LE CONFUKRE DE LA PASSION
D'un nionstmeux décor déployez la richesse. Qu'un effrayant tableau dans le cadre se presse.
Le sénéclial kiissa se réchauffer son liôte, qui paraissait en avoir besoin, et, pendant ce temps, il fit signe au varlet d'apporter une coupe d'hypocras au musc et à l'ambre; mais le ménestrier préféra une corne de vin épicé.
Après une double rasade,» le sénéchal fit claquer sa langue et dit :
— Or çà, d'où venez-vous, mon hôte, et pourquoi êtes-vous en route ?
— Nous venons de Cordeaux en Guyenne,
LE PRINCE DES SOTS l.'.T
messire. Ayant appris que le roi, par lettres patentes de décembre dernier, venait d'autoriser à Paris la représentation des Mystères qui jusqu'ici n'avaient été joués qu'en province, nous nous sommes acheminés vers une ville si f>rande, où l'on compte plus de trois cent mille âmes et où nous espérons gagner honorablement notre vie, surtout dans la nouveauté.
— Oh ! je fais tous mes vœux pour le succès des confrères de la Passion, que j'estime particulièrement entre les gens de leur état. Mais ils auront à Paris un rival à craindre.
— A craindre? fit le ménestrier en arrangeant sa cagoule, comme s'il eût senti de l'air sur la face.
— On le dit, car je ne le connais pas, ne l'ayant jamais vu. Mais on dit qu'il est d'un comique étonnant.
Le ménestrier se découvrit tout à fait :
— Vous l'appelez? demanda-1-il.
— Le prince des sots, chef de la troupe des Enfants sans soticy, qui, depuis deux ans, joue farces et soties aux halles de Paris, avec la protection du roi et de la reine.
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— Ail ! vous voulez parler de maître Gonin, un grand hâbleur qui à la prétention d'avoir inventé les soties ; ce qui porte grand préjudice à nos Myslères, parce que le populaire, en France, aime mieux rire que pleurer. Ce Gonin prétend aussi changer les solies en comédies, comme du temps des Grecs et des Romains, ces païens qui n'avaient nulle connaissance des beautés du christianisme. C'est un grand fripon qu'il faudrait mener pendre à Montfaucon. Il a recruté sa troupe, qu'il appelle des comédiens, parmi tous les truands, argotiers et mauvais garçons de la grande ville, qui fourmillent à la cour des Miracles. Mais pourrait-on comparer ces boulTonneries au noble et religieux spectacle de nos mystères qui durent plusieurs journées et n'emploient pas moins de trois cents personnages?
Le ménestrier traîna la voix sur le chiffre trois cents.
— Vrai Dieu ! vos compagnons sont-ils en pareil nombre à la porte du château?
— Oh! non, messire, malheureusement.
— Très heureusement, au contraire. Peste !
trois cents ! Mais il y aurait de quoi consommer les provisions du château en un seul jour. Nous ne comptons jamais plus de douze à quinze hommes d'armes ici. A ce propos, Humbert, va t'informer comment se portent nos cinq blessés. Tu reviendras m'en rendre compte.
Pendant que le varlet sortait, le ménestrier agita lentement les doigts avec un sourire, comme s'il comptait, pour extraire cinq de quinze.
Le sénéchal poursuivit ;
— Et combien etes-vous?
— Nous ne sommes que les restes d'une troupe beaucoup plus considérable, une quinzaine seulement : mais nous nous joindrons à Paris aux confrères déjà arrivés.
— Il me vient une idée, mon maître. Monseigneur Louis d'Orléans est présent au château, et vous pourriez avoir l'honneur de paraître devant lui, pour le récréer une heure ou deux.
— Nous vous serions grandement reconnaissants, messire. Nous avons de quoi le divertir toute la nuit...
ICO l.K PIllNCK I)i;S SOLS
— Divertissez-Ie le jour... La iiuiL no l'inquiète L^iière.
— 11 aime à doi'mir?
■ — Oui, oui, occupez-vous du jour.
— Kh bien, le jour nous le divertirons tellement, qu'il ne pensera ni à boiie ni à manger.
— Ce serait fâcheux. J'aime beaucoup à boire et à manger. Si monseigneur ne buvait ni ne mangeait, je ne pourrais moins faire, ou plus faire que lui.
— Nos méneslriers pounont lui chanter les romans les plus plaisants qu'il y ait : Parlhenopex, la Table ronde, le Sainl-Graal, Renaud de Monlauhan..,
— Hum! j'aime mieux toute autre chose que vos romans. C'est plein de longs amours et monseigneur les aime courts, et puis le style en est vieux.
