‹ Le Prince des sotsChapitre 34 sur 37 · I.E l'IilNCK DES SOTS Ï>S · texte numérisé non relu

I.E l'IilNCK DES SOTS Ï>S

l'ons. Maintenant, après la baladine, passons aux baladins. Tu auras soin, prince des sots, de les tenir tous demain à la disposition de M. le chambellan qui les passera en revue. Vous comprenez^ Savoisy?

■ — Parfaitement, monseigneur.

— Je ne comprends pas, dit Gonin.

— 11 n'est pas nécessaire que tu comprennes.

— Il est peut-être bon que je ne comprenne pas.

— Tu raisonnes plus que de raison, prince des sots; c'est assez, c'est trop.

Gonin s'inclina et retourna à son estrade.

— Cousin de Bourgogne, reprit d'Orléans, voici bien du temps que madame Marguerite de Hainaut n'est venue à Paris... elle, dont les grâces et l'esprit faisaient l'ornement de la cour pendant que vous guerroyiez contre les infidèles.

— Elle aime mieux la retraite et se trouve mieux dans son duché, répondit Jean, se contenant à peine.

— C'est étrange, ce dégoût de Paris qu'elle n'avait pas lorsque vous étiez prisonnier des Turcs.

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Jean allait t'clatcr, lorsque le duc de lierry intervint :

— IJeaiix neveux, vous ne mangez pas; voici pourtant des jiluviers dorés du meilleur goût.

Tandis que l'un et l'autre acceptaient du plat offert, il disait à deiui-voix aux ducs de Bourbon et d'Anjou :

— La réconciliation ne sera pas de longue durée, si nous ne nous mêlons à la conversation.

Il ajouta tout haut :

— Est-il vrai, duc Jean, que les Turcs font usage d'une certaine boisson noire comme de l'encre, qu'ils appellent café?

— Est-il vrai, ajouta de son côté le duc de Bourbon, qu'ils se rasent la tête et qu'ils ne laissent croître qu'une mèche de cheveux, par laquelle l'ange de la mort doit les saisir pour les transporter dans le paradis de Mahomet?

— Est-il vrai, dit encore d'Anjou, qu'ils ne boivent jamais de vin ?

Aux deux premières questions, Bourgogne s'était contenté de faire un signe affirmatif; à la troisième, il répondit :

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— Jamais, en quoi ils sont plus sages que nous.

— Plus sages ? s'rcria ironiquement d'Orléans, mais le sont-ils encore en prenant plusieurs femmes, et en les enfermant dans un réduit qu'ils appellent sérail?

— Ce n'est pas à vous à jeter des pierres dans leur sérail, vous à qui l'on pourrait reprocher voire (( Val d'Amour ».

— Une invention, cousin, de vos confrères les bouchers et les tanneurs... cela divertit les nigauds chez les barbiers.

— Et vos équipées galantes, sont-ce là contes en l'air? votre modestie s'effaroucherait-elle des conquêtes qu'on vous attribue?

— Nullement, cousin Jeannot, comme vous appelle le prince des sols. Votre cousin Ludovic a rencontré peu de dames qu'il ait en vain priées d'amour; mais il n'en tire nullement vanité. se rappelle le dicton d'un vieux fabliau : « — Vous l'êtes, serez, ou fûtes, de fait ou de volonté.»

— Cousin Ludovic, vous êtes cruel pour le sexe faible, injustement cruel, j'ajouterai. La

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vertu lie coiiil ]i;is les rues, d'accord; mais il y a encore de iioinl)reux exemples.

— Ilum ! hum ! c'est ce que dit aussi maîtn^ Gonin sur son estrade. Seulement il ajoute que c'est.., pardon, cousin, l'avis des simples d'esprit, (jui sont également les plus nombreux.

— Maître Gonin est un bateleur. Il n'est |>our vous une autorité sur ce point que parce que vous avez le parti pris de juger la femme sur les femmes du genre de celles dont les portraits en pied sont disposés par rang de date dans la galerie de votre hôtel de Brehaigne. Il faudrait ajouter, pour être exact : en costume de paradis terrestre. Quand nous montrerez-vous celle galerie, cousin?

— Quand la lune éclipsera le soleil.

— Pourquoi tant de mystère?

— Parce que je crains les yeux intéressés.

— Les miens, j'espère, ne sont pas de ce nombre ?

— Beau cousin, vous serez donc toujours pour les exceptions?

— Misérable!... grommela Bourgogne, en pétrissant de rage la poignée de son épée.

