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Sire de Gauny, allez donc faire vos adieux aux parents, aux amis, et mettre ordre à d'autres alîaires, si vous en avez. Allez.
— Merci, monseigneur, je vais user du permis. Ma femme, si vous le permettez, restera dans la salle d'attente, jusqu'à mon retour.
— Laissez votre femme ici. Cette salle est bien cliautfée. Elle y sera beaucoup mieux... J'ai quelques paroles à lui dire de la part de la reine qui l'a dotée.
Aubert s'inclina et sortit avec un air très digne.
Le titre de sire de Gauny en avait fait un autre homme; c'est-à-dire que cet emprunt de disnilé, o-relfé sur sa tournure militaire et sa physionomie grotesque, le rendait plus ridicule encore qu'il ne l'était réellement. Soldat barbu et moustachu, son premier aspect était ré- })ulsif. Ses mains hâlées faisaient sallir de ])elits muscles semblables à des ramures de chêne, et annonçaient une force herculéenne. Sa physionomie vulgaire, brûlée par le soleil, n'était pas moins saillante que la rugosilé de l'écorce d'un cèdre cenlenaire. Ses cheveux
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roiii;L'àtres, mal peignés, pareils à nu tas de broussailles, encadraient des joues veinées de fébriles rougeurs, comme des feuilles d'aulomne. Ses pieds larges semblaient mordre le sol. Quand il marcbait, il produisait le bruit d'une pioclie. Quand il était debout, immobile, sous les armes, on eût dit qu'il prenait racine en terre.
Son regard, brillant comme le reflet d'une torche incendiaire, dénotait tout à la fois une conliancc naïve, sans bornes, mais aussi la fulgurance d'un caractère féroce, suivant les circonstances.
Certes, le })rince des sots n'était pas un Adonis ; il était doué d'une force physique peu commune, mais il était loin de la laideur et de la musculature du capitaine Aubert. 11 y avait encore une diflérence plus marquée entre ces deux hommes, maltraités extérieurement par la nature. C'était une grande intelligence chez le comédien et une obstination implacable chez le soldat. Le premier riait de son ennemi en le barbelant d'épigrammes; le second méditait longuement le coup qu'il voulait porter;
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son arbalète visait, sifilait, atteignait le but, et l'ennemi tombait pour ne plus se relever... on le verra plus tard.
Dès qu'il n'enteiidil plus les coups de pioche du sire de Cauny qui s'en allait en Iriii»pant les dalles, Louis d'Orléans se mit à contempler Mariette d'Anghuien, avec un regard de nouvelle luxure et de surprise nouvelle, comme s'il la voyait pour la première fois.
Le croii'ail-on ? il eut une minute de scrupule; puis, après un instant, il se dit :
— Basl! l'amour est l'amour, etl'amitié n'est (ju'une ombre. Alain Chartier peut, tant qu'il le voudra dire, prétendre que le dévouement d'un atihl véritable est aussi noble que le martyre. La pensée est belle sans doute, mais la l'emme de mon dévoué Le Flamenc est plus belle encore.
Ainsi argumentait le frère du roi qui, ne s'étant point arrêté à cet axiome, lorsqu'il s'était agi de séduire sa belle-sœur, n'allait certes pae mettre en parallèle l'amitié du sire de Cauny avec l'amitié d'un frère.
Il couvait de ses regards ardents la jeune
femme dans son costume de fiancée, (oilcUe simple et de bon goût pour l'époque, faisant ressortir le blanc mat de ses épaules et le blond cendré de ses boucles soyeuses ondoyant autour d'un gracieux visage empreint de langueur et de mélancolie.
Rêveuse et dolente, Mariette se souvenait do sa pureté primitive. L'émotion gardée de la bénédiction nuptiale prêtait à son regard une expression voilée et timide qui en faisait une créature nouvelle aux yeux du séducteur. Il semblait à cette pauvre séduite qu'un nouveau baptême l'eût purifiée et que, retournant sur ses pas, elle était rentrée dans la vie chaste de ses premières années. Pourtant elle tressaillait et désirait la réalité de quelque chose d'inconnu, qu'elle entrevoyait vaguement, à travers des sensations maternelles, songe doré, scintillement d'une étoile dont féclat perçait sous le soyeux et léger tissu du voile ornant sa couronne de mariée.
— Mariette, lui dit le prince en s'approchant, vous gardez le silence et paraissez toute triste. Cependant, j'ai fait selon vos désirs et
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VOUS savez si je pouvais mieux. Votre mari vous déplait-il? C'est un homme simple que vous conduirez à votre gré. Je l'ai choisi de celte nature, afin que vous eu lussiez moins gênée. Il était capitaine dans mes arbalétriers. Je l'en avais tiré depuis peu pour qu'il lut auprès de ma personne, sa figure m'égayait.
— Ah! peut-être, enellét...
— Quant à ce qui vous embarrasse, vous prétexterez un vœu à madame la Vierge : cela suffira. Vous comptiez rester près de moi? J'en souifre plus que vous; mais cela ne se peut.
