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LA. MASCARADE

Comme un rouge serpent, sans forme et sans mesure, Voici que tout à coup le feu sort en sifflant.

D'Orléans avait ressenti en peu de minutes toutes les angoisses, tous les cauchemars d'un rêve eflroyable.I sabeau démasquant la duchesse devant le duc, c'était le comble de l'horreur, pour lui, pour la cour, pour la royauté.

Il se remit vite, quand Bourgogne l'eut remercié.

L'orchestre du prince des sots, entrecoupant son harmonie dansante par un bruit discord d'instruments mêlés de voix criant : Charivari!

annonçait l'entrée di' la mascarade impaliemment attendue.

Elle se composait de six satyres masqués, suivis de plusieurs personnages également masqués et en costumes grolesfjues, tenant des ustensiles de cuisine et portant des torches résineuses et flamboyantes.

Au centre de cette mascarade, sur uneespèce de palanquin, Aubert Le Flamenc, pestant, maugréant, s'avançait escorté et entravé par les quatre estaffiers qui l'avaient enlevé.

Il était affublé d'une longue robe noire, semée de cornes brodées en laine blanche, la tête coiffée d'un bonnet à tête de bœuf. Derrière venaient deuxautres personnages, portant, l'un, une mitre ornée de deux cornes de cerf, l'autre, une crosse terminée par deux cornes de bouc.

Des trompettes sonnaient des fanfares, chaque fois que le sire de Cauny faisait raine de vouloir proférer des paroles de révolte. Aux alentours de la mascarade, six compagnies de demoiselles d'honneur de la reine et des pages du roi, vêtus à l'allemande, à l'italienne, à l'espagnole, commençaient, au sondes tambou-

rins, leurs galantes évolutions chorégraphiques, simulant un combat de pas risqués, finissant par l'incisive acclamation : Charivari! que les spectateurs répétaient en écho.

Puis venaient les bonds, les tours de force el d'adresse par les enfants du prince des sots, vestimentés en dieux mythologiques, faunes au pied léger, satyres au front cornu, fleuves couronnés de joncs marins, déesses bocagèrés, dryades, hamadryades, naïades, orcades et napées se trémoussant au son du buccin. Tous ces dieux et toutes ces déesses portaient pour oripeaux des toiles tissées or et argent, faux mais très kiisant; d'autres se trouvaient cachés sous les plis et le cartonnage de monstres fantastiques, bêtes fauves des bois, hôtes difformes de la terre, de l'air et des eaux : vautours, aigles, griffons, jusqu'à l'âne qui brayait et le porc qui frétillait de la queue, en faisant son crowcrow; jusqu'au coq lançant son cri strident dans la vaste salle, mélangé du miaou d'un concert de chats parfaitement imité.

Jamais charivari n'avait été plus parfait que ne le fut celui-là ; promulgué par la cour d'à-

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mour delà cour de France, sans être enregistré et qui est historiquement reproduit.

Jusque-là, d'Orléans, ({ui s'était rapproché de Mariette, ne se doutait pas qu'il fût intéressé à celte mascarade. Le bruit l'assourdissait, et s'il l'empêchait de causer ne l'empêchait pas de mimer du regard et par la pression des doigts ce qu'il ne pouvait dire.

Mais au silence qui se fit tout à coup, même de la part d'Aubert Le Flamenc, bâillonné tout exprès, l'attention du prince fut éveillée et il ne lui fut plus permis de se distraire.

Le chambellan Savoisy, faisant partie des satyres, s'exprimait ainsi, à voix haute, mais la voix déguisée :

— Ceci est pour annoncer la consécration de messire Aubert Le Flamenc à la dignité d'évêque des cornus que lui a méritée son mariage avec damoiselle Mariette d'Anghuien.

— Par le sang-Dieu ! misérables ! vociféra d'Orléans.

Mais il s'interrompit, car Mariette s'évanouissait et il fallait la soutenir ; car la foule criait : Charivari! et la reine, revenue de sa

chasse, l'interpellait violemment en lui disant :

— Prince, écoutez donc comme nous ! attendez votre part.

Savoisy reprit :

— Par arrêt de la cour d'amour, le candidat ici présent recevra la consécration des mains de monseigneur le duc d'Orléans qui lui remettra les insignes, la mitre à corne de cerf et la crosse à corne de bélier.

Les ricanements s'élevèrent.

D'Orléans, exaspéré, s'élança vers les satyres et arrachant une torche que portait un valet, il la brandit.

— C'est une farce infâme, s'écria-t-il. Quels sont les insensés qui s'attaquent ainsi à mon honneur et à celui de madame de Cauny ? Je jure Dieu que personne ne sortira d'ici sans avoir appris ce qu'on doit à un fils de France. Allons, bas les masques !