— Dites ce que vous préférez : lais, fabliaux, complaintes?...
— Ilum ! hum !
— Chansons? Ah ! cela plaira à monseigneur d'Orléans, qui est si bon poète lui-même, et pour accompagner nous avons : cornemuse,
harpe, buccins, psallérion, rebec, saquebugne, théorbe, mandore...
— Amen! amen ! récréez-nous bien et vous verrez les deniers choir en votre escarcelle.
— Le premier qui y tombera ne fera pas grand bruit.
— Elle est à sec? Raison de plus pour nous amuser; mais ne savez-vous pas autre chose que des chansons?
— Oli ! que si ! ajoutez que, moi-même, je ne suis point gauche aux tours de gobelets ; car outre mon talent de joueur de Mystères, je sais bien des métiers... et encore bien d'autres.
— Ah ! vous avez du talent pour jouer les Mystères? Eh bien, nous en jugerons; mais les mystères... que je préfère sont sérieux. Ne poiirriez-vous finir gaiement, comme le fait le prince des sots, à ce qu'on dit.
==— Vous parlez des diableries et moralités? mais notre chariot n'est pas riche en décors... et puis cela serait long.
— Vos confrères ne peuvent-ils représenter quelque chose sans décors ?
— C'est difficile. Ah! tenez! je me souviens
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que nous en avons un facile à construire, c'est un des neuf écliafauds que nous établissons pour jouer les grands mystères. C'est la Gueule d'enfer.
— Gordieu ! quel nom !
— On pourra l'introduire ici, puis le dresser entre les deux piliers du fond.
— Eh bien, donnez des ordres vous-même. Ici le varlet rentra et le sénéchal, ayant appris que les blessés ne couraient aucun danger:
— G'est bien, alors, varlet, accompagne ce frère de la Passion ; qu'on baisse le pont et qu'on fasse entrerses gens, ici même.
Le sénéchal avait peine à dissimuler son contentement. Certainement la Gueule d'enfer récréerait mieux monseigneur que la mine des pendus.
Pendant que le varlet et leménestrier étaient dehors, le sénéchal reprit sa pose dans le fauteuil et ronfla bientôt.
Au bout de dix minutes, n'entendant plus de bruit, Mariette entr'ouvrit la porte de sa cachette, et se croyant seule s'avança dans la salle ; mais comme elle allait atteindre à la
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porlc dissimulée par le portrait, le ronnement sonore du sénéchal la fit tressaillir et aussitôt elle entendit au loin une grande rumeur qui s'approchait.
Elle retourna bien vite, comme une souris effrayée, à son gîte et referma la porte, au moment où le sénéchal se réveillait pour recevoir les confrères de la Passion.
En voyant le décor qu'on avait tiré du chariot et qu'on faisait entrer, le sénéchal eut une panique semblable à celle qui avait saisi Aubert Le Flamenc, à l'apparition de Satan.
Le décor échappait à l'analyse comme peinture. Comme structure, il représentait une bête fantastique, dont la Tarasqueôe Provence peut donner une idée.
C'était la gueule d'un horrible monstre, dragon mythologique, mélange de ce que tout animal a de plus hideux, et que le pinceau sans façon d'un peintre du moyen âge donnant vie, pensée, respiration, couleurs, avait reproduit avec tant d'étrangeté, en rapport avec les idées du siècle, que le sénéchal regardait autour de lui, recherchant si l'une des longues griffes
peintes ne s'allongeait pas encore sur sa liHc pour le saisir par les cheveux, idée lugubre qui le domina lout le temps que le moine ménestrier employa à diriger le placement du décor.
Une preuve incontestable de la civilisation, c'est la marche progressive des jeux scéniques <hez un peuple, et quand on se souvient du départ de cette marche sur le char de Thespis barbouillé de lie, pour arriver par soubresauts, d'ornières en ornières, jusqu'aux grands siècles de Grèce et de Rome, n'était-il pas permis au fou de Charles Yl, le joritice des sots, de se vanter de tenir sa place dans la conduite du char?
Maître Gonin n'était-il pas le Thespis du XV' siècle?
Il était en route pour la station qui vit Corneille et Molière; mais il était encore à plusieurs étapes. Cependant, des mystères aux soties, une grosse ornière avait été franchie.
Le moine ménestrier présidait à l'agencement de l'horrihque décor; quand il eut fini, il s'approcha du sénéchal.
