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— Je ne manquerais pas de le faire arrêter, et j'espère qu'on ne manquerait pas de le pendre. En attendant, maître Jehan, voici un denier à Taiglc pour la semaine; mais où est donc votre garçon? hé! Jacob!... viens çà, petit.
— Me voilà ! me voilà, répondit un jeune homme de quinze à seize ans, se montrant sur le seuil de la porte.
— Savez-vous maître Jehan! Je l'ai vu haut comme cela du temps de votre fille, que Dieu lui fasse la paix! Elle est morte bien jeune, et son mari aussi... je ne l'ai pas connu. Il était maçon, n'est-ce pas, et fut écrasé. Vous me l'avez dit.
— Oui, compère écrasé !
— Il savait bâtir les enfants. Plus il grandit, ce garçon-là, plus il prend un faux air de monseigneur d'Orléans !
— Oui, peut-être, mais un faux air, sans la chanson.
— C'est égal, il vaut mieux ressembler à un prince qu'à un goujat ! C'est un regard, sans doute, que votre fille aura reçu ! Elle aura vu
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passer monseigneur, en grande cérémonie, étant enceinle. Il n'en faut pas davantage, pour lui faire tort; mais c'est de règle que les femmes regardent plutôt un beau seigneur bien attifé et tout reluisant d'or, qu'un bourgeois comme vous ou qu'un simple gent d'armes comme moi... et encore, à défaut du prince, le gent d'armes en grande tenue, quand il est propre!... Vous me direz qu'un bourgeois, quand il est de service pour le guet et qu'il a le moyen d'une armure de cuivre, comme vous, maître Jehan, peut aussi donner dans l'œil d'une femme; mais encore faut-il que ça soit bien porté, sans quoi il a l'air d'avoir sur lui sa batterie de cuisine.
— Oui, compère, c'est un regard! pas autre chose.
— En faveur de ta ressemblance avec monseigneur, voilà une maille pour toi, petit; mais ne va pas la jouer...
— Merci, maître Riblet, donnez cela à un mendiant, répondit fièrement le petit Jacob, très satisfait de ressembler à un prince.
— Oh ! oh ! tu es lier comme le fils aîné de
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Samorabaquin ! Assez causé, je retourne à l'hôtel de Bohême me préparer à accompagner monseigneur d'Orléans aux Augustins, où il doit faire aujourd'hui, ainsi que monseigneur de Bourgogne, serment, sur la sainte hostie, de réconciliation éternelle.
Riblet s'éloigna en marmottant, entre ses dents :
— Il a été bon, le regard de monseigneur d'Orléans! S'il a porté malheur à la fdle, il a porté bonheur au père et à l'enfant !
l'Il.Olil
(tli ! (Jil-il :i iiii-\(pix, voici la dolivraiii^e. Va, marche, sois joyeux, car tu brises les fers. Assez lont^teiiips ton ruuc a murmure vengeance ! Elle va s'accomplir sur ce prince pervers.
ïi'ois clients allendaient leur tour, après Riblct. C'étaient des bourgeois aisés, qui habitaient assez loin de là, et venaient deux fois la semaine, non seulement pour se faire raser, mais aussi pour prendre langue entre eux : maître Guérin-Boisseau, le savetier du Ponl-aiix- Menniers, maître l'Escalopier, le chaperonnier de la rue desTournelles, et maîli-e Bourniclion, le cbaussetier de la place Haubert.
Le barbier avait appelé Jacob, qui était son aide. Jacol) obéit, en faisant une moue significative. Il était ennuyé d'être dérangé pour des pratiques si vulgaires.
Ce l'ut le visage de Guérin-Boisseaû qui échut à l'enfant : son père, devant aller à une réunion de la milice, fourbissait son armure et ne se pressait pas, devisant avec les bourgeois; ceuxci n'étaient pas non plus pressés.
