SATAN
Je n'en puis plus... Je suis en nage... Que veut dire tout ce ménage?
Ici les éclats de rire redoublèrent, tellement l'acteur bien grimé mrma la stupéfaction.
Louis d'Orléans, oubliant maîtresse, orgueil, dignité, se tenait les côtes en interpellant le prince des sots, méconnaissable par son art prodigieux à se vêtir et à changer de voix :
— Oh ! oh ! maître Satanas, vous voici bien attrapé! Toute votre cuisine est au diable... ah! ah! au diable! c'est plutôt à Dieu qu'il faut dire ; ah ! ah !
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— Oh ! oli ! faisait le sénéciial, en so rontenant le ventre à deux mains, comme s'il eût empêché un ballon de se dégonfler.
— Hi ! hi ! hi ! disaient les archers et la valetaille; et maître Gonin pouvait voir osciller, se balancer son auditoire sous le souffle de sa farce.
La gaieté redoubla quand maître Satan fort en colère s'adressa au public :
— Qu'avez-vous donc là-bas à rire, à vous remuer comme un tas de mouches dans un rayon de soleil? Par la tête et les cornes, suis-je donc si plaisant? Çà, je n'ai plus à dire qu'une chose : c'est que je suis Satan pour de vrai! et que je veux ravoir mes âmes! A moi ! Tête et sang !
Au juron satanesque, les âmes eftVayées se rapprochèrent des spectacteurs, en criant :
— Miséricorde !
L'auditeur, entrant dans son rôle de protecteur, riant toujours, tendait les bras aux pauvres âmes, qui tremblantes s'attachèrent à leur voisin respectif, comme le lierre s'attache à l'ormeau.
Satan paraissait prendre son rôle au sérieux, au tragique. Il clama d'une voix de stentor qui parut surhumaine :
— Je vous tiens tous en ma puissance, entendez-vous? C'est à mon tour de rire! Je vais faire surgir de dessous terre une légion de diables qui vous emportera.
Un frisson glacial parcourut l'assemblée. On entendit de tous les points sortir des exclamations chevrotantes.
— Qu'est-ce qu'il dit donc? — C'est dans la pièce ! — Non ! — Si ! — Je n'ai pas veine en moi qui ne batte !
Le gros sénéchal criait :
— Le drôle est ivre.
Riblet et Humbert vociféraient :
— Tu nous as l'air, beau diseur, d'être fendu de gueule !
Louis d'Orléans, sous prétexte de rassurer la duchesse, la serrait dans ses bras et disait en riant :
— Mes amis, c'est une farce, une simple
sotie que le finale vous expliquera.
Satan continuait, en redoublant de tonnerre :
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— Sus! sus! mes compagnons! saisissez, liez, prenez les âmes el. frappez, si on résisle !
Au premier cri de : « Sus ! sus ! » les bras protecteurs tendus aux pauvres âmes se trouvcrenl instantanément liés et serrés. Les démons menaçaient les plus récalcitrants avec des armes cachées sous leurs oripeaux.
Dans ce t>uet-apens, le moine du cabinet s'élança sur la duchesse de Nevers, lui souleva son voile, la reconnut, poussa un cri sonore, très distinct dans le tumulte de ces cris, montra le poing au plafond, le trouant du geste, pour invoquer directement le ciel et rentra dans le cabinet.
Ce coup de force des gens de la farce s'était fait comme s'il eût été répété longtemps; aucun défenseur du château ne fut, en un clin d'œil, en état de se défendre.
Les gens de maître Gonin, ainsi qu'il s'en vantait, avaient été recrutés parmi les truands de tous grades, francs-mitoux, sabouleux, malingreux, gloutons, mercandiers, piètres, hubins, rufers, callots, enfin dans toutes les catégories de bohèmes, exercés de bonne heure
aux tours de passe-passe et au jeu des couteaux, à roccasion.
Gonin avait trouvé là des intelligences déclassées par le système féodal. Il en avait fait des comédiens capables pour l'époque; comédiens plus baladins encore, vrais jongleurs qui joignaient à la souplesse du corps l'art de se couvrir de plaies factices, de se contrefaire, et l'art surtout de couper les escarcelles, les aumônières.
Gonin leur avait dit ;
— Arrière la routine et la besace ! Jérusalem qui donna le fils de Dieu mendiant nous envoie aujourd'hui des frères de la Passion, pour représenter des mystères sous les porches des cathédrales. Mêlons-nous à cette sainte troupe, en nous réservant un temple païen, à côté du temple chrétien.
Dès lors la troupe des Enfants sans soucy fut créée. Comme aux troubadours, aux trouvères, aux conteurs de légendes, aux chanteurs de ballades, bardes du Nord et bardes du Midi, les châteaux, les palais, les villes ouvraient leurs portes aux Enfants sans soucy. Il parais-
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sait impossible et safiil/'ge dn no pas .'couler leurs moralités.
Voilà pourquoi le guet-apens fut si facile à dresser au château de Beauté.