‹ Le Prince des sotsChapitre 10 sur 37 · LA DEMENCE DU ROI · texte numérisé non relu

LA DEMENCE DU ROI

La lune donne ;i ceux qu'elle aime Gloire, pourpre et diad 'uie, Faire un conquérant d'un butor Et transmuter le plomb en or.

Non loin de l'iiôlel Saint-Pol, bâti pour être, suivant les termes de l'édit de 1364, Vhôlel solennel des grands ébaltcments, en l'ace du palais des Tournelles, et proche de la Bastille, tout à la fois prison et forteresse, se dressait une solide muraille, s'étendant depuis la rue Saint-Denis jusqu'à l'Arsenal.

C'était la défense du palais, plus encore que la défense de Paris.

LE l'UlNr.E DES SOTS 87

A chacun des angles de l'hôtel s'élevait un donjon, dans lequel on pénétraitparune porte basse, en fer massif. La principale tourelle, plus large que les trois autres, avec des mujs de trois mètres d'épaisseur, contenait deux chambres à coucher réservées au couple royal. Autant la première était pauvrement ornée et poudreuse, garnie à peine de meubles et d'un lit de vieille Corme voilé de vieilles tentures; autant la seconde était somptueuse, avec ses meubles en ébène sculpté et sa tenture représentant des scènes bibliques. En regard d'un christ en argent, admirablement ouvré et qui dominait un prie-Dieu, également en ébène, s'étalait un beau portrait d'Etienne II, père d'Isabeau, peint par un artiste llamand.

Sur le large couché du roi, à colonnes torses, au dossier à ailerons gothiques, occupant seul la moitié de la chambre, un appartement, pour ainsi dire, dans l'appartement, on avait étendu Charles VI, ne donnant aucun signe de vie. Le chambellan Savoisy et le secrétaire Alain Chartier l'avaient porté à travers les décombres de l'incendie, jusque dans cette chambre, où tous

88 LE l'KINCK DKS SOTS

ceux de la cour qui n'avaient pas été blessés les avaient suivis, se lamentant au milieu des lamentations du duc d'Orléans, cause innocente de cette catastrophe.

Au milieu de cette consternation, un valet vint annoncer à Isabeau de l)avièrG, prosternée au chevet de son époux, qu'à défaut du médecin du roi, introuvable, celui de M. le duc de Nevers demandait à être introduit.

— Approchez, Jehan! s'écria Bourgogne, et, avec l'aide de Dieu, sauvez le roi notre sire !

Aussitôt chacun s'écarta pour laisser le champ libre à maître Coquerel.

Ignorance et suffisance étaient les qualités maîtresses de cet empirique, expectorant, à tout propos, du latin plus ou moins de son cru. Voilà pour le moral. Voici pour le physique : long de buste et de jambes, court de cuisses et gros de ventre, visage ovale terminé en barbe de bouc, front déprimé, œil luisant, verbe criard, il s'affublait, pour le prestige, d'une robe de nécromancien et se démenait comme un Basque atteint de ce qu'on appelle en Navarre

lirrinteria, malaise habituel aux choliqueucc, dit Froissart.

— N'ayez crainte, monseigneur, répondit Coquerel. Ressusciterabo Regem! D'abord, — voici la poudre de serpent, — pulvis reptilus!

Il tira de son escarcelle un petit coquemar, dans lequel il mit une pincée de poudre, et présenta le remède à la duchesse de Bourbon qui lui tendait les mains.

— Aqua et ignis! clama-t-il ensuite...

Apportez l'aiguière et attisez le feu.

Il prit l'aiguière des main^ de la duchesse de Berry, aussi empressée que la duchesse de Bourbon, et ayant fait remplir d'eau le coquemar, il le fit mettre au feu par la duchesse d'Anjou, tandis que les trois ducs, leurs maris, ranimaient le feu dans l'atre, en soufflant à tour de rôle dans un tube de fer.

Coquerel rayonnait d'orgueil d'avoir pour serviteurs les plus hauts personnages.

Tandis qu'il tirait une lancette pour saigner le roi, un nouveau personnage fit irruption dans la salle.

