K VIEUX MANOIK
Ou cntuml les hiboux errer dans les décombres; Lutins, dragons ailés pour le sabbat sont prêts, Autour du vieux manoir on voit errer les ombres; Les vampires hideux achèvent leurs apprêts.
La superstition et la barbarie du moyen âge étonnent moins par leur intensité que par leur durée. La renaissance dora l'ornière, mais ne la remplit pas.
Brantôme félicita François 1" d'avoir fait faire de grands bûchers de protestants et montré le chemin à ces grands brûlements salutaires.
Le très docte et très sage Duchatel croyait à
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l'astrologie, qu'il définissait un grand art pouvant changer les lois de la nature et du monde.
Le marquis de Saluées trahit François P"", dont il était l'ami, très largement récompensé, pour le service de Charles-Quint, parce qu'un magicien lui avait prédit que c'en était fait du parti de la France.
Catherine de Médicis ne provoqua pas la Saint- Barthélémy pour satisfaire une vaine cruauté; ses amulettes la conseillèrent. Louis XIV, luimême, commanda les dragonnades par dévotion, et rachetait ses péchés par ses rigueurs.
Au xiY' siècle, l'esprit des ténèbres régnait en maître. C'est ce qui ressortira des scènes cruelles et vraies qui vont suivre.
Ceci dit, revenons à Aubert Le Flamenc que nous avons laissé enlevant sa femme. Il résume son époque. Deux fées invisibles, en présidant à sa jeunesse, devaient en faire un homme d'esprit ou un sot. En devenant soldat, il mit d'accord l'esprit et b. GOttise, sans qu'esprit et sottise eussent à se jalouser.
Fils d'un procureur au Châtelet, il avait quitté l'étude paternelle, à la suite d'un exploit
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qui n'avait rien de commun avec la procédure. Moqué, bafoué par les autres clercs, pour sa tournure Lirolesque, il avait fini par assommer l'un deux, d'un coup de poing, puis s'était enfui au fond de la province d'Orléans, chez une de ses tantes, qui vivait du produit d'un troupeau de chèvres et de moutons et qui lui en offrit la conduite.
Aubert, qui n'avait pas le choix, accepta, et le nouveau pâtre s'enivra de solitude. Goifté d'une cape frangée par la pluie et le vent, blotti dans une anfractuosité de rocher ou sous une touffe de genêt, il passait ses jours les yeux plongés dans l'immensité, contemplant les nuages, admirant l'étrangeté et la variété de leurs formes. Le soir venu, couché dans la cabane roulante où il était censé veiller sur son troupeau parqué, il écoutait et interprétait les mille rumeurs nocturnes. Le gémissement de la bise, le grondement du tonnerre, le cri des chouettes, le hurlement des loups, tous ces bruits étaient pour Aubert autant de voix humaines, auxquelles il prêtait le cadre d'undrame farouche, où le diable jouait naturellement le
premier rôle. Cette continuelle hallucination répuisait. Il avaitpeur de ses propres chimères, et, un beau jour, il résigna la houlette pour le mousquet.
Ne semble-t-il pas qu'Aubert Le Flamenc ait eu la même vocation qu'Ignace de Loyola, mystique et soldat? Dans le soudard il restait l'illuminé. On en eût fait un prêtre guerroyant. On verra plus tard pourquoi nous insistons sur le côté religieux de cet homme, rude au dehors, dont l'Ame, pour ainsi dire, s'agenouillait toujours en dedans.
Son mariage le ramenait aux superstitions, et après l'humiliante ovation qu'on lui avait faite à la cour de France, le manoir où il se réfugia avec sa femme exalta sa peur du démon et son recours furieux au ciel.
Ce manoir n'était qu'une ruine fieffée. Il ne se composait que de grandes salles humides, lézardées, tapissées de toiles d'araignée, et où des portes délabrées et des fenêtres sans vitrage laissaient circuler le vent en toute liberté. Dans une des salles, pour tout mobilier, se trouvait un siège gothique, en bois vermoulu où, du
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iiiieiix qu'il le put, Aubert calfeutra Mariette, la couvrant de ses propres vêtements, l'approchant de l'âtre qu'il emplit d'un brasier.
Peu à peu la mariée se réchaulla et Auber reprit son sang-froid.
En s'enfuyant de Paris, sur le même cheval, Mariette en croupe, les deux époux s'étaient arrêtés, au bout du bois de Vincennes, au manoir de Beauté, dont le fief relevait, et où le sénéchal avait délivré au sire de Gauny ses lettres d'investiture.
Ils avaient dû aussi entendre une messe dans la petite église de Saint-Saturnin, attenante à un monastère où madame de Nevers allait entrer en neuvaine, pour y implorer le succès de l'expédition de Hongrie.
Cette expédition, dont il avait appris la nouvelle, trottait dans la tête d'Aubert.
— Gordieu ! avait-il dit à Mariette, si votre heureux époux, madame, n'avait mieux à faire, il aurait été aise de guerroyer là-bas, afin de vérifier le dicton...
— Quel dicton, messire? avait demandé l'épouse.
