‹ Le Prince des sotsChapitre 29 sur 37 · LE PEUPLE DE PARIS ET D ORLEANS · texte numérisé non relu

LE PEUPLE DE PARIS ET D ORLEANS

Les peuples asservis par un ignoble frein

Le rongent en silence, ou gémissent en vain,

Mais quelquefois aussi réveillés par la lionte.

Leur colère est terrible et leur vengeance est proraple.

Pendant que le duc d'Orléans franchissait la distance qui le séparait des Halles, Richard Carpalin était amené parMusteau h son cousin.

Chemin faisant, le fils de Mariette d'Anghuien, poussé par la foule, heurta un autre jeune homme, le fils de Coline Demerre : les deux jeunes gens se prirent à la gorge.

— Bâtard! dit Richard Carpalin.

— Bâtard, toi-même, riposta l'autre en le menaçant de son couteau.

-jiii; 1.1. l'ii INC, i; i>i:s sots

Ils ne savaient pas loucher si rralfM'nellemenl la véi'ilé, Gonin les sépara en ricanant.

Jacob Demerre s'éloigna en grommelant.

Le roi des ribauds dit à l'autre :

— Remercie maître Gonin de la grâce que monseigneur de Bourgogne t'a accordée à sa prière.

— Merci, maître, s'écria Richard Carpalin, et croyez à mon éternelle reconnaissance !

— Bah ! la reconnaissance ! une belle fumée !

— Demandez. Vous aurez des actes, au lieu de paroles.

— A la bonne heure !

— Cependant.

— Quoi?

— A la condition que vous ne me gênerez pas dans une vengeance que j'ai juré d'accomplir.

— Au contraire! mais, dis-moi, mon ami, tu es bien jeune pour avoir en tète des projets de vengeance !

— J'ai ce mot dans l'esprit depuis que j'entends les mots.

LE l'RIX'.K DES SOTS 267

— C'est ton père qui te l'a enseigné?

— Oui.

— Mais ta mère?

— Je l'ai peu connue.

— Assez causé pour le moment. Suis-moi. Gonin entra dans son théâtre où Ricliard

Carpalin se disposait à le suivre, quand on entendit un bruit strident de trompettes et les cris : « Vive d'Orléans ! »

Au -même instant, le jeune homme se trouva entraîné par une foule houleuse et, ballotté par le flux et le reflux, il alla échouer, comme une épave, aux pieds des chevaux d'un gros d'archers que commandait Riblet, lequel essayait vainement de s'ouvrir un passage en criant :

— Arrière, manants !

Autour des archers une bande d'enfants, qui les suivait depuis l'hôtel de Bohême, criait avec un entrain évidemment chauffé à blanc :

— Vive d'Orléans !

Le duc était éblouissant. Il portait un manteau de velours bleu de ciel galonné d'or et brodé de fleurs de lis en hl d'argent, un chaperon de velours grenat dont les plumes blanches,

2C.« m: l'IUNr.F, DES SOTS

roses et V(3rL tendre retombaient en cascades, se mêlant à ses longs cheveux bouclés qui encadraient un cou blanc comme celui d'une femme et autour duquel un collier de grosses perles s'enroulaient comme un serpent. Ajoutez à ces attraits d'emprunt sa beauté naturelle qu'augmentait encore une satisfaction rayonnante. Ses grands yeux brillaient d'une flamme allumée par quelque nouvelle amourette. Il avait le calme de l'insouciance, au milieu du populaire hostile.

Les seigneurs de sa suite étaient aussi ruisselants d'or et d'argent.

— Puisqu'on ne peut pas lui parler chez lui, dit Bournichon à Guérin-Boisseau, je vais lui adresser ici ma requête.

— Je vous appuierai, compère, répondit celui-ci.

— Y songez-vous ? dit Lescalopier, qu'est-ce que vos misérables affaires en regard des affaires de l'État qui vont s'accommoder?