— C'est, je crois, la deuxième fois, dit maître Bournichon attendant son tour, et assis à côté de maître Lescalopier qui attendait aussi, — oui, c'est la deuxième fois depuis deux ans, que les deux ducs se réconcilient.
— Ce ne sera pas la dernière, repartit judicieusement Lescalopier.
— Hum ! hum ! dit le barbier, en frottant sa cuirasse.
Guérin-Boisseau profitant d'un répit que Jacob lui donnait, en repassant son rasoir sur sa manche, se mêla à la conversation.
— Cette réconciliation ne présage rien de bon; le pays ne sera jamais tranquille, tant que le duc d'Orléans sera au pouvoir, et qu'il conti-
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niier.'i avec la reine à piller, à dissiper la forlune publique...
Maître Guérin s'interrompit par un cri.
Jacob l'avait lepris.
— Qu'est-ce donc ? demanda le barbier.
— Votre garçon m'a coupé.
— Pourquoi parlez-vous? s'empressa de dire Jacob qui ne lob-rail pas qu'on parlât in, il du duc d'Orléans.
— Prends ^iarde, mon fils, observa doucement le barbier.
— Grand-père... quand la pratique ouvre et ferme la bouche...
— On l'avertit, avant de le couper.
— Bah ! ce n'est rien, dit Lescalopier.
— Ce n'est pourtant pas ici, continua Guérin-Boisseau, la boutique de voire confrère de la Cité, ce chirurgien qui coupait le cou de ses pratiques pour en faire faire des pâtés par le charcutier son voisin, il y a deux ans.
— Oui, répliqua le chaperonnier, mais c'est à des gens bien cossus qu'il s'adressait et non à de pauvres marchands ruinés par les impôts, les taxes, les prises et les créances des grands sei-
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gneurs. Ah ! maître Jehan, c'esl à faire pleurer les cailloux dans la lerre, de voir comme le pauvre monde est malheureux, cette année, et ça par la faute de ceux qui nous gouvernent.
— A (jui le dites-vous? j'en sais quelque chose : sur dix pratiques, cinq au moins gardent leur barbe par économie !
Et Jehan se mit à frotter de plus belle son casque à salade.
— Tout le mal vient de ce monseigneur d'Orléans, reprit Guérin-Boisseau, en écartant le rasoir pour parler. Ah ! si c'était monseigneur de Bourgogne! cola irait autrement. Quel digne seigneur, pas fier, ta qui l'on parle dans la rue comme à son compère!...
— Si vous parlez toujours, je n'aurai jamais fini de vous raser, fit observer Jacob.
— Tu as raison, petit.
Se remettant en posture, pour laisser continuer l'office du rasoir, maître Guérin abandonna la réplique à Lescalopier, qui dit :
— On sait les causes de la maladie du roi ! C'est par enchantements et maléfices que la reine et le duc le maintiennent fou.
îm i.K l'iii.Nci; DKs sors
— Oui, (lil ;;iaveirir;nt Jelian, et savcz-voiis (|iicl est 1(5 sorcier attilrt- de la leine? .le l'ai appris ])ar les Kn[a}Hs mm wucij (jue je rase...
— Oui, eh bien? (leMiaudèrenl les trois inlerloculeurs, comment s'y prennent-ils?
— Ils font des images du roi en cire, qu'ils piquent avec des aiguilles enchantées, et puis ils composent des philtres.
— Ah ! ça, ce sont des bruits qu'on fait courir ! dit Lescalopier.
— Des bruits seulement? oui, et ce sont des bruits aussi que l'on lient notre pauvre roi Charles YI, enfermé dans une chambre basse de l'hôtel Saint-Pol, où il reste dans la malpropreté, vôtu de haillons, et que souvent on oublie de lui porter du pain, pendant que, dans les grandes salles, la reine et d'Orléans entourés de leurs favoris sont assis à une table chargés de mets exquis et de vins généreux ! Le p.euple sait tout cela, et un jour il ira interrompre toutes ces ripailles et délivrer le roi !