— Ah ! messire, nous avons éprouvé bien des déboires dans notre tournée en province et
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nous en revenons mal nantis et nippés, et secs, surtout, comme des pendus d'été... Ah ! qu'est devenu le temps où nous représentions le Mystère de la Passion dans toute sa splendeur ! Mystère de quarante mille vers et de quatrevingt-six tableaux, avec trois cent-dix personnages, imitant du geste et de la voix les saints, les saintes, les évangélistes, les apôtres, les juges, les bourreaux, les soldats, le bon et le mauvais larron, Ponce-Pilate, qui figurent dans ce grand mystère des souffrances de la mort et de la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ... Ah! et les décorations! Le paradis, le purgatoire, les limbes, l'enfer, Jérusalem, le Golgotha et autres endroits remarquables ! Le bel ouvrage que c'était ! J'y faisais Dieu le Père, en beau surplis brodé, avec tiare, étole, rochet, tout ruisselant d'or et de diamants, entouré des anges magnifiquement vêtus de la livrée de Dieu, blasonnée de ses armoiries, qui sont de croix et d'étoiles sur champ d'azur engreslé de sable...
— Que cela devait être beau !
— Sublime, messire. Ah ! notre profession
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L'taiL alors vénérée à l'égal de celle des gens d'Église ! Mais cela n'a duré qu'un temps ! Les bourgeois des villes se sont mis à jouer des mystères eux-mêmes. El Dieu sait comme les écoliers et les clercs de la basoche ont monté de tréteaux depuis l'invention des soties de ce fripon de maître Gonin. Nous sommes restés sans ouvrage, nous nous rongions les ongles jusqu'aux coudes. Il l'allait vivre pourtant; aussi, que sont devenus nos décorations, nos costumes magnifiques? J'ai honte de l'avouer, nous avons mangé le purgatoire à Tours, la terre à Rochelort et le paradis à Bordeaux.
— Mangé, sans boire ?
\ — Non, pour notre malheur. L'enfer seul
nous reste. Voyez, ce décor qu'on achève de poser.
— Il est bien nommé; dès que je l'ai vu, j'ai eu froid.
— — Ce n'est pourtant pas sa mission de geler les gens.
— Ah ! ah ! je vois que vous êtes un gai compère !
— Oui, un bon diable. Cette décoration nous
scrl dans beaucoup de pièces, le goût du siècle élanl pour les diableries.
— Les diableries sont œuvres morales. Elles montrent les maléfices de l'esprit des ténèbres pour que le chrétien se mette en garde contre la tentation.
— Bien dit, raessire. Mais le populaire attache plus son attention aux sorciers et aux sorcières, avec barbes, saignant des porcs, composant avec des ordures, des arrière-faix immondes, des philtres pour faire le mal. Le populaire se plaît au spectacle des entremetteuses du sabbat, se fouettant avec des tripes de chiens, poussant des cris rauques et dansant à califourchon sur des manches à balai, avec accompagnement de propos indécents. Il rit aux éclats, quand il voit monseigneur Satanas, monté sur un dragon ailé, projetant du feu et de la fumée par ses naseaux de cheval à front cornu. Mais il cesse de rire, quand, au milieu des miaulements de chattes en rut, apparaissent des légions de crapauds, de reptiles et d'oiseaux de proie de toute espèce, au centre desquelles s'ébattent innocemment des vierges en robes blanches, représentant les
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âmos pures du louttj souillure suivies du sainlpère qui d'une main porte un i)énilier, et de l'aulre asperge le démon pour le l'aire fuir en liurlanl !
A ce dernier tableau, le sénéchal, ({ui avait la crainte du diable, autant ({u'Aubcrt Le Flamcnc, fut pris d'un nouveau tremblement.
Maître (jonin, qui savait ce qu'il disait, ne parut pas s'apercevoir de cet effet [de terreur, et fit une échappée lyrique dans le lointain, pour achever d'abasourdir son homme.
— Quelle différence! s'écria-t-il, entre l'art actuel et l'art ancien ! Pour ne toucher qu'à un point, quelle distance entre nos sorcières et les Euménides d'Eschyle ! Leurs têtes l'unestes, aux regards noirs, aux sourcils tordus, aux lèvres lippues, soulevées par le dégoût divin des crimes de la terre, respirent le sombre enthousiasme de la justice et du châtiment; tandis que les sorcières du christianisme, révoltantes imitations des furies antiques, ne représentent que les instincts du péché, la tentation du démon...