90 LI-: l'IlI.NC K l)i;S SOTS

C'était maître Guillaume llaisely, médecin du duc d'Orléans.

Il savait d'autres choses que Goquerel, mais il ignorait les mômes. Leur physique était aussi discordant (lue leur savoir. Ilarsely maigre, desséché jusqu'aux os, la tête chevelue comme celle d'Ahsalon, la figure en lame de rasoir, avec un nez proéminent sur lequel vacillait une paire de lunettes grossières, s'élança comme pour fendre de son choc un odieux rival.

— Qu'est-ce que je vois? Qu'est-ce que c'est? Maître Coquerel ici, avec sa lancette et sa boîte d'onguent?... Que le grand Averroès me soit en aide !

— Maître Guillaume, repartit majestueusement Coquerel, je suis arrivé avant vous, et vous ne désavouerez pas les moyens que j'emploie. Toute maladie, selon Ilippocrate, ne provient que du dérangement d'équilibre des fluides. Ici la face rouge annonce inflammation et engorgement du sang. Dans ce cas, il faut évacuer ce liquide par une saignée usq^ie ad deliquium, selon Galien, et faire usage de médicaments rafraîchissants.

— Galien en a menti par la gorge !

— Galien en a menti?

— Ton Galien est un gueux, un Jacques, un tnaillotin!

— Blasphémateur !

— Et Hippocrate aussi...

Les deux docteurs allaient se prendre aux cheveux, quand on leur fit remarquer que le roi avait grand besoin de leurs secours. Ils hésitèrent à se colleter, mais ils continuèrent la dispute. Coquerel vociférait :

— Traiter Hippocrate et Galien de Jacques et le maillotins, qui sont les ennemis du roi!

— Je voulais dire, reprit Ilarsely, en essayant de s'enfler, que leur médecine est bonne seulement pour le peuple, ne se composant que de drogues communes et de saignées, que les barbiers font dans les halles et les étuvistes dans leurs étuves. Un pareil traitement ne convient pas à une personne de sang noble, encore moins de sang royal ! .\ de pareils malades il faut des remèdes précieux, comme du vin mêlé de poudre d'argent, v'inum argentalum, ou bien une dissolution de fortes chaînes d'or, et

mieux encore de vrais diamants, ainsi que le recommande Cliauliac, dans du vin de palme, ou quelque application de pierres constellées, gemmœ constellatœ, en nombre impair.

Ce verbiage flattait la vanité, et les vaniteux n'en sentaient pas la sottise. Un murmure d'approbation l'accueillit. Bouigogne seul restait impassible.

Survint un nouveau personnage, grand et gros, au visage pâle et plein, à la barbe épaisse, à la démarche solennelle. C'était le Milanais Rugiero, astrologue et médecin de Charles VI.

— Optime! s'écria-t-il, oui, maître Harsely, votre thèse est excellente : mais à la condition de ne pas omettre la conjonction des astres. Au diable l'âne galénique, qui n'est bon qu'à traiter des animaux!

— Un âne, moi ! riposta le médecin du duc de Bourgogne, un âne moi, qui possède la géomancie, Vhydromancie et la pyromancie! Que Dieu sauve le roi, s'il le peut, sans moi! Vivat rex ! vivat rex !

Il disparut, toujours clamant et levant le? bras au ciel. Quand il fut dans la rue, le popu-

laire qui grouillait devant l'hôtel Saiiit-Pol, l'entoura, l'interrogea, prit fait et cause pour lui, et se répandit en injures contre le duc d'Orléans, qu'il traitait de fratricide, ayant voulu introduire auprès du roi son médecin, l'empoisonneur.

Les clameurs montèrent, assourdissantes et inintelligibles, jusqu'au balcon où le duc avait suivi Harsely et Paigiero, lesquels consultaient les astres.

— Que crient ces manants ? demanda d'Orléans.

Au lieu de lui répondre, les deux astrologues le prirent à témoin de ce qui se passait au ciel.

— Voyez, monseigneur, s'écria triomphalement Rugiero, le Lion est en opposition au Verseau, de la distance d'un trône, en décadence du Zodiaque !