— Monseigneur, je préfère qu'il en soit comme vous avez décidé. Je l'avouerai, le discours du père Legrand m'a vivement émue et je suis résolue à ne plus tromper l'homme qui jette un voile sunna honte.
— Hé! ma mie, ma toute belle, ce ne sont point là nos conventions. Vive Dieu! comptezvous que je vous abandonne ainsi? Ce n'est qu'à vos supplications et à la crainte que vous aviez de votre noble famille que j'ai cédé, en permettant ce mariage; mais ne croyez pas que vous me soyez devenue inditïérente. Je n'aime
que vous, pour vous je sacrifierais Tamour d'une reine...
En parlant ainsi, le duc tourna ses regards vers la porte d'entrée, comme s'il eût craint qu'Isabeau de Bavière fût restée sur le seuil. Il ne vit rien ; mais une bouffée de musique vint les surprendre.
— Ah! fit le duc après un instant de réflexion, je me souviens. Il y a bal ce soir à l'hôtel, vous y assisterez; cela vous distraira, et demain je vous conduirai moi-même à votre manoir, sans éclat, et comme si j'allais à une partie de chasse. Personne n'y verra rien.
— Non, non, monseigneur, dit Mariette, ma résolution est prise. C'est assez que je cache à messire Aubert un secret qui ne m'appartient pas tout entier. Je craindrais, en le révélant, de transformer en ennemi mortel votre serviteur reconnaissant. Je suis toute à lui désormais. Il pouvait trouver une épouse plus pure, mais non plus fidèle.
Mariette tremblait de son énergie.
— Vous m'affligez, Mariette. Si c'est l'effet du sermon, cela ne durera pas, à moins que
VOUS ne soyez piise de belle passion pour votre Viilcain ! On a vu des caprices de cette forcelà... dans la mythologie... Mais les chrétiens ne préfèrent pas la laideur à ce qui est bien.
— Pouvez-Yôus |)laisanter ainsi, monseigneur ! . . .
— Sur quoi voulez-vous qu'on plaisante, si ce n'est sur un mari grotesque? Mais la musique redouble... on dirait qu'elle vient de ce côté. En effet, la galerie s'éclaire... la foule envahira bientôt l'hôtel Saint-Pol. Je ne sais pas pourquoi mon frère ne porte pas sa cour au palais des Tournelles. Ici on est vraiment à l'étroit quand il y a liesse et festin... V^enez, ma belle. Prenez mon bras. Eloignons-nous d'une salle où notre entretien aurait bientôt des témoins.
— Où me conduisez-vous? à mon mari?
— Oui, oui, venez toujours... Peste soit des importuns! Maudites soient les sottes gens qui nous relancent jusqu'ici !
Causant ta demi-voix, d'Orléans et Mariette s'éloignèrent, traversèrent les salles diversement ornées par le prince des sols et s'arrê-
tèrent dans l'une d'elles, aux proportions colossales. Des fresques dues au pinceau de Jehan Muret, des arabesques serpentaient dans les frises, avec des guirlandes mélangées d'amours bouffis qui s'envolaient dans les tympans, sous une riche tenture de damas cramoisi, étoffe apportée de l'Orient par des princes revenus des croisades. Les soubassements formant bor- •dures étaient encadrés par une large bande de bois des îles, sur lesquels se trouvaient sculptés deux rangs d'ornements gothiques. Tout alentour des parois recouvertes de beaux cuirs dorés des Flandres, se voyaient des buffets habilement historiés, des crédences et des dressoirs ouvragés délicatement. Sur les étagères des buffets, la vaisselle d'or, d'argent, éclatait au milieu des cristaux et des porcelaines. Parmi ces richesses se rencontrait un objet précieux par sa rareté. C'était une glace de Venise dans un cadre d'ébène de trente-trois centimètres de haut et de large, glace qui servait à mirer Isabeau de Bavière. Plus tard elle rendit le même office à Marguerite d'Anjou, femme de Charles VII. La chronique ne dit pas
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si Agnès Sorel y refléUi son image; mais ello assure qne Louis XI la consulta souvent pour s'assurer qu'Olivier le Daim, son barbier, l'avait parfaitement rasé. De roi en roi cet objet parvint à François P''. Sous ce roi galant dont la cour était devenue un harem presque oriental, ce miroir servit bien des fois à' encadrure à maints jolis minois de la grande comme de la petite bande qui suivait la cour de ce monarque un peu salop, comme dit Juvénal des Ursins, et enfin Catherine de Médicis, qui le posséda, se plaisait, non seulement à y voir reproduire ses traits, sa belle gorge, ses belles mains, mais encore ses belles jambes dont elle était très fière, dit Brantôme. Elle les montrait en toute occasion, en montant, en descendant les escaliers, en traversant un ruisseau, en dansant, et même en s'asseyant avec nonchalance dans un siège gothique, sorte de lit de repos servant de canapé. Brantôme ne nous dit pas si, dans cette glace conservée jusqu'à nos jours, puisqu'on peut la voir au musée du Louvre, Catherine y lit rejaillir l'acier du poignard qui perça Coligny et donna le signal du massacre des huguenots.
