L ORGIE
Buvons, liuvons, buvons, r.omme cinq cents cochons!
Le prince des sots, on l'a vu, était un grand artiste et un grand conspirateur. Machiavel, qui a fait des comédies, l'eût applaudi.
Il sauta de son théâtre dans la salle et fut droit au duc d'Orléans, au moment où celui-ci, bien que lié étroitement, avait trouvé le moyen de tirer son poignard de sa gaine et d'en menacer Mustau, le jongleur qui le gardait. Le prince des sots le lui arracha des mains.
— lié ! mon beau seigneur, donnez-moi ce
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bijou qui n'est bon qu'à curer les dents, sur ma loi... Maintenant, qu'on aille sans bruit surprendre les gardes des tours... quant à vous, prisonniers de l'enfer, silence ! Que personne ne bouge, ne crie, ne souffle mol, ou je jure que le premier qui geindra sera serré au cou, comme on ferme un sac.
Puis avisant Aubert Le Flamenc :
— Ilolà! mon compagnon, tout va comme de cire; voilà ton épousée.
Il montrait Marguerite toujours voilée.
— Hum! fit-il, tu avoueras, compère, que je suis bon diable; j'aurais pu la souffler à mon tour.
— Oh ! monseigneur, dit Aubert d'un ton de reproche soumis et suppliant, vous en avez tant d'autres, et puis cela serait indigne de vous.
— Aubert, ici ! se demandait le duc d'Orléans stupéfait.
— Aubert, reprit Gonin qui se prélassait dans sa majesté, vous avez réclamé notre aide toute-puissante pour vous faire rendre votre femme traîtreusement enlevée par Louis d'Orléans; la voici, prenez-la !
LE PRINr.E DES SOTS 195
— Ma chère Mariette, que vous avez dû souffrir ! dit Aubert à Marguerite.
La ducliesse se recula effrayée vers d'Orléans; celui-ci n'eut pas le temps ni le sang-froid de lui conseiller de profiter de l'erreur et de fuir.
— Arrière I cria-t-il.
Auberl, transporté de colère, tira son poignard et allait en frapper le prince, quand Gonin s'interposa :
— Compère, il ne faut pas prendre les femmes de force.
Le pauvre Aubert, que le diable subjuguait, baissa la tête; au même moment, Mariette, ouvrant la porte du cabinet, s'avança, et d'un ton simple :
— Me voici, messire, je suis prête à vous suivre partout où vous jugerez convenable de conduire votre épouse devant Dieu et devant les hommes.
Ce fut pour tous un effet de scène vraiment théâtral. Gonin, lui-même, n'y comprenait rien ; toutefois, il ne laissa rien paraître de sa profonde suprise et continua avec une présence d'esprit admirable son rôle de suzerain.
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— Aubei't Le Flamenc, dil-il majeslueusomenl, lu sais nos con veillions. Jongleur, qu'on lui donne deux chevaux el que deux de nos gens l'accompagnent pendanl dix lieues. Ils nous rejoindionl ensuite à l'endroit qu'ils savent.
— Maïs, répondit Aubert, qui avait un souci dans son ravissement, ne puis-je pas être arrêté, n'ayant pas la passe royale, exigée pour voyager dans les provinces ?
— C'est juste, en voici une! riposta Gonin, en lui tendant un pli qu'il avait tiré de sa poche. Rien n'y manque, voilà le cachet du roi.
Aubert ajouta tout bas :
— El le nom de Carpalin que je dois porter à l'avenir! Décidément, j'ai beau lutter, c'est bien Satan en personne.
— Qu'as-lu à parler en dedans? Ah! il te manque quelque chose? de l'argent? En voilà, et quand tu en voudias d'autre, adresse-toi à moi. J'en aurai toujours à ton service, dans ma poche... ou dans la poche du premier passant, ce qui est la même chose. En route, maintenant!
Comme Maiiello tendait un pli que le moine lui avait remis dans le cabinet :
— Qu'est-ce? demanda Gonin, prenant la lettre.
