoji se mangent le jaune des yeux! u On blâma lia petite maréchale {madame de Mirepoix) d'avoir isenti, elle grande dame, à devenir la complaisante toutes les maîtresses du roi. Quant au maréchal' de Richelieu, il aurait été sans défaut si, seul à Versailles, il n'avait gardé les talons rouges et les formules complimenteuses du dernier règne, a Tout ce qu'il y avait de plus huppé k Versailles, toutes les grandes dames, avec leurs belles robes traînantes et leurs paniers, leur rouge et leurs mouches, tous les beaux jeunes gens poudrés, parfumés, pailletés, vinrent s'asseoir avec nous dans ce pauvre salon à demi barbare. C'était

i|udqiLC cliose dt; l'asciuateur el d'éblouissadl ijui rcsaeniblait à l'actt de Hubert te Diabte où les iiiorls sorUint de leurs lombes el se mettent à dauser avec les vivants. » 1^ comte Ouvarof no revint à lui que lorsque, aprèa deux Iieures passées dans ce cercle fantastique, il demanda en sortant quelle était la jcuuc personne peujolic el très silencieuse qui avait tenu les yeux constamment baissés sur sa broderie sans prendre aucune part à la conversation. Le prince de Ligne lui nomma la princesse Cbarlotle de Rohan, nièce de madame de Brionne, qui passait pour avoir été mariée secrètement au duc d'Enghien, victime tragique du drame des fossés de Vincennes, Ce nojti fut un coup de foudre qui fil évanouir les charmants fantômes et rejeta brusquement le questionneur dans Je cercle d'airain de laréaliuj.

Au congrus de Vienne, qui s'ouvrit vers la fin de iSli, le prince de Ligne se vil l'objet des hommages, de l'admiration universelle, et, sans fonctions, sans liUe ofliciel, apparut comme le maître des cérémonies de cette réunion incomparable de rois, de ministres, d'ambassadeurs, qui, dans le silence des armes, se flattaient de Rindre la parole ;i la raison d'État. Sa verve' aimable s'i^xerce sur les allures étranges de cette foii'e diplomatique, ofi le plaisir semblait devenu la seule cbose importante, servait de décor ou démasque aux' affaires sérieuses : un royaume se démembrait ou s'ar-' rondissail dans une redoute, une indemnité s'accordait pendant un concert, undîuer ciineulait un traité. Tous

LK l'Hl'nuE UK LIOÎSE. 131 )

à l'envie i-odiercb aient, répélaicDl les mois dont le ] pfinœ se montrait prodigue : « Le congr^ii neinai'che pas, mais il danse;... le tissu de fa politique est tout J Il rodé de fêtes... C'est une cohue royale : mais enfin, ctiose qu'on voit ici pour la première fois, le plaisir va j conquérir la paix... Ce congrès, où les intrigues de tout genre se cachent sous lus fêtes, ne ressemble-l-il | pas à la Folle journée? C'est un imbroglio où les Aliiiavivas et les Figaros abondent. Quant aux Basiles, on | en trouve parloul. Plaise à Dieu qu'on ne dise pas plus tard avec lu gai harbier : a Mais enfin, qui trorape-t-on ici? b Dans ce conlUt de prétentions, le maréchal ne réclame qu'un chapeau, parce qu'il use le sien à saluer les souverains qu'on rencontre k chaque coin de rue. Un jour que les faiseurs de nouvelles j avaient imaginé le divorce de l'impératrice Marie-Louise et son mariage avec le roi de Prusse ; « Mirabeau, observe-t-il, prétendait qu'il n'est si grossière 8ofti?e qu'on ne puisse faire adopter k un homme d'esprit, en la lui faisant répéter tous les jours pendant un mois par son valet de chambre. Mais, en vérité, les nouvellistes de Vienne nous supposent une foi trop robuste. Je ne sais pas comment Robiiison, k son lie d'EILte, prendrait cette facétie, s Le prince trouvait même qu'on (■'écoutait un peu trop et pestait parfois contre ces curieux importuns qui venaient frotter leur esprit au sicu, quêter ses saillies, ses anecdotes, pour les colporter en suite, défigurées, dans les salons : les petits mys-

