‹ Le Prince des sotsChapitre 30 sur 37 · RICHARD ET JACOB · texte numérisé non relu

RICHARD ET JACOB

Ils se tendaient la main, s'embrassaient et pleuraient, Mais, réciproquement, leurs regards s'outrageaient.

A partir du jour où le sceptre de Charles VI était tombé entre les mains d'Isabeau de Bavière et de Louis d'Orléans, les appartements de l'hôtel Saint-Pol avaient été livrés aux artistes d'Italie, peintres et sculpteurs. Ils étaient devenus une merveille de bon goût et, pour opérer celle métamorphose, le duc avait fait des folies. Les maçons avaient reçu trois sols parisis par jour, les décorateurs six livres par mois, les peintres et les sculpteurs quinze, et le

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directeui' des Iravaiix viiigl-ciiiq. d'-litil alors le coiiihlc (le la prodigalité.

La salle où nous avons vu Charles VI tenir son conseil, et qui n'avait rien de royal, avait subi des modifications qui permettaient à l'occasion d'y élever un théâtre. On venait de le dresser pour lôter la réconciliation des deux cousins. Goniu était à son poste, hélant les hommes de sa troupe.

— Holà ! bâtards de Phœbus Apollo, sommesnous au complet? Un, deux, trois, quatre, cin({, six, moi qui bats la mesure, sept... nous serons huit avec notre nouvelle recrue qui aura l'air de souffler dans sa cornemuse, mais qui s en abstiendra pour cause.

S'adressant directement à celui dont il s'agissait :

— Mon jeune ami, tu rabattras un peu plus ton chaperon de ménétrier, quoique je me flatte de t'avoir grimé de façon à rendre mé-connaissable le Richard Carpalin du pilori. Il ne faut négliger aucune précaution.

— Maître, chanterai-je? interrompit le ténor des Enfants sans souci.

— Peul-èlre; mais tu attendras qu'on t'en prie et tu chanteras ({uclque chose de Louis d'Orléans; cela fera bien. Maintenant, montez tous sur l'estrade pour être prêts au premier signal...

Richarcf allait s'y installer aussi, lorsque Gonin l'arrêta.

— Assieds-toi près de moi, et causons en attendant l'arrivée des princes. D'abord, ne crois pas que si je te sers dans ce que tu appelles ta mission, c'est que je l'approuve. Seulement elle rentre dans le plan que j'ai formé. Donc je t'avertirai quand tu devras aller parler au duc de Bourgogne et tu lui diras ce dont nous sommes convenus. Ça, revenons à ton histoire. C'est donc à Coutras en Aquitaine, m'as-tu dit, que ton père s'était réfugié ?

— Oui, maître, et il y vivait en copiant des manuscrits.

— Et c'est là que le duc d'Orléans fit enlever ta mère, conquête plus aisée pour lui que celle de Bordeaux?

— Oui; mon père, que je n'avais pas vu depuis plusieurs années, me fit venir précipitam-

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ment de Montpellier, où j'éludlais, et me fit jurer de veni^er l'honneur de la raniille outragée, dans le sang du ravisseur. •' Je ne te chargerais » pas de ce soin, ajoula-l-il, si les privations et » les sûutïrances ne m'avaient pas enlevé toute » l'orce; dans quelques jours je ne serai plus. Je » compte sur toi. » Je voulus me jeter dans ses bras, mais il me retint d'un geste.

— C'est étrange. Avant de partir })Our Montpellier, te témoignait-il quelque alïeclion?

— Aucune.

— Il a tenu pourtant à faire de toi un savant ?

— Ce n'est pas lui ; c'est ma mère. Elle comptait, mes études faites, m'envoyer à Paris, où, sûrement, je devais parvenir.

— Hum! le savoir ne suffit pas. 11 n'est même compté pour rien. Il faut être d'une autre extraction que la tienne,., être au moins bâtard de quelque seigneur!

Gonin avait prononcé le mot bâtard, sans paraître vouloir faire une allusion.

Uicliard n'y prit pas garde.

— Ainsi, dit-il, je n'ai aucun espoir d'arriver?

■ — Si tu avais de l'argent, tu pourrais arriver à la fortune... En as-tu?

— Non.

— Il faut te rabattre alors sur les deux seules carrières ouvertes devant toi : l'Église et la truanderie, une soupape et une sentine ! Moine ou larron! choisis. Qui sait? tu peux attraper le premier échelon. On a vu dernièrement un savetier de Troyes devenir pape de Rome, et, à l'heure qu'il est, le roi de l'argot est un cul-dc-jatte.

— Oh ! maître, quel rapprochement !

— Mon ami, je t'ai prévenu qu'en entrant chez nous, il fallait faire table rase dans ton cerveau, déposer à notre porte, au coin de la borne, toutes les idées fausses, tous les sots préjugés de ton éducation. Après ce déballage, tu auras l'esprit net et l'œil clair. De la scène où tu seras et où les spectateurs seront pour toi le spectacle, tu découvriras le vrai des choses, tu verras se mouvoir tous les ressorts qui, selon le Grec Lucien, animent la statue de ce Jupiter tonitruant que le peuple adore... Tu assisteras à une scène d'une longue farce qui va se jouer

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