Puis ayant lu la suscription, il ajouta :
— Ah ! oui, ceci est pour loi, Aubcrt, ou plutôt pour un autre, à qui tu te chargeras de la remettre, en passant par Paris.
Aubert prit l'épître d'une main; de l'autre il entraîna Mariette et s'éloigna, suvi par deux Enfants sans soucy. Le prince des sots continua son rôle de grand justicier.
— Je reprends mes fonctions, Louis d'Orléans.
A son nom, le duc releva la tête; il était, depuis l'apparition de Mariette, tombé dans une absorption étrange.
— Elle était là, se disait-il.
— Louis d'Orléans, continua Gonin, votre vie a été, jusqu'à présent, pleine de désordres et de folles dépenses. Pour satisfaire vos passions, vous avez pressuré le pauvre monde et insulté par votre luxe à sa misère. Vous allez subir le châtiment que vous méritez. Je vais
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iiiV'iiiparcr de toutes les ricliesses contenues dans ce château et qui proviennent des prises opérées autour de vous par vos sénéchaux, à commencer par cegrospoussifque je vois là, — silence, sénéchal ! — vos fourriers et chevauchers, — tais-toi, Iliblet. Ces richesses retourneront au peuple dont elles sont sorties. Je me charge de la répartition. Maintenant, si vous avez quehpie chose à répliquer, vous pouvez parler.
— J'ai à répliquer, dit le prince, que tu n'es qu'un misérable malandrin. Je te ferai bouillir en place de Grève, dès que je le pourrai .
— C'est bien dit, monseigneur.
— Tu seras brûlé comme un faussaire et faux monnayeur, tout diable que tu te dis.
— Ne le suis-je pas ?
— Oui, sorcier peut-être, mais Satan? non. Si tu es le diable, jure donc par Dieu que lu l'es. Tiens, voilà qui le prouvera encore mieux ta fourbe. Vois celte vénérable relique de saint Denis. Il n'y a point de magie, ni de sortilège, qui ne se dissipe devant elle, et si tu étais
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autre chose qu'un roulier et un truand, elle t'aurait déjà fait rentrer sous terre.
Gonin haussa les épaules de pitié, en disant :
— Pauvre homme ! crédule par crédulité ! Eh hien, vous confesserez au moins que je suis un sorcier de première force.
Se débarrassant aussitôt de son accoutrement satanesque, y compris ses cornes et sa face de bouc, il apparut en lourd et musculeux chevalier, bardé de fer, casque en tête, avec les genouillères, les brassards et les cuissards de rigueur; puis, s'agenouillant, en galant paladin, devant la duchesse qu'il avait devinée :
— Madame, lui dit-il, n'ayez peur. Vous resterez jusqu'au bout spectatrice de ce mystère qui, du reste, touche à sa fin.
Se relevant et s'adressant au duc d'Orléans :
— C'est vrai, monseigneur, je ne suis pas Satan en personne, ni môme son délégué. Je n'ai fait que poursuivre mon rôle, pas autre chose. Mais convenez que la diablerie que je vous ai jouée est assez morale pour qu'il vous en souvienne. Applaudissez donc !
— Vraiment, tu es un maître bouffon...
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quoique cela aille un peu loin... mais fais revenir celle qui est partie, et tu emporteras d'ici tout ce que tu voudras.
— l'as si haut! fitGonin en jetant un regard du côté du cabinet, en même temps que le duc d'Orléans en jetait un du côté de la duchesse qu'il reniait et ajoutait :
— Je ne veux applaudir que ce dénouement.
— Cela ne se peut, monseigneur. La belle est déjà loin, et je ne suis pas prêt à vous rendre la liberté.
— Scélérat !
— Oh ! voilà d'étranges façons de parlementer. Ne suis-je pas le maître ici? Ne puisje pas vous faire pendre tous, s'il me plaît, ce qui serait en effet le plus sûr pour moi!... Car, raisonnons. Il est reconnu... mais voici plusieurs de mes gens chargés du butin. Estce tout ce que vous avez trouvé?