132 Lt PKIKCE DE LtG<IE £T SES CuNTEMPORlIKS.

tères à l'oreille, I.5 cuntersations dans udc rmbi-asure do fenétfv, les grandes discussions sur de petites choses t'agaçaiont siogulièrement, eL il se plaignait de faire de la dépense d'esprlL pour d<^ geas qui n'en valaient guère la peine. Cependant, en bon soldat, il ne veut pas quitter la brî'clie; en bon acteur. Il compte ne se retirer qu'à la cbule du rideau, se met au nombredes mariunnetles parlantes, laisse aux marionnettes agissantes les hauts emplois de la comédie ; il désire vivre, lie fût-ce que par curiosité, et ne se soucie point de donner le spectacle de l'enterrement d'un feld-marèchai pour amuser le parterre blasé de la salle du congrès, n le donna cependant : au commencement de décembre, il prit un refroidissement dans un rendezvous, et, le Iciidemaia, au bal de la Redoute, il eut l'imprudence de sortir sans manteau, par un froid de dix degrés, pour reconduire des dames jusqu'à leur voiture. La fièvre, un érysipt'le se déclarèrent et biculéL firent des prt^rès effrayants. D'abord il crut que la Cmnardv aurait tort cette fois enCore; lui qui ne manquait guère k ses rendez-vous, il se flatta de faire défaut au rendez-vous étemel: il ajouniail les vers qu'il voulait, comme .\^drien, adresser à son Ame prête à s'envoler, parlait de revoir Bel-Œil, les champs de bataille où il s'était distingué, rappelait les souvenirs (1(1 l'enfance. D'ailleurs, la mort ne l'effrayait point : il se la représentait comme une vieille femme, biin conservée, grande, belle, auguste, douce et calme, les

^^V LE PRINCE DE LIG.NE, 133

yeux ouverts pour nous recevoir, i J'ai toujours aimé la mort de Pétrone, disail-il ; voulant mourir voluptueusement comme il avait vécu, il se fit exécuter une musique charmante, réciter les plus beaux vers ; quant à moi, je ferai mieux : eulouré de ce que j'aime, je finirai dans les bras de l'amitié. Je le sens, l'âme a usé son vêtement : je n'ai plus la force de vivre, mais j'ai encore celle de vous aimer. » A ces mois, ses fliles se jetèrent sur son lit en baisant ses mains qu'elles arrosaient de larmes. « Que faites-vous donc ? leur dit-il, en les retirant : mes enfants, je ne suis pas pas encore saint; me prenez-vous donc pour une relique?.., » Cotte plaisanterie émut douloureusement les assistants. Vers le soir, il eut une violente crise, suivie d'un accablement profond; puis il semble se ranimer, se lève sur son séant, prend l'attitude d'un homme qui veut combattre, et, les yeux étincelants, crie d'une voix forte ; « En avant! Vive Marie-Thérèse! » appelle k son aide, voit à ses côtés la mort, ordonne qu'on la chasse, et bientôt, retombant sans connaissance sur son oreiller,

Éçspire. C'était le 13 décembre 1814.

Bes funérailles furent célébrées avec un éclat que wait pas eu jusqu'alors le convoi d'un particulier : sa compagnie de trabans entourait le char; derrière venaient huit mille hommes d'infanterie, plusieurs escadrons de toutes armes, quatre balleries d'artillerie, toute la population viennoise qui le pleurait, une foule de maréchaux, de généraux de presque toutes les

J3i Li; l'HINCt: UK LIONK EV ses COKTëUI'IIII.M.MJ.

iialious de l'Ëuropt! : parmi eux, le prince de Lorraiue, le prince Auguste de Prusse, le duc de Saxe-W'eimar, le prince Pliilippe de Uesse, le prince Schwarzeiiberg, les

comtes Colleredo, Radetzky, Nieppcrjï, de Wilt, le duc de Ilichelicu, l'aïuiral Sidncy Smith. Le cortège se rendit k l'église des Écossais où avait lieu le service : sur le rempart, deboul, t»itc nue, l'empereur Alexandre et le roi Frédéric-Guillaume étaient venus rendre un dernier hommage à l'ami de Catherine U, de Frédéric If. Après la cérémonie, on se dirigea vits la petite Église de Kalenberg', où le prince avait déclaré vouloir être inhumé. Au moment où l'on déposait le cercueil dans lo tombeau, le soleil, perçiint tout à coup l'épais brouil-

1 . Les tombes du prince de Ligne, de sa femme, île aa petiti:lillc, sont dans un petit cimetière, aujourd liui feimé, a <|ue1(iueB pas audotiSuUB du euud liûtel-r«>taurant (|ui miupe le sommet Je ta montayne \oui leâ epilapliea qu'on a gia*ôc3 sut' les liierl'ts lumulniie'-

(, VUOLU LAMOHALIO

MDCCCXIV.

LK PRINCE DK LIGNK. 135

lard, vint illuminer l'église et dorer les vitraux. « 11 sembla, dit Genz, qu'il voulût aussi saluer une dernière fois ce favori de Dieu et des hommes. »

Le xviii® siècle a vu mourir bien des choses, présidé à bien des métamorphoses, fait éc^ore, mûrir et fructifier bien des idées, il a beaucoup démoli et beaucoup reconstruit. Dans cette vieille société tout enivrée de la douceur de vivre, aussi aveugle au danger que ces

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