Le barbier finissait à peine de parler, qu'un grand tumulte se lit sur le carreau des Halles.
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Jehan Denierre alla .-^iir le seuil regarder ce qui se passait el revint en disant :
— C'est le roi des libauds qui amène des condamnes au pilori.
Le savetier, que le (ils de Goline Demerre avait fini de raser, et dont il accommodait maintenant les cheveux avec son peigne, s'écria en soupirant :
— Des banqueroutiej's, sans doute, on en amène tous les jours. Il n'y a plus de bornes à cola, maintenant, les bourgeois sont si misérables. Comment voulez-vous qu'un marchand paye ses dettes, quand les grands seigneurs ne les payent pas? Savez-vous le nombre des créanciers du duc d'Orléans?... Huit cents!
— Je le sais bien aussi, moi qui ai fourni des draps et des chaperons pour son hôtel, pendant deux ans, sans avoir louché une maille.
— Et moi, chez qui il a lait prendre six cents paires de chausses.
— Et chez moi six cents paires de souliers Jemi-poulaines pour les gens de sa compagnie; iiissi, toutes les fois qu'il passe avec sa suite se rendant chez la reine, je me dis : Si tout ce
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qui iii'a|)parLient ici revenuil à mon éLalagc, ces beaux messieurs se trouveraient nu-pieds.
— Il a réuni une fois tous ses créanciers, reprit Bourniciion ; mais c'était pour les payer à coups de bâton.
— C'était bien de l'bonneur, dil en rianl Jacob, puisqu'il a dans ses armes un bâton noueux.
Le duc d'Orléans avait en ciïet pris pour emblème un bâton noueux avec celte devise : « Je l'ennuie ». Le duc de Bourgogne avait cboisi un rabot, avec celte devise : « Je le tiens. »
— Oui, repartit le barbier, mais gare au rabot !
— Le rabot ne rabotera rien, dit le jeune bomme, et le bâton bâtonnera les cbiens qui aboieront.
— Il parle comme un fils de gentilhomme, ce petit drôle î dil Guérin-Boisseau. Et vous souffrez ça, Jehan?
— Si tu continues de lu'échaulïerles oreilles, dit le barbier, je te rosserai de la belle manière.
— Vous ne lèveriez pas deux fois la main sur
moi! répliqua Jacob en redressant la lète.
Demerre courba la sienne. Il le savait capable de prendre sa volée, sans s'inquiéter de ce qu'il adviendrait.
Pendant que Jacob donnait un dernier coup de rasoir à Lescalopier, dont le tour était venu, le populaire poussait de grands cris.
L'exposition des condamnés commençait.
Mais ce n'étaient pas des banqueroutiers qui étaient en cause; l'un d'eux était un tout jeune homme.
Tout d'abord, le roi des ribauds monta sur une estrade; il avait une grande barbe et il était vêtu d'une longue robe de laine noire.
C'était le cousin de maître Gonin, le l'ameux jongleur; il avait eu le prix de ses bons offices. Etienne Mustau tenait à la main un parchemin qu'il déroula gravement, et d'une voix retentissante :
— Oyez ceci, chevaliers, escuyers et toutes manières de gens. Au nom de Charles VI, roi deB'rance, le prévôt de Paris a ordonné l'exposition au pilori des halles de Saint-Eustache, de Nicolas Maillet, convaincu d'avoir dit en
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j)!('iii(' l'iK) que loiilos I(.'s riioniiaies IVapiM'os sous ce rèj^nie sont à bas titre et de laux poids : le condfuiiiié sei'a exposé deux heures, et ensuite recevra viiigi. coups de lanière sur les épaules nues, sans interruption.
Sans les hallebarbes des archers <Ui roi (pii tenaient le peuple en respect, Mustau eût reçu de la boue avec quelques pierres dedans.
H continua :
— Le prévôt de l'aris a ordonné, en second lieu, Texposition de Richard Carpalin, convaincu d'avoir insulté et menacé de paroles monseigneur Louis de France, duc d'Orléans, frère du roi. Le condamné sera exposé deux heures au pilori et ensuite recevra quarante coups de lanière sur les épaules nues, sans interruption.