— Oui, maître.
— Cherchez encore... vrai Dieu ! les belles coupes ! qu'on les pose sur la table du banquet. Qu'on apporte du vin, le meilleur. Mon-
tez-en des caves le plus que vous pourrez. Ces messieurs nous feront raison. N'est-ce pas, monseigneur?
— Gomment le pourrions-nous? dit d'Orléans en raillant, ne sommes-nous pas garottés?
— Pardon. Les poignets hraceletcs ne gênent en rien l'articulation des phalanges. Les doigts peuvent saisir la coupe. Nous vous enseignerons le jeu. Reprenons. Il est reconnu, disaisje, que je suis un brigand, un routier, un écorcheur, un sorcier, tout ce que vous voudrez. Je suis moi et non un autre. Vos épithètes frappent l'air d'un son, voilà tout. Il est reconnu encore, et cela est positif, que je suis le maître du château, et qu'au besoin j'ai assez de monde pour soutenir un siège.
— Vrai Dieu ! fît le sénéchal en s'agitant sur son escabelle, à la faire craquer, seriezvous trois cents ?
— Trois cents et quelques ! répliqua Gonin avec indifférence. Jongleur, sont-ils tous à leur poste?
— Les remparts sont garnis.
— G'est bien. A-t-on eu soin de dresser un
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gibuL pour les récalcitrants, s'il s'en trouve?
— Regardez, maître, à travers la croisée.
— En eftet, une potence s'élevait dans le jardin, et, la corde se balançait au gré du vent.
Cotte vue produisit un etVct salutaire au bon ordre, parmi les vaincus.
— Je crois, continua le prince des sots, que le moyen le plus ceitain de nous retirer en , sûreté avec notre butin est de vous tuer tous avant de partir...
Un cri général interrompit l'orateur, qui n'en parut nullement ému.
— Voilà ma façon de penser, — je puis me tromper. Si vous avez à nous donner quelque conseil meilleur, dans votre intérêt et dans le nôtre, parlez.
— Ecoute, dit le prince, puisque les circonstances sont telles qu'un prince du sang soit obligé de plier devant un homme tel que toi, je donnerai ma parole de prince de ne vous faire poursuivre aucunement et de vous laisser aller avec les fruits de votre expédition.
— Trouvez-rnoi donc quelque autre chose, et hàlons-nous!
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— Par saint Louis ! je suis bien bon de vous avoir lait une telle proposition.
— Et moi de vous en demander votre avis. Ah ! ah ! voici du vin ! Écoutez ; il me vient une idée qui tranche toute difficulté. Je vais vous faire mourir décemment et agréablement.
Une rumeur, une lamentation s'éleva.
Humbert ayant frappé de ses fers la table du banquet, pour les briser, fut à l'instant saisi, traîné hors de la salle, et bientôt on vit un cadavre se balançant au long bras du gibet.
Cet incident tragique et rapide paralysa toute plainte.
— Je vais vous faire mourir pour quelques heures seulement, continua Gonin ; après quoi vous ressusciterez frais et gaillards. Je vous en donne ma parole. Gela vous convient, j'espère!
— Pendez-nous donc de suite, comme ce pauvre Ilumbert, dit le prince, puisque vous le pouvez et que vous l'osez. Mais cessez de vous jouer de nous.
— Ah ! vous convenez que je le peux, si je l'ose ? Eh bien, je puis plus encore.
Alors, étendant les bras vers le pendu :
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— Mort, s'écria-t-il, dc'pend.><-toi, marche cl viens ici.
A cette injonction, la corde se cassa, le cadavre tomba, se lelcva, marcha et vint reprendre sa place dans la salle ; mais il était livide comme un homme qui icvicnl de l'autre monde, il n'avait i)lus envie de se rebellei-.