— Maître, repartit le duc préoccupé du bruit qu'il entendait, regardez en bas, et non en haut, et tâchez de me dire ce que veulent tous ces gens en rumeur.

Un cri formidable répondit, dominant tous les autres :

94 1. !■; l'IllNCK DKS SOTS

— Le roi! le roi! on a tué le roi! Sus au meurtrier! sus à Louis d'Oiléans!

Les astrologues, craignant quelques projertiles, se déclarèrent satisfaits de leui* inspeclion céleste et allèrent donner leurs soins au roi qui s'en était passé et revenait à lui.

— Merci de nous ! dit Charles de Savoisy, voici lé peuple en ébullition; monseigneur d'Orléans, rentrez en hâte. Voici le peuple qui monte à l'assaut par les arêtes du mur !

— Infamie ! mais vous savez tous que c'est par accident et que je n'ai pas à me reprocher...

— Croyez-vous qu'ils écouteront vos raisons? dit la reine, doublement anxieuse, quittant le roi en danger pour son amant en péril. Fuyez, cachez-vous quelques jours.

— Fuir, me cacher? jamais! Abandonner mon frère malade? Est-ce à vous, madame, à me donner un pareil conseil?

— Ne suis-je pas là pour veiller le roi ? Tous de s'écrier :

— Fuyez prince, fuyez ; ne vous exposez pas à la brutalité du peuple !

Cette unanimité eût peut-être vaincu le duc;

mais Bourgogne, joignant ses supplicalions un |)eu ironiques à cetavis général, retint le prince :

— Mon frère, en revenant à lui, dit-il, doit voir son frère vivant ou mort à ses côtés. Je reste, quoi qu'il advienne.

Un cri, dominant tous les autres, retentit comme une sommation.

— Le roi ! Nous voulons voir le roi ! Les astrologues répondirent :

— Dieu merci, il ouvre les yeux !

Alain Chartier courut annoncer la bonne jiouvelle au peuple, mais sans succès.

— On nous trompe ! clama un gars long et musculeux dont la tête venait de saillir audessus du balcon.

Harsely vint au secours d'Alain Chartier.

— Oui, le roi est sauvé, grâce à cet anneau constellé dont je lui ai touché le front, dit-il, en montrant une bague qui étincelait.

— Nous ne le croirons que quand nous aurons vu le roi lui-même, répondit le gars.

Charles VI murmura :

— Qu'est-ce que ce bruit?

Et avec l'aide de son astrologue, de la reine

et du prince d'Orléans, le roi paiTint à se mettre sur son séant.

— Qu'on nous montre le roi ! disait le même homme d'un accent comminatoire.

Et il fit le geste d'enjamber la balustrade.

Ceux qui battaient la muraille au bas, s'apprêlant à monter par les mômes aspérités, beuglaient :

— Le roi ! le roi !

Ce cri, se prolongeant dans l'espace, comme la grande cloche en branle des tours de Notre- Dame, se répercuta, de sonnerie en sonnerie, jusqu'aux huit nouveaux quartiers que le dernier édit de Charles VI avait annexés à l'enceinte des 1:284 arpents composant Paris, commençant à la rue Saint-Nicaise, traversant les jardins actuels du Palais-Royal, suivant l'alignement des rues Fossés-Montmartre, Petit- Carreau, et la direction des vieux boulevards jusqu'à l'Arsenal, ralliant tout le côté méridional du Louvre à l'île Saint-Louis.

Paris ne comptait pas alors plus de trois cent mille habitants; mais c'était bien assez pour que cette population, agglomérée sur un seul

point, fit une nier houleuse de têtes humaines gi'ondant avec ce cri :

— Nous voulons voir le roi!

Dans un tel moment, il ne venait en pensée à nul seigneur, fùt-il aussi dédaigneux du peuple que l'était le duc d'Orléans, d'envoyer contre ces masses, sales, laides, mal vêtues, des soudards pour les bastonner. La muraille populaire s'effondrant les aurait écrasés comme des insectes. Il fallait obéir à la foule.

Ce fut alors que le duc de Nevers, prince aimé du populaire, avança la proposition d'obtempérer à ce désir violent.

