‹ Le Prince des sotsChapitre 35 sur 37 · I.K PRlNr.F. DKS SOTS · texte numérisé non relu

I.K PRlNr.F. DKS SOTS

lève CCS vêtements souillés et lacérés; après nous veillerons sur l'esprit. Maître Jehan Coquerel m'a parlé d'une jeune fille nommée Odette, très experte dans l'art de soigner les malades; on pourrait bien lui confier la garde du roi, s'il retombait en mélancolie.

— Très bien pensé, dît Berry.

— Il y a, de plus, le joli jeu de cartes, inventé par certain Pierre Gringeonneur, et qui est propre à égayer les malades.

— Je vous remercie, Jean de Bourgogne, dit Charles, vous voyez que je vous reconnais. Quant à vous qui vous dites mon frère... je me souviens aussi, vous avez abusé de mon mal !

— Monsieur mon frère, vous m'accusez à tort. Il y a longtemps que je suis absent pour faits de guerre, et votre digne épouse...

— Ma digne épouse?... Ah! oui, Isabelle, mais où donc est-elle?

— La reine, dit le duc de Berry, n'est pas encore relevée de ses dernières couches.

— Accouchée! Je n'en savais rien. Sais-je davantage qui l'avait mise à mal, et quel enfant m'est venu?

— Un fils?

— OÙ est son père?

Bourgogne se mordit les lèvres pour ne pas nommer d'Orléans,

— Je veux voir ce fils, dit le roi, je saurai bien.

— Sire, il est mort !

— Il a bien fait! mais qu'on m'habille. Messieurs, occupons-nous des affaires de l'État.

Ce disant, Charles VI, dont on a dit qu'il était l'homme le plus sage du royaume quand il n'en était pas le plus fou, reprenait la prestance royale. Il se dirigea du côté des appartements, suivi des ducs d'Anjou, de Bourbon et des gentilshommes de sa suite.

Restaient les ducs de Berry, d'Orléans, de Bourgogne, Raoulet d'Actonville et Jacob, sans compter Gonin et Richard Carpalin qui avaient laissé sortir les ménétriers et s'étaient blottis dans le coin le plus ob.-cur de leur estrade, pour assister au développement de cette comédie, ou de ce drame historique.

— Hélas! soupira Berry, j'ai grand'peur que le roi n'ait qu'un éclair.

:»i)i 1. 1; l'i; in ci; m; s sots

— .lo voudrais poiiilaiiL i)it;ii (ju'il reprît h l'anleau du gouvernemenl, dit d'()rl(''ans.

— I.i! loi aiiia grand mal à reineltre l'ordre dans les finances, grommela Bourgogne.

~ Vous broyez toujours du noir, mon cousin... Voyons, ne vous plairait-il pas de faire Irève à cette méchante humeur par une partie de dés?

— Je craindrais qu'en vous gagnant je ne lusse accusé de ruiner le trésor public.

— Hum ! après la bataille de Nicopolis, le Turc Bajazet vous qualifiait de taureau. Vous ne me ménagez pas les coups de cornes.

A (^ette insulte brutale, Jean sans Peur fit mine de se ruer de nouveau sur d'Orléans : Berry s'interposa encore.

— Si mon neveu de Bourgogne, dit-il, ne veut pas jouer, il peut se distraire en admirant les images dont Jean de Bruges a orné le roman de Renaud de Montauban, qui est sur celte table.

Et il entraîna d'Orléans dans la salle voisine, disposée en salle de jeu.

Celui-ci, suivi de Jacob, s'échappa latérale-

LE PRINCE nES SOTS :i()5

ment et, après avoir déposé le manuscrit de ses poésies dans l'armoire où le page était venu les quérir, gagna une issue souterraine qui conduisait à l'hôtel de Brehaigne où se trouvait le val d'Amour. Il arriva au petit et coquet ap partement qu'occupait toujours Mariette d'Anghuien. Avant de franchir le sanctuaire où reposait, sur un lit de velours, de dentelle et de soie, la seule femme qu'il eût jamais aimée, le prince ordonna au page de veiller à ce que personne ne pénétrât dans le val d'Amour par une porte qui conduisait à ses propres appartements; il lui passa au cou une chaîne d'argent à laquelle était suspendu un siftlet d'argent.

Jacob se promenait depuis un moment dans la galerie, quand un désir d'enfant curieux lui traversa l'esprit. En venant à la suite du prince, il avait entrevu, à la lueur indécise d'un luminaire qui ne s'éteignait jamais, des beautés peintes qui affriandaient sa jeunesse. Les garçonnets de ce temps-là avaient les mêmes tentations que ceux d'aujourd'hui. Chaque fois que le va-et-vient de la promenade l'approchait du val d'Amour, Jacob s'avançait de plus en

300 I.K l'IUNCE DES SOTS

plus avec la tentation de voir. A la lin, il enfreignit la consigne qu'il était chargé de faire observer. Il entra, et toutes ces beautés plus ou moins voilées se mirent à le regarder fixement, semblant lui dire : « Bonjour, mon petit ami, viens donc que je t'embrasse sur les lèvres fraîches et roses. » Et lui d'y aller et d'imprimer ses lèvres sur celles des portraits qui l'appelaient le plus éloquemment. Après cet enivrement, un charme d'une nature plus délicate l'attira vers un portrait d'une douceur infinie, et qui paraissait honteux d'être dans ce musée secret. 11 eut comme une révélation, regarda de plus près et lut sur la partie supérieure du cadre le nom de Coline Demerre. — Oh ! s'ccria-t-il, c'est donc vrai ! Sous le coup de cette ém.otion ses genoux fléchirent et il tomba inanimé sur le parquet. Quand il revint à lui, il était étendu sur un lit de repos près duquel se tenait une femme encore belle. C'était Mariette d'Anghuien qui lui prodiguait des soins de mère.

Ne s'imaginait-elle pas que c'était son fils?

XXYII

Page 1