— Qu'on serve les épices et le nectar! cria Berry pour interrompre celte scène.

Alors tous, pages et varlets, s'empressèrent d'offrir aux convives des gâteaux à l'anis et des flacons remplis d'un vin rosé, fourni par cette province champenoise réunie au royaume de France, après le mariage de Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre. Ce vin jasait dans les verres en pétillant et faisait jaser les plus taciturnes.

Bourgogne lui-même subissait le charme des rasades auxquelles l'avaient convié les oncles du roi pour noyer sa rancune.

Couronné de fleurs, comme un Athénien du temps d'Anacréon ou un Romain de la décadence, d'Orléans, se levant soudain, vida sa coupe d'or et s'écria gaiement :

— Ce festin est délicieux ! mais il manque ce qui en est l'àme : un trouvère.

— Le festin est complet, dit le seigneur de Boisbourdon, ne possède-t-il pas le prince des trouvères?

— Enjôleur!

— Enjôleuse aussi la Renommée, qui célèbre

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de SCS cent voix votre lalent de poêle. Ah ! si j'osais, monseigneur !

— (jiie feriez-vous?

— Je vous adresserais une requête à laquelle applaudiraient certainement tous les seigneurs qui m'entourent.

— Quelle requête?

— Je vous supplierais, monseigneur, de nous dire une de ces pièces rimées, ballades ou virelais, que vous faites et dites si bellement.

— Allons, je suis bon prince, me voilà prêt à remplir le rôle de trouvère; mais d'abord, page, va quérir, dans la pièce voisine, un cotïret que j'ai fait apporter dans la prévision de ce qui arrive.

Jacob se hâta d'obéir, et d'Orléans tira du coffret des feuilles de papier couvertes de son écriture. Il fit un choix et consulta Charles de Savoisy qui, à demi-voix, le pria de s'abstenir.

— Bah! répondit sur le même ton d'Orléans, il a la tête trop dure pour que cela y pénètre. Monseigneur, ajouta-t-il en élevant la voix, je vais vous dire une ballade sur une dame de hautparage dont je tairai le nom, mais pour la

faire valoir il est besoin d'un accompagnateur. Savoisy, faites venir Gonin.

Le prince des sots accourut. D'Orléans lui demanda s'il connaissait sa ballade commençant par ces mots :

Ma mie en tous lieux est clamée.

— Parfaitement, répondit Gonin, non seulement je la connais, mais je l'ai notée en musique, comme toutes les œuvres de Votre Seigneurie.

— En vérité?

— Je suis prêt à vous en donner la preuve.

— Je vais t'en fournir sur l'heure l'occasion. Puis il dit tout bas à Gonin en souriant :

— N'oublions pas la chose sérieuse dont tu m'as parlé !

— Quelle, monseigneur?

— La gentille baladine que tu dois me présenter.

— Où et quand la désirez- vous?

— Demain, sur le midi, en mon château de Beauté. Tu sais où il est situé?

— Non, je l'ignore, dit Gonin avec audace.

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— Kiili'c le bois de Vineennes cl Xogenl ; maintenant, à ta musique !

Pendant quejt! prince des sols retournait à son estrade, un éclair de philosophie traversa son cerveau :

— Tout n'est que comédie en ce monde, se disait-il ; tantôt je jouais mon rôle avec un moine, maintenant c*est avec un fils de roi. Il n'y a de vrai que les oripeaux de théâtre; j'en atteste Aristophane et Piaule ! La larce digne de mépris, c'est l'histoire !

Sortant de sa rêverie lyrique, Gonin donna l'ordre à ses musiciens de s'apprêter à jouer l'air de la fameuse ballade. Ceux-ci accordèrent leurs instruments et, sur un signe de leur chef, entamèrent le morceau. Prenant le ton au vol, d'Orléans y adapta sa première strophe :

Ma mie en tous lieux est clamée Comme belle et noble de sang; D'un nom de fleur elle est nommée, Et dame d'un seigneur puissant, Qui grand honneur et renommée Acquit au pays du Croissant...

L'allusion était flagrante ; les amis du prince

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poète riaient sous cape ou frémissaient de la liaine qu'il amassait sur lui. Ses oncles étaient désespérés de cette incartade insensée. Quant au duc de Bourgogne, Raoulet d'Actonville, craignant un éclat précipité, s'efforçait de le calmer et de retenir son bras.

