LE MOINE N
Mais qiiellfi voix se fait enlendro?
Un autre amour t'enchaînerait?
PrenJs-y garde ! car mon cœur tendre Sur tous les deux se vengerait.
Il y avait une affinité secrète et puissante entre le prince poète et le bouffon lettré.
Gonin, tenant dans chaque main une coupe pleine et tendant celle qui avait reçu une pincée de poudre :
— Monseigneur! s'écria-t-il, buvons aux dames d'honneur do madame Vénus! aux trois Grâces! à la brillante Aglaé ! à Thalie qui inspire la joie et à Euphrosine qui réjouit l'Ame!
Les deux verres se choquèrent et ce fut un cliquetis général; archers, varlels, hamlils trinquèrent joyeusement; le sénéchal fit chorus avec le jongleur ; le vin était exquis, vieux, et de Beaune, couleur corne de bœuf, le suprême d'alors.
— En vérité, dit d'Orléans à Gonin, je m'étonne du métier que vous faites, lettré comme vous paraissez l'être...
— Hélas ! repartit le prince des sots, c'est justement ce qui m'a perdu... J'ai eu le malheur d'avoir un père qui m'aimait beaucoup, un pauvre ouvrier qui retranchait de sa subsistance tout ce qu'il pouvait, pour me pousser en dehors de sa voie. Comme j'avais l'esprit éveillé, il fit de moi un clerc. J'appris toutes les sciences, la théologie, la chimie, l'astrologie, voire même la magie. J'oubliais la philosophie; ah ! j'y étais de première force. Personne n'argumentait mieux que moi sur la métaphysique d'Aristote; mais personne aussi, dans les tavernes, ne cassait plus de plats d'étain et de cruches de grès. La nuit, c'était autre chose ! Avec de braves compagnons j'avais appris à confondre les deux
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syllabes tien et mien. Je subtilisais leur souquenille aux bourgeois attardés ou je faisais le siège de quelque changeur sur le grand Parvis. Il lallait bien pourvoir à rinsulïisance du subside paternel; quand éclata la révolte des Maillolins, je ne manquai pas d'y prendre part, non seulement de fait, mais aussi en paroles. Je célébrai envers leurs prouesses...
— Ah ! tu caresses aussi...
— La Muse? Je la chiffonne, monseigneur, en vrai manant... mais nous oublions nos libations!... Avance ici, jongleur, et remplis nos coupes !
Etienne Mustau se i-endità l'appel de son cousin et le duc ayant vidé sa coupe, s'écria joyeusement, après avoir laissé échapper quelque chose qui ressemblait à un vilain hoquet de vilain :
— Puisque tu me parais expert en la matière, il faut que je te fasse juge d'une pièce de vers de ma façon...
— J'écoute, monseigneur.
— C'est une chanson, une simple chanson, dédiée cà madame Vénus :
Supplie présentement,
Humblement, Louis, duc d'Orléans, Qui a été longuement L'un de vos obéissants, Et entre les vrais amants
Vos servants.
Le temps des jeunes ans
Très plaisants.
Vous servit loyalement.
Comme aussi, soit que le sort,
A grand tort, Lui ait ùté son déport, La seule dame et maîtresse Dont a fait vœu et promesse, Par désespoir de confort
Et détresse, Que jamais n'aura princesse,
Ni déesse, Car son cœur en est d'accord.
— Si tout le reste est pareil, monseigneur, failes-m'en grâce !
— Comment, manant, oses-tu faire fi d'une œuvre de moi, qui suis, au dire de tous, prince des poètes français?
— Princ(3, soit! interrompit Gonin avec une moue signilicative; mais poète, c'est différent!
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la même nole'que Charles d'Anjou, Thibaut de Champagne et Henry de Soissons.
— Cela n'a pas le don de le plaire, drôle?
— Je préfère, je l'avoue, Rulebœuf, Iliion, Haisiaux, Courleijarbe.
— Voilà de merveilleux poètes, durs comme leurs noms, qui n'ont jamais lu les troubadours, ni les auteurs grecs et latins.
— C'est vrai, mais ils buvaient bien et trouvaient leurs inspirations dans la dive bouteille. Vous vous ménagez... Allons, jongleur, ta chanson, pour mettre en gaieté monseigneur!
— Voilà, maître !
Etienne Mustau entonna trois couplets dont le refrain fut chanté par les Enfants sans soucy :
INarquois, clapins
Et coquillards
Sont suzerains
Des grands trimars.
Cric ! croc ! niarpeaux et niions Truc, truc... argoticlions !
A l'abbaye
De Monte à r'gret
Du Paradis
On est plus près.