Quoi qu'il en soil, au moment où d'Orléans et Mariette faisaient l'inspection de si belles et rares choses, eu égard au siècle où ils vivaient, au moment même où Louis de France mirait la jolie figure de madame de Gauny dans l'eau limpide de la petite glace, où il profitait de la non-venue encore des conviés à la fêle pour donner à Mariette un baiser qui l'empourpra en la rendant plus belle, Aubert Le Flamenc ayant terminé ses affaires regagnait l'hôtel Saint-Pol en traversant des rues étroites, boueuses et point éclairées. Quelques ordonnances prévôtales avaient bien paru, au sujet de l'édilité parisienne; mais on n'en tenait aucun compte. Il fut bien question de paver les rues, dans lesquelles on laissait circuler les porcs, se vautrant dans la fange; mais cette ordonnance du prévôt de Paris resta à l'état de projet.
Un autre édit intimait l'ordre à chaque bourgeois de balayer le devant de sa porte; ce qui n'empêcha pas les rues de rester fort sales, d'autant que l'inspection des marchés et des places publiques n'étant à la charge de per-
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sonne, Paris dcvenuil un l'éci'jdaclc d'immondices. Quant à l'éclairage, l'usatie en fui introduit plus tard. Une ordonnance obligea tous les habitants à placer des chandelles sur leurs fenêtres à six heures du soir en hiver et après neuf heures en été. Mais en hiver le froid était censé éteindre les chandelles et, en été, on comptait sur la lune, au pointque le prince des sols, (jui était à l'affût de lout ce qui pouvait (Hre lucratif, sans beaucoup de peine, et utile à son théâtre, demanda à la reine Isabeau de Bavière et obtint le privilège de louer des lanternes dont il fut l'inventeur; elles étaient en fer-blanc, découpées à jour et à vitres de corne polie, garnies de bouts de chandelle. A cet effet il établit dans tous les quartiers de Paris des échoppes où se tenaient des hommes et des enfants prêts à accompagner avec ces lanternes les personnes qui passaient, soit à pied, soit à cheval, soit en chariot, moyennant salaire.
Aubert Le Flamenc s'en allait donc retrouver sa femme à l'hôtel Saint-Pol en titubant avec un profond mépris pour la ligne droite, car les libations copieuses avec des parents, des amis,
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(les connaissances, s'étaient tellement multipliées que le vieux soldat, malgré son aptitude cà supporter le choc des verres pleins, en avait trop lait s'entre-choquer. Malgré cela, sans le mauvais état des rues, sans les tas d'ordures, sans les flaques d'eau stagnantes, dans lesquelles il enfonçait jusqu'au genou, sans les chiens errants, les chats, les mulots et les porcs couchés dans les ruisseaux, mais surtout sans quatre estafiers qui le suivaient à la piste et qui, au détour d'une rue plus noire que les autres, jetèrent sur lui ce qu'on appelait alors le drap des morts, il fût probablement parvenu au palais de Charles VI sain et sauf. 11 n'eût point servi de risée à la foule des courtisans et, par contre, la France n'eût pas été la proie des Anglais; tant les plus petites causes font les grands effets : tant il est vrai que la destinée qui plane sur les États se plaît à remettre le sort des peuples entre les mains d'un monstre ou d'un fou!
Le hasard donne l'empire romain à Néron; et Charles YI, roi de France par l'hérédité, prince sage, économe, pieux, politique, juste,
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priulenl, ferino dans le conseil, intrépide pdiir le l)ien, eût épargné des pages honteuses et douloureuses à l'histoire sans la combinaison Iblle du prince des suis qui mit le royaume à deux doigts de sa perte et condamna ce roi à ((uaraule-six ans de souffrances physiques el morales.
NEVEKS ET D'oiiLÉANS
...le 110 veu.K point do ronoiniuco.
Uli ! je ne veux pas, mui, m'élcver jusqu'aux cieux. Je ne veux que l'aimer et surtout être aiuie'e. Rester femme ici-bas : Peut-on désirer mieux?
— Je sais quelque chose de plus suave que la brise en élé, de plus doux que l'abeille baisant le calice des fleui's, de plus charmant que la rose moussue dans un ilôt de verdure; je sais quelque chose de plus enviable que les sinuosités des vallées feuillues : c'est le bal éblouissant, gerbe de Heurs humaines, femmes brunes
et blondes, roses et blanches...
(16 i.i'; l'iiiNci'; ni: s sors
Ainsi (lisiiil, an iiiilifii de la foule, du bai, Alain (liiartier, donnant le bras à (llirisline de Pisan, la belle Vénitienne, venue en France tout enfant avec son père, astrologue de Charles V, femme