— Ne serait-il pas bon, pour calmer les gens de Paris, qu'on mît le roi à la fenêtre, quelques minutes seulement?

Les oncles du roi vinrent à Charles VI sorti de sa syncope, et le prièrent d'adresser quelques paroles à ses fidèles sujets.

— Braves gens! gémit Charles VI, moi, je veux les voir !

Comme il s'agitait pour se lever, on l'habilla en toute hâte, et Nevers, aidé de d'Orléans, le porta jusqu'à la fenêtre.

U8 LK l'IlINCK DES SOTS

— Le roi esl ressuscité ! cria l'iiomme en vedette.

Il descendit, ou plutôt, il dégringola dans la rue, toujours criant :

— Le roi est ressuscité !

Un immense écho répéta :

— Le roi est ressuscité !

Pendant ce temps le roi, soutenu et branlant, disait :

— Hé ! hé ! je suis donc trépassé et enseveli : hé! hé! je suis damné comme un mécréant. Ah ! que de monde en enfer! j'ai passé par les flammes; nous étions six d'une même fournée!

— Retirons-le de la fenêtre, dit tristement d'Orléans, une secousse aussi violente a ébranlé sa raison, et c'est moi...

— Par Jésus! marmotta Isabeau, duc, ne parlez pas ainsi.

— Qui parle de Jésus parmi les damnés? Oh ! comme ils sont nombreux dans cette plaine de l'enfer !

Et le roi étendait les bras avec épouvante vers la foule.

La foule crut qu'il la bénissait.

— Retirez-le, retirez-le ! répéta d'Orléans. On obéit.

Pendant qu'on refermait la fenêtre, on eût pu entendre le populaire s'égrener en chantant, en riant, en s'arrêtant aux tavernes pour boire à la santé du roi ressuscité.

Le roi avait été déposé dans un grand fauteuil à dossier gothique, devant le foyer où le feu avait été ranimé, mais à la vue de la flamme Charles VI se redressa, sauta sur le fauteuil, y resta droit, comme une statue sur la base, en rejetant la pelisse qui l'enveloppait, et comme il avait encore, après lui, quelques éloupes éteintes, il dit :

— Qu'ai-je donc fait pour être maudit?... Voici déjà que je suis velu et cornu comme les diables. J'ai des griftes noires et je sens le roussi.

— Sire, calmez-vous, dit Savoisy, tout votre mal vient de l'accident causé bien involontairement par monseigneur d'Orléans.

— Louis ! oui, c'est Louis qui m'a tué pour mes crimes envers mon peuple ! il a bien fait. Je suis maudit.

100 l.V. 1>KINCE DES SOTS

— Miséricorde ! cria l'assistance, le roi notre maître a perdu la raison !

Chacun baissait la tùte. Isabeau cachait la sienne dans ses mains, mais elle pensait que sans crime elle allait saisir sa proie, devenir régente, et Nevers là guettait comme un obstacle à renverser qui tentait maintenant son ambition, sans tenter sa félonie.

— Qui dit que j'ai perdu la raison? s'écria Charles en plein délire. Fou? moi, le roi? Est-ce possible? non, je ne le veux pas. Je veux danser.

Il s'élança dans la salle, gambadant, brisant tout ce qui se trouvait sous ses mains. Sa physionomie était rouge : il vomit du sang; ses yeux en étaient injectés. Il fallut les forces réunies du duc d'Orléans et de Nevers pour le contenir.

Ils le portèrent sur le lit où il s'affaissa, inondé de sueur. Il y dormit vingt-quatre heures, sous la garde de quatre vigoureux gens d'armes et des deux astrologues-médecins qui ne le quittèrent pas.

Le peuple continuait à célébrer joyeusement son retour à la santé.

LE PRINCE DES SOTS lOl

Le lendemain, la démence n'avait pas disparu; mais elle était douce et entrecoupée d'éclairs de lucidité. Un de ces courts instincts suffit à la reine pour saisir l'occasion de se faire décerner la présidence du conseil. Elle fit signer également la commission du duc de Nevers, pour la Hongrie; mais ce ne fut qu'un éclair. Le roi retomba dans une espèce d'idiotisme dont il ne se releva jamais entièrement.

Page 1