UNE AME
Je brûle, brûle !
LE JONGLEUR
Tu n'es ici nue pour cela !
(Il la replonge d'un coiip do poHc. Un ange descend du ciel.
182 LK l'KINCE DKS SOTS
Lt JON'GLKUK.
Que veut celui-ci?
lioDJour, luaitre.
Hé, hé ! je dois vous reconnaître, Vous étiez là-liaut un bon joueur De dés.
LE JO.NC LKUK.
Vous me faites honneur.
l'anok.
Lu bande d'enfer est sortie.
Jouons ensemble une partie.
(11 lui iiiunlrc uin; table et dos dés.)
Lli JO.NOLliUli.
Messire, je n'ai pas d'argent.
l'ange.
Bien, j'en ai pour nous dcu.\.
LE JONGLE U H
Comment Pourrai-je donc faire ma mise ?
Vraiment je n'ai que ma chemise.
Mets cinq ou six âmes au jeu ; Point n'y paraîtra pour si peu.
LE JONGLEUR
Non; monseigneur, cette vespiée,
Me mangerait à sa rentrée,
Tout vivant, ou plufùt tout mort!
l'ange.
Vois donc luire ces écus d'or...
LE JONGLEUIÎ.
Sont-ils bien Ijons?
l'ange.
Tiens, comme ils sonnent!
(II les frappe contre la chaudière.)
LE JONGLEUR
Oh! comme ces pièces rayonnent!
Cela ni'éblouit...
l'ange.
Dix écus Pour deux ùmes...
LE jongleur.
Une sans plus.
l'ange.
(11 lui donne les des.)
Jetez.
LE JONGLEUR
Mettez l'argent sur la table.
(U jette les des.)
181 I.K l-lilNCt DES SOTS
l'ANC E.
Le sort vous sera favorable; Trois, cinq et deux, cela fait dix.
LE JONGLEUR
El vous quatorze... ô dés maudits! Deux àmcs !
(Le joii cuiuiiiue.)
l'ange.
Six, quatre et trois, treize' A moi : double six, quatre, seize.
LE JONOLEUH.
Cordicu I Dix àines à la fois 1
l'ange.
C'est beaucoup, maître.
LE JONGLE LR.
As, quatre et trois!
(Avant d'j jeter les des.)
l'ange.
Quelles sortes de gens, compère, Avez-vous dans votre chaudière?
le jongleur.
Rien que des gens très comme il faut;. Je ne les dis point sans défaut, Mais ce sont tous gros et gras moines, Seigneurs, marchands, juges, chanoines...
Mais... jetez donc !
l'ange.
Six, cimi et deux.
Trois plus que vous; je suis heureux!
Cela fait treize âmes en somme.
LE JONGLEUR
Par tous les saints qui sont à Piomc, .l'ai bien du malheur ce jour-ci.
l'ange.
Ne faut pour ravoir tout ceci Qu'un bon coup !
LE JONGLEUR
Oui, j'en mets cinquante.
C'est donc le diable qui me tente !
Ce n'est pourtant pas son profit !
Par le pauvre homme qui me fit.
Je gagnerai!... .l'ai double quatre Et six.
Allez-vous donc me battre?
Doui)le six et cinq.
LE JONGLEUR
C'est trop fort.
Je double.
l'a nge .
Vous perdez encor !
Vraiment, mon bonheur est étrange!
LE JONGLEUR, furieux.
Vous ètos un filou, mon ange!
INO \A: l'I'.INCK IJKS SOTS
Pour un lial)ilant du saint lion.
(]o n'est pas l»ifMi.
Qui péril au jeu Dit toujours qu'on le triche.
LE JONGLEUR
Voire !
Mais touclier (c'est une autre histoire) A la chaudière...
(Il montre l.i chaudière.)
Pourquoi non?
(11 touche ;i la chaudii'Te.)
LE JONGLEUR
Je vais tomber sur toi, fripon, Tricheur! et le plumer les ailes !
A ces mots, il se jelle sur l'ange, qui, s'envolant, renverse la chaudière d'un coup d'aile. Aussitôt, il en sort une multitude de gens de tout rang et de tout costume qui s'enfuient hors de la gueule d'enfer, se répandant parmi les assistants riant aux éclats du bon tour joué au jongleur.
Le sénéchal rit plus fort que les autres et s'écria :
LE l'IilNCK DES SOIS 187
— Oh ! les âmes qui s'enfuient !
Le duc répéta plusieurs fois :
— La bonne moralité !
Chacun dit son mot sur la diablerie.
Enfin le silence se rétablit; le jongleur reprit son rôle :
LE JONGLEUR
Eh bien, mes affaires sont belles! Par la Mort ! que dira Satan A son retour? ah ! je l'entend!
ill saute dans la salle. Entre Satan.)