BOURGOGNE ET ORLÉANS
Si les rois sont cousins, peuples, vous êtes frères; Peuples, la liberté seule est de droit divin 1
Un grand silence s'était établi pour ne pas perdre une parole de maître Gonin, qui ne daignait que rarement s'adresser lui-même au public du baut de l'estrade.
— Gens de Paris et d'ailleurs, s'il y en a, clama-t-il de cette voix puissante qui avait fait retentir l'immense salle du cbâteau de Beauté, la troupe des Enfants sans souci, formée par moi, prince des sots, dûment autorisé du roi, notre maître, à faire jouer farces, soties,
•y.,n 1. 1 l'i; iNf.i. i)i;s sots
dial)Ierics el moralités, aux llall(!.s de la bonne ville de Paris, vous donnera cette vesprce, à trois licurcs de relevée, la représentation du Marhjre de mini Enslache, dans laquelle Dieu le Père paraîtra on habits neufs. Jérôme Coquillart, ici présent, me remplacera dans le rôle de Lucifer, obligé que je suis de me rendre au dîner de l'iiùlel Saiiil-Pol.
A ce moment, éclata une musique assourdissante de cymbales, de clochettes, de tambours.
Quand le vacarme eut cessé, Gonin acheva l'annonce :
— Celte pièce sera suivie de la Paix fourrée ou l'accommodement de Ludovic, gentilhomme d'Orléans, avec Jeannot, hobereau de Bourgogne ; sous forme de communion, ils se partageront une... oublie.
La musique éclata de nouveau, couvrant les rires du populaire.
— J'espère bien que l'on ne tolérera pas une pareille impertinence ! dit Lescalopier à ses deux compères. Où irions-nous si on laissait manquer de respect aux princes ?
— Moi, j'opine pour qu'on donne une
LE l' RINCE DES SOTS 259
Jtonnc loroii h d'Orlrans, répondit Douniiclion.
— Et moi de même, ajouta Guérin-Boisseaii. Le prince des sols n'avait point fini.
— Entre le mystère et la sotie, reprit-il, on exécutera la danse des Mataquins; puis Jérôme Coquillart récitera un lai de ma composition touchant les faits et gestes du vaillant archer appelé Guillaume Tell qui occit le tyran Gessler, il y a juste cent ans. Je termine, gens de Paris et d'ailleurs, s'il y en a, en vous priant de ne pas lancer des pois avec des sarbacanes à Dieu le Père ni à ses compagnons. Cela dérange leur jeu. Soyez donc de pois... chiches.
Les rires s'envolèrent de plus belle, bien vite refoulés par la lourde et implacable symphonie.
— Qu'était-ce que ce Gessler ? demanda Bournichon à Guérin-Boisseau.
— Quelque chose sans doute comme notre duc d'Orléans, répondit ce dernier.
— C'était, dit Lescalopier, un personnage qui faisait cueillir ses pommes à coup d'arbalète et qui ne vous manquait pas quand vous les manquiez !
SCO 1. 1: rRiNci: i)i:s sots
Pendant ces propos, maître Gonin, descendu de l'estrade, élait allé trouver Etienne Mustoau au pied du pilori.
— Cousin, lui dit-il, je voudrais bien délivrer le jeune gars que voilà.
— Un de tes gens ? demanda le roi des rihauds.
— Futur!
— Tu voudrais lui épargner les lanières ?
— Parfaitement !
— Impossible ! Tout ce populaire que ta parade avait.attiré et qui retourne à mon tbéâtre était prêt à me lapider quand j'ai encarcané le Carpalin : mais il brairait comme une légion d'ânes en rut si je le privais des quarante coups de lanière annoncés.
— Brave populaire ! il faut pourtant que je lui enlève sa proie.
— Comment?
— J'ai trouvé le moyen ; le duc de Bourgogne pourrait sauver le condamné, n'est-il pas vrai ?
— Sans doute.
— Eh bien, il va passer céans pour se rendre à la cérémonie. J'en fais mon affaire.
LE Pr.LNCE DES SOTS 261
— Combien avons-nous encore de temps?
— Une demi-heure.
— Cela suffit, d'autant plus quej'entends crier dans le lointain : « Vive Bourgogne ! »
C'était en effet le duc qui s'avançait.
Il venait de quitter son hôtel de la rue Pavée- Saint-Sauveur (aujourd'hui rue du Petit-Lion), une véritable forteresse de laquelle il ne reste plus qu'une grosse tourquadrangulaire où l'on remarque dans le tympan ogival d'une des baies extérieures deux rabots et un fil à plomb sculptés au milieu de fleurons gothiques.
Le duc de Bourgogne s'avançait donc, précédant de quelques pas les gens de sa suite. Il portait un costume sévère, sans aucune broderie d'or ou d'argent. C'était un cavalier noir, monté sur un cheval noir. Quand il s'arrêta et que l'immobilité de l'homme et de sa monture fut complète, on cherchait le piédestal qui manquait seul à cette statue équestre. Le peuple admirait la solidité du torse et la largeur des épaules.
— Noël ! vive Bourgogne ! criait la foule. Elle menaçait, dans son enthousiasme, de le
submerger. Le duc était heureux de sa popu-
i>t;-> i.i: l'KiNci; i»i;s sois
laiitc, il avait coiilmiic de dire à ses iiilimes :
— Ces civilités sont des fonds (|iii me vaudront un capital.
Il avisa maître Gonin qui s'était approché :
— Ail ! voilà notre joyeux compère le prince des sots ! (lomment va votre théâtre, maître?
— Mal, monseigneur. Le badin de notre troupe est en ce moment au pilori. Voyez la mine qu'il y lait.
— Qu'a donc fait ce condamné? demanda le duc.
— Il s'est permis quelque drôlerie sur le compte de monseigneur d'Orléans.
— Il a eu tort.
— Grand tort sans doute; mais, monseigneur, en un jour si solennel, toutes peines devraient être remises, et vous savez l'usage ; quand le roi passe devant le lieu d'un supplice, il fait grâce au condamné. Le roi étant malade, il serait digne de vous, monseigneur, qui jouissez d'une des prérogatives de la royauté d'en exercer la plus princière.
— Bien dit, maître sot, et je veux ainsi faire. 11 ordonna à deux de ses officiers, Montau-
LE l'RINCE DES SOTS 263
douin et Raoulet d'Aclonvillc, d'aller délivrer les patients.
Lorsque les deux officiers revinrent, ramenant ces derniers :
— Mon badin se nomme Richard Garpalin, dit Gonin en le présentant.
— Je crois reconnaître la figure de l'autre, repartit le duc en montrant celui qui avait décrié la monnaie.
— C'est Nicolas Maillet, le porteur d'eau qui stationne devant l'hôtel de monseigneur, dit Raoulet d'Actonville.
— Eh bien, qu'il retourne à ses seaux, et toi aussi retourne cà tes sots, mon maître, ajouta le duc ravi de sa plaisanterie.
Le populaire l'acclama de nouveau et se précipita pour lui toucher la main.
Après cette ovation, Jean sans Peur, comme on l'appelait alors, continua sa route, non sans peine; la foule l'enveloppait et chacun voulait avoir sa part de poignées de main. Il fallut que ses archers le dégageassent.
A peine s'cloignait-il que des fanfares se firent entendre du côté de l'hôtel de Bohême.
26i i.t l'itiNc.i; i»i;s SOTS
Le duc d'Orléans avait appris ce qui se passait et, au lieu d'aller dioil à l'éylise, il prenait un détour pour tater, lui aussi, ou plutôt pour l)raver le populaire, car il se savait détesté.