D'Orléans, avec l'ivresse du poète, continua follement :

Las! le beau sire ne sait guère Que du temps qu'il était en guerre Elle écouta mes doux aveux, Et qu'un soir ma main égarée Défit sa ceinture dorée Et dénoua ses blonds cheveux.

On comprend la diversité des impressions de l'auditoire.

— Ces vers sont de vous? dit Jean sans Peur à d'Orléans, d'une voix sourde.

— Oui, duc, et ce n'est pas tout.

— Ah! voyons! ajouta Bourgogne toujours frémissant.

Puis il dit à l'oreille de Raoulet d'Actonville, qui d'une main lui faisait signe de prendre patience et de l'autre agitait un poignard dans sa gaine :

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— Je fais la l'orliine si...

— Elle est faite, monseigneur.

— D'Orléans aclievasans sourciller :

Ail ! belle llour,d;ins ma détresse, Depuis, je te réclame en vain, Et je n'ai pas d'autre liesse Que ton portrait fait de ma main.

— Et ce portrait figure dans le cabinet secret de l'hôtel de Brehaigne?... demanda Bourgogne les yeux injectés de sang.

— Oui, duc, et aussi parfait que les vers que vous venez d'en tendre,... répliqua d'Orléans, avec une nonchalance imperturbable ; la modestie est la vertu des impuissants.

— Gomme la patience est la vertu des ânes, grommela Jean sans Peur, se levant pour frapper d'Orléans, quand un cri déchirant, un cri de fauve, parti de derrière une cloison, éclata et glaça toute Tassistance d'effroi.

* Le roi s'était échappé de sa prison et, pourchassé, poussait de véritables hurlements ; il apparut sur le seuil, comme le spectre de la misère et de la faim.

LE VAL d'amour

Je naquis dans l'Eden, sous un berceau de roses, Dans le premier baiser des deux premiers amants. La douceur de ma voix s'étend sur toutes choses.

Vous êtes-vous arrêté devant une toile d'Holbein, représentant crûment un corps nu étalé sur la pierre, raide, immobile, les cheveux ras et droits, le ventre affaissé, la peau verdâtre, une chose horrible de vérité. Eh bien, cette chose qui apparaissait soudainement, et qu^ avait nom Charles VI, était encore plus épouvantable. Ce cadavre était debout, et marchait, et hurlait.

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Le pauvre l'on finit, par se calmer ol un peu (le raison pcnélranl, dans son cerveau :

— Que (Je lumière ! soupira-l-il exténuiî. Quelle table abondamment servie ! l'ourquoi ne pas m'y avoir convir, moi qui meurs de faim?

Et saisissant une volaillo, restée entière, il s'enfuit dans un coin, pour y mordre gloutonnement.

— Monsieur d'Orléans, dit Jean sans Peur, voilà votre œuvre. Ah ! vous aurez un terrible compte à rendre un jour.

— Si quelqu'un a un compte à rendre du triste état du roi, c'est Dieu seul. Qu'il lui restitue la santé, la raison, enlevée par lui, et on n'aura plus besoin de le traiter comme un être confinant à l'animal. Ce n'est pas seulement un fou furieux.

— Quel est le traître qui parle ainsi? s'écria Charles, s'élançant comme s'il eût senti un aiguillon. Fou? oui, c'est la fatalité ! mais furieux?... Pourquoi furieux?... furieux des méchants traitements qu'on me fait subir.

— Que disais-je? reprit Bourgogne en se tournant vers d'Orléans.

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Puis s'adressant à Gliarles YI :

— Monseigneur le roi, reprenez vos sens et comptez sur les loyaux serviteurs qui ne vous manqueront pas.

— Le roi!... qui dit que je suis le roi? Il faut que tout le monde le sache et le confesse ! Ily a encore d'honnêtes gens dans ce palais. Oui, je suis le roi. Il faut que partout on témoigne du respect qu'on me doit. Ah ! je me rappelle la terrihlc maladie dont j'ai été frappé. J'avais perdu la raison; mais je l'ai recouvrée malgré le cachot dans lequel on m'avait enfermé. C'est fini !

— Yous entendez encore, fit observer Bourgogne à d'Orléans.

Celui-ci ne répondant qu'au roi :

— Mon frère, s'écria-t-il avec l'accent de la sincérité, quel puissant sujet de joie pour tous et principalement pour celui qui vous touche de si près ! Je veux en aller remercier monsieur saint Denis !

— Et nous aussi, dirent les trois autres.

— Pourvu, ajouta Berry, que celte lueur de raison ne disparaisse pas encore !

— Mais d'abord, dit Bourgogne, qu'on en-

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