— Toutes laides qu'elles sont, interrompit le
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sénéchal, elles sonl vraies. Notre religion ordonne d'y croire et j'y crois; sans quoi, d'où viendrait le mal de l'enter? Confrère, votre langage sent le païen et le roussi.
— Ah ! ah ! messire, j'ai donc bien joué mon rôle de Satan, puisque vous l'avez pris au sérieux? C'est un avant-goût de la diablerie dont vous allez être témoin.
— Ah ! ah ! la farce est bonne. Vraiment ! alors, c'était une espèce de prologue que vous me débitiez ! J'en rirai longtemps.
Sur ce rire, le sénéchal se leva, pour s'approcher de la Gueule d'enfer, entièrement placée, et l'examiner à son aise, tandis que le moine ménestrier, en s'essuyant le front, moite de la chaleur qu'il avait mise à sa péroraison classique, se disait :
— Semez donc des perles devant les pourceaux, vous récolterez des coups de groin !
Puis se plongeant en pensée dans la missiou dont il avait pris la responsabilité, il en pesait les conséquences si elle venait à échouer, quand une main se posa sur son épaule et une voix sourde lui dit :
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— Prince des sols !
— Oh! se dit instantanément maître Gonin en frissonnant. Hcconnucl perdu, pour ne pas dire pendu!
Il se retourna et vil un confrère de la Passion, encapuchonné.
— Aubert, lui dit-il, à demi rassuré, je t'avais défendu de quitter le chariot, de pénétrer ici. Ton impatience et ta jalousie peuvent tout compromettre, tu m'avais promis autre chose !
Pour toute réponse, le moine souleva son capuchon, et le prince des sots resta foudroyé de cette apparition.
Au lieu d'un jaloux, en avait-il deux? Celuilà était plus terrible que l'aulrc.
Le moine, laissant maître Gonin stupéfait, se dirigea vers la porte latérale du cabinet qui recelait Mariette, l'onvrit, y pénétra, sans que le sénéchal, occupé à examiner la Gueule d'enfer, s'aperçût du diable nouveau.
Il ne fallut rien moins que la venue d'Estienne Mustau, empressé d'avertir son cousin qu'on avait établi la poulie et le contrepoids, par le
moyen d'une traverse appuyée sur les tailloirs de chapiteaux, afin de faciliter le jeu de la Gueule d'enfer, pour que le prince des sots sortît de la stupeur où l'avait jeté l'apparition du moine.
Mariette ne fut pas moins surprise à l'entrée de ce compagnon qui venait partager sa retraite.
Il entra menaçant. Mais il paraît qu'une explication suivit rapidement, qui n'apaisa pas le moine, mais qui détourna sa colère.
Mariette ne put répondre à toutes les questions. Elle ignorait le nom, le rang de celle qui avait rempli envers elle le rôle de protectrice, et c'était peut-être ce nom et ce rang que le moine attendait. Mariette ne put pas même expliquer le secret du tableau mouvant, car les paroles de haine et de vengeance échappées au moine faisaient craindre à madame de Cauny que sa protectrice ne pût à son tour user de la porte mystérieuse, pour se soustraire à un grand danger.
Pendant ce temps, le prince des sots et son cousin Estienne avaient été rejoindre leurs gens derrière la Gueule d'enfer, et le varlet
Ilumbert vint prévenir le sénéchal que monseigneur, prévenu de l'agréable surprise qu'on lui ménageait, ne tarderait, pas, suivi de tous les gens du château, à se rendre dans la salle des banquets.
— Tous les gens du château? demanda le sénéchal très surpris.
— Oui, messire, moins les blessés qui ne peuvent remuer ni bras ni jambes. Oh! monseigneur est l)on, il veut que tout le monde s'amuse ici.
— Ainsi, varlets, archets, gens d'armes? demanda encore le sénéchal.
— Tous, indistinctement. Monseigneur a même ordonné que les archers déposassent leurs armes dans la salle des gardes, afin que le cliquetis ne troublât pas la représentation scénique.
— Oh! le bon prince! le bon prince! Conçoit-on qu'un vassal, qu'une vassale se refusent à acquitter le droit si juste... si naturel?... Non, cela ne se conçoit pas. Si jamais je me marie, je serai le premier à réclamer cet honneur pour madame la sénéchale. Oh!
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1)011 prince! n'est-co pas, lliimi)ei't? Et loi aussi?...
Le varlet fit semblant de n'avoir pas entendu, disant entre ses dents :
— Le sénéchal est du bois dont on fait les cornemuses.