— Tout ceci vous étonne, prince ! Je vois qu'il faut vous donner la glose de mon allégorie... Voici du vin. Vous allez en boire, jusqu'à ce que vous rouliez tous à terre, morts ivres, à ne pas vous réveiller de vingt-quatre heures. Pendant ce temps, nous ferons du chemin. Comprenez-vous V le moyen est très gai, entièrement neuf, double condition à laquelle je tiens beaucoup, exerçant mon état en artiste, voulant la gloire autant que le profit.
Le duc sourit :
— Il faut faire contre fortune bon cœur, dit-il. Je me consolerai d'être pillé par un drôle aussi bien avisé. Buvons donc, puisqu'il le faut ; buvons jusqu'à l'ivresse et au sommeil. Ton moyen n'est pas neuf, ce ne sera pas la pre-
mière fois que le vin m'aura fait ouljlier les contrariétés de la vie.
— Ah ! voilà qui est bien dit ! Détachez monseigneur et qu'on fasse asseoir à la table du banquet les prisonniers, commodément. Derrière le siège de chacun d'eux se tiendra, cruche en main, l'un de vous, en façon d'échanson, pour verser constamment le nectar, et que personne de vous, messieurs les archers, ne cherche à nous en faire accroire, en se laissant rouler sur la table, avant d'être tout à fait ivre; nous nous y connaissons trop bien !... et puis, pour le plus sur, on fermera les portes. Jongleur, je le recommande le sénéchal ; soigne sa grosse panse, jusqu'à ce qu'elle chavire... A nous deux, monseigneur. Voici une petite table de forme antique, favorable au sacrifice de votre raison, que le dieu Fatum réclame par la voix de son ministre. Buvez cette coupe à large bord, aussi grande que celle de Cneius Domitius, l'aïeul de Néron, qui tua l'affranchi ayant commis la faute de s'y reprendre à deux fois. ' Le duc, vidant la coupe d'un seul trait, répliqua :
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— Oli ! oli ! lu es un érudil !
Dans le temps ({uc l'érudil allait auprès du jongleur emplir une énorme amphore, d'Orléans se baissa à l'oreille de Marguerite :
— Duehcsse, vous avez la clef d'or, profitezen pour vous évader et m'envoyer du secours.
— J'y songe, répondil-elle; au premier instant opportun, j'en profiterai.
Tandis que cet échange de paroles avait lieu, de son côté le prince des sots faisait observer au cousin Mustau que tout allait bien, qu'une fois sortis du château, ils tireraient l'un à droite et l'autre à gauche et se retrouveraient à Paris, où madame la reine, satisfaite d'une ruse de guerre que messire Miltiade n'eût pas désavouée, le mettrait en possession de la charge de roi des ribauds.
— Et puis, une fois là, lui dit-il, tâche d'être honnête et tu feras ton chemin... honnête relativement. Tu seras dans la justice, et nous toujours dans la truche. Ce sont deux professions qui se donnent la main et vont l'une portant l'autre. Or, quand lu te verras obligé de conduire au gibet quelqu'un des nôtres, — car
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malgré ma vigilance il y a toujours quelque Enfant sans soucy qui se ressouvient de son état de truand, — tu emploieras le moyen que je t'ai enseigné. Du reste, ton essai sur Humbert a parfaitement réussi.
— En tout, cousin, il faut un apprentissage. Humbert l'a échappé belle, il était temps que le nœud coulant s'arrêtât de couler.
— C'eût été un malheur. Tu ne l'aurais point fait exprès ; mais c'était impossible.
Sur ce, glissant aux mains d'Etienne la poudre soporifique à mélanger au vin, Gonin se rapprocha du duc qui égouttait sa coupe, et comme, en définitive, il fallait peu de boisson à ce prince pour le mettre en bonne humeur, il y était presque. Cet étourdi était ainsi fait que l'heure présente emportait sur son aile la fantaisie du moment d'avant. D'un mot Gonin l'avait poussé dans l'antiquité, et il voyait déjà folâtrer autour de lui Euterpe avec ses attributs symboliques.