Un éclat de rire ayant répondu à cette exclamation, comme il se préparait à joindre l'action à la parole, le prince rencontra devant lui, à la place de six satyres qui s'étaient dérobés, six nouveaux personnages vêtus d'une cotte de

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loile ù laquelle étaient fixés, avec de la poix, des fils de lin, en forme et couleur de cheveux, selon l'expression de Froissart. Cheveux n'est ici qu'un euphémisme, c'est poils qu'il faut lire.

Ces sauvages improvisés, velus du chef jusq\Cà la plante des pieds, n'étaient autres que Charles VI lui-mùme, le comte de .loin, un jeune et gentil cavalier , messire Charles de Poitiers, fils du comte de Valentinois, messire Yvain de Galles, le hâtard de Foix, un jeune chevalier, fils du seigneur de Nanlouillet, et Hugues de Guisay.

D'Orléans courut sus à l'un deux, et le feu entra au lin, raconte Froissart. La flamme du feu eschauffa la poix à quoi le lin était attaché à la toile ; les chemises linées et poyées étaient séchées et déliées et joignant à la chair et se prirent au feu à ardouir. Et ceux qui vêtus les avoient et qui les angoisses sentoient, commencèrent à crier moult amèrement et horriblement, et tant il y avait de meschef que nul ne les osait approcher... La duchesse de Berry délivra Le roi de ce péril, car elle le bouta dessous sa gonne (cotillon) et le couvrit four eschevir le

[eu, et lui avait dit, car le roi voulait partir d'elle à force : « — Où voulez-vous aller ? Vous veez quevosco}npagnons ardent. Quiêtes-vous? il est heure que vous vous nommiez? — Je suis le roi. — Ha ! Monseigneur, or tôt allez vous mettre un autre habit et faites tant que la reine vous voie, car elle est moult mésaise pour vous. »

Sur le dessin de Froissart est-il nécessaire de broder, de peindre le tumulte, le vacarme de cette scène où près de huit cents personnes se précipitaient par torrents, par trois ou quatre issues, se pressant, montant les unes sur les autres, hurlant, blasphémant, se poussant, se foulant aux pieds, comme dans toute mêlée où l'égoïsme clame : Sauve qui peut! où l'on entendait un seul cri dans mille cris : Au feu! au feu! sauvez le roi ! je brûle ! de Veau! le roi était de la mascarade. Monseigneur d'Orléans a mis le feu aux habits de son frère ! Au régicide ! au fratricide !

Ces cris sortaient de l'hôtel Saint-Pol et s'envolaient vers Paris.

Aubert Le Flamenc, dont la force hercu-

léenne avait été jusqu'ici comprimée par la force égale de quatre soudards qui se sauvèrent aux premiers cris d'alarme, se débarrassa de ses liens, se débâillonna, et courant à Mariette évanouie, l'enleva, franchit en quelques bonds la distance qui le séparait de la i>rande entrée de l'hôtel Saint-Pol et en sortit, chargé de son précieux fardeau.

Pendant ce temps, le buffet pyramidal, dont les neuf étagères pliaient sous la vaisselle du roi, assiettes, plats, aiguières d'or massif, coupes et vases de formes diverses, ne restait pas à l'abri d'atteintes sérieuses.

— Hé! cousin, dit Etienne Mustau au prince des sots. Yoici que tes menestriers dévalisent le buffet.

— Ils font les grands seigneurs, ces pauvres manants, répondit Gonin d'un ton de compassion.

Il ajouta :

— Tu as des façons de parler grossières, cousin. Ces gens-là sont des philosophes hermétiques qui exercent l'alchimie.

— Ah ! oui, le grand œuvre.

— Précisément î ils se passent d'alambics. Tu en verras bien d'autres.

— Quand je serai chargé de la police du palais, n'est-ce pas?

— Tu comprends à merveille.

— On est Normand ou on ne l'est pas !

— Oh! tu l'es bien... Pauvre roi!... pauvre royaume de France! Chacun tire à soi.

— Toi seul excepté, cousin.

Cependant les rumeurs continuaient. On parlait de cinq ou six morts parmi lesquels sire Hugues de Guisay. Quant au roi, on l'avait transporté en toute hâte dans ses appartements, et l'on réclamait vainement son médecin astrologue qu'on ne trouvait plus au logis.

— Puisque nous n'avons que faire ici, n'ayant pas le droit de disposer des vivants pour en faire des morts et que notre astrologie nous défend d'être médecins, allons-nous-en, dit le prince des sots.

Ils se croisèrent, en sortant de l'hôtel Saint- Pol avec maître Jehan Coquerel, médecin de Jean deNevers, mandé en toute hâte, à la place du médecin du roi absent.

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