Gomme les murmures commençaient à s'élever de nouveau, et plus comminatoires encore, le roi des ribauds se hâta de donner l'avertissement ordinaire :
— Je, Etienne Mustau, rappelle aux assistants qu'il est défendu de jeter aux condamnés des pierres ou des pommes crues sous peine de
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prison... la bouc seule est permise. J'ai dil.
Puis il fil passer la tète et les mains des patients dans les trous de la roue, mobile, qui," de derai-beure en demi-beurc devait opérer sa rotation.
Lafoule, partagée en groupes, se livrait à des commentaires plus ou moins bostiles.
— Suppôt du diable, c'est plutôt toi qu'on aurait plaisir à asperger de boue ! disait entre ses dents un spectateur qui paraissait résuitier l'opinion générale.
Les trois marcbands, sortis de la boutique du barbier, formaient un groupe séparé et formulaient leurs sentiments divers.
Ils parlaient de Garpalin.
— Ce doit être, disait Guérin-Boisseau, un créancier du duc d'Orléans à bout de patience.
— C'est le duc qui devrait être là, soupirait Bournichon,
— Eh bien, moi, disait de son côté Lescalopier, je ne partage pas votre haine. Monseigneur d'Orléans est un aimable prince. S'il ne paye pas ses dettes, il paye au moins de mine. Ce n'estpas comme monseigneurde Bourgogne.
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Ail! celui-là n'est pas un dépensier, mais quelle tournure ! on dirait un de ces rois de confiéries qu'on promène aux grandes fêtes, avec de beaux habits qu'ils rendent le soir.
— Que c'est bien dit ! s'écria le jeune Jacob qui arrivait au beau moment du dialogue.
— De quoi te mêles-tu, bambin? repartit Guérin-Boisseau.
Et il ajouta, s'adressant à Lescalopier :
— Moi, compère, je ne })rise pas la belle mine. Ce que je préfère, c'est le bon esprit de | conduite. Mon homme c'est monseigneur de Bourgogne qui aime le peuple et qui, s'il était
le maître, ne le pressurerait pas pour ses plaisirs.
Jacob allait riposter, lorsque survint Jelian Demerre, qui, son armure fourbie et ses rasoirs serrés, venait satisfaire sa curiosité.
L'attention des marchands se portait alors sur un moine sachet, la besace sur le dos, la face ridée, la barbe blanche, qui mendiait avec une mine à faire peur au coin d'un bois. Il s'était approché du pilori et ayant levé les yeux sur la roue en mouvement, il n'avait pu dissi-
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inuler la satisfaction que ce spectacle lui faisait éprouver. Tout son être affaissé se redressa, une fureur joyeuse flamba dans ses prunelles. Mais il masqua vite sa joie. Il baissa la tête et reprit son rôle de mendiant; il joignit les mains avec force et remua les lèvres cachées sous sa longue barbe, mais dont la dilatation des joues attestait le mouvement. Ce fut ainsi qu'il s'approcha de la boutique du barbier.
— Le saint homme ! dit une harengère avec componction, il a prié pour les condamnés.
.lEAN PETIT
Pdur fcl lire sur terre on no sait iioiiit ilc nom Son o^il baissé nairucre et presque inaperçu Est un pliarc iiiilirasé; c'est un alVreiix démon. Aussi noir (iiie la luiil... on le cmil un élu.
Ce moine, qui appartenait au couvent des Cordeliers, et qui de son nom s'appelait Jean Petit, n'était pas un simple porte-besace. C'était aussi un prédicateur de renommée bruyante. Quetif, dans son Livre des prédicateurs, dit de lui : Eloquens sed ventosus, une vraie tempête. 11 prôcbailpour être compris de tous et surtout du peuple. Tandis que Gerson recommandait la sagesse, Petit prêchait la suppression des