Il eut beau s'interposer, Bournichon alla de l'avant, accompagné de Guérin-Boisseau.

— Monseigneur, cria-t-il, vos officiers nous

LF, PRINCK DES SOTS 2(>9

ruinent... et refusent de payer ce qu'ils doivent... et de faire payer ce que vous nous devez !

— Que chante ce manant? demanda d'Orléans.

— Voici un autre manant prêt à vous chanter le même air, cria à son tour Guérin-Boisseau, et voilà un compère qui pourrait faire chorus, ajouta-t-il en montrant Lescalopier qui se dissimula dans la foule.

Il retrouvait là d'autres créanciers qui, encouragés, défiés, vinrent remplacer le fuyard, en poussant d'effroyables clameurs.

— Holà! Riblet! holà! sergent d'armes, hàte-toi de charger toute cette canaille ! cria d'Orléans, et vous, Savoisy, dépêchez vos pages.

— Hélas! soupira le chambellan, depuis l'arrêt du Parlement, je n'ai plus de pages.

Comme les revendications menaçantes continuaient leur train :

— Allons, paix ! reprit le duc ironiquement. J'ai pensé à vous. Vous êtes tous couchés sur mou testament.

— Alors, nous serons bientôt payés ! hurla une espèce de Goliath en costume de boucher.

i70 I. K iMiiNcr; in: s ^ois

Saisissant la Ijrido du clicval (Tnilisins, il menaçait le duc d'un hu'go coulelas, quand, frappé lui-même d'un coup de couteau, au hasventro, il s'abattit lourdement.

Celui qui avait frappé n'était autre que Jacob; mais comme il brandissait Iriomphaleinenl son couteau, un autre jeune homme se ruasui'lui pour le lui arracher et en frapper le duc. C'était Richard Carpalin.

Jacob essaya de se dégager; mais il ne put empêcher son adversaire de lui enlever son arme. Seulement, celui-ci ne put rompre le cercle qui s'était formé devant lui.

— Par la mort Dieu ! dit le duc d'Orléans, sans cet enfant, j'étais occis. Prends-le en croupe, Riblet, tu me le présenteras à mon retour à riiôtel.

— Oui, monseigneur, et Riblet ajouta, en hissant l'enfant : Tiens ! c'est. Jacob !

— Tu le connais.

— C'estlefils de ColineDemerrc, monseigneur. D'Orléans tressaillit, et d'un ton rêveur :

— Je te recommande d'en avoir doublement soin, Riblet.

LE PRINCE DES SOTS i71

La foule grondait et injuriait toujours, mais comme en entendait venir du renfort, le duc fit tète à l'orage.

— Au larqe, manants ! ou moi et mes hommes d'armes, nous vous passerons sur le corps !

La masse populaire se divisa pour laisser passer le duc et sa suite.

D'Orléans remarqua tout à coup un jeune gars qui, du haut de l'estrade de maître Gonin, brandissait un poignard en lui lançant des regards chargés d'imprécations :

— Quel est ce diablotin enragé? demandat-il.

— Celui qui, pour vous tuer, m'a arraché l'arme avec laquelle j'avais tué l'homme, dit Jacob.

— Holà! petit assassin, qui es-tu donc? demanda d'Orléans en haussant la voix.

— Je suis le fils de Mariette d'Anghuien, répondit Richard Carpalin d'une voix frémissante.

Le duc eut une sorte de vertige; il laissa échapper la bride de son cheval, puis la ressaisissant vivement :

— Mes deux bâtards! murmura-t-il. L'un

272 I. K l'IîlNCK IH;S sots

veiil 1110 luor, l'autre me défendre... leurs

mères aui'ai(;ut, élé d'accord.

Puis, avec un geste de commandement :

— Partons, messieurs, voici l'heure de la

cérémonie.

Kn effet, midi sonnait à Saint-Eustache, et la

cérémonie était fixée à midi même.

Page 1