— On prétend que lorsqu'un chrétien a pourfendu un Sarrasin, tous les diables d'enfer n'ont plus prise sur lui.
La bravoure du sire de Cauny était, comme on le voit, toujours doublée de la peur de Satan.
Pendant que le couple devisait devant deux troncs d'arbre enflammés, les laquais et les vassaux s'étaient assemblés pour souhaiter la bienvenue à leur nouveau seigneur.
Le populaire était précédé d'un personnage de petite taille, sec, au teint jaune, aux sourcils joints, et dont le ton paternel contrastait avec sa physionomie. C'était monsieur le bailli.
Malgré sa mine, il aimait le bon vin, et le devoir lui imposait de boire en l'honneur du sire de Cauny.
— Ai-je du vin? demanda Aubert Le Flamenc.
On lui en procura bien vite ; des tonneaux furent roulés à l'entrée d'une salle adjacente ; des victuailles furent apportées, et le châtelain eut la douceur d'entendre ces clameurs qui saluent tous les avènements.
Il ressentit un mouvement de plein orgueil.
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Décidément monseigneur d'Orléans était un grand et bon prince, et la mauvaise plaisanterie dont Aubert Le Flamenc avait été la victime n'était qu'un effet de la jalousie surexcitée par sa brillante fortune.
Une seule chose maintenait la mélancolie dans l'esprit du nouveau seigneur, le délabrement de son manoir.
Il interrogea le bailli.
— Ces salles n'ont pas été habitées depuis longtemps, n'est-ce pas?
— En effet, elles ne l'ont pas été depuis la mort de messire Legorju, il y a quinze ans. Comme il n'avait pas laissé d'enfants, le fief a fait retour au suzerain et est resté sans emploi. Monseigneur d'Orléans va sans doute donner l'ordre de le réparer, de refaire les pans de mur écroulés et de rétablir les portes et les fenêtres. Ce qui empêchera certainement les diables et les sorciers de venir, céans, mener leur vacarme toutes les nuits.
— Ilein! s'écria le colosse, avec un effroi qu'il ne pouvait dissimuler et dont Mariette ressentit le contre-coup.
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— Êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez Jà, monsieur le bailli? demanda-t-elle en frémissant.
— Qui donc oserait douter, madame, que monseigneur Satan ne tienne son sabbat toutes les nuits en divers lieux?
— Eh! personne n'en doute! se hâta de répliquer Aubert qui craignait de s'être compromis envers Satan... Seulement ce n'est pas une raison pour que le sabbat se tienne ici!
— Hélas! rien n'est plus connu dans tout le pays, raessire. Ce manoir a le même renom que le clos Vauvert et la terre de Mont-le-héry.
— Vrai Dieu ! S'il en est ainsi, nous allons reprendre le chemin de Paris et attendre la restauration de cette demeure inhabitable. Mais que veut ce serf à la livrée de monseigneur d'Orléans? Viendrait-il, de la part de M. le sénéchal, nous offrir rhospitalité au château de Beauté?
— Messire, dit le nouveau venu, dépliant un parchemin, vous êtes sans doute le châtelain du fief de Gauny?
— Je le suis.
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Le messager s'inclina et lut :
« — De par monseigneur Louis de France, duc d'Orléans, seigneur de la châtellenie de Beauté et dépendances, Aubcrt Le Flamenc, son leudalaire, est tenu de livrer la tierce partie du vin, de la viande et du pain, achetés par lui, pour réjouir ses hommes de corps, à l'occasion de la prise de possession de son fief, laquelle tierce partie revient de droit au suzerain. >•>
— C'est donc l'usage, monsieur le bailli ? demanda Aubert.
— C'est l'usage, et l'usage fait loi en France.
— Alors il n'y a pas à répliquer.
— Non, c'est sacré comme la dîme de l'Église.
— C'est que, voyez-vous, bailli, je n'ai jamais eu de fief. J'ignorais les charges...
— Vous en avez bien d'autres, en qualité de vavasseur, c'est-à-dire de vassal ayant des vassaux. Mais, de votre côté, vous avez même droit envers les vôtres; cela se compense.
— Ah ! j'ai des droits. . .
— Oui, droit de taille, de corvée, basse justice et même un petit gibet.
— Un gibet. C'est précieux, mais on assurait que depuis la harangue du chancelier de l'Uni • versité à Charles VI, notre sire, lous ces droits avaient été abolis.
— Pour Paris, c'est possible; mais pour les provinces, il n'en est rien. Ainsi, comme je vous le disais, vous avez droit à un petit gibet. Si un délit a été commis sur vos terres, vous pouvez requérir la pendaison du coupable.
— Ah! mon Dieu! quelle horreur! s'écria Mariette.
— Pourquoi donc, madame? Cela vous fait honneur aux yeux des gens qui traversent le pays.
— Vous êtes un logicien, bailli; d'ailleurs, si je fais tropjustice, madame réclamera son droit de grâce.
Le messager du prince attendait qu'on le congédiât.
— C'est bien, lui dit avec majesté le sire de Cauny, il va être fait comme il est ordonné.
Puis se tournant vers les laquais :
— Exécutez les ordres de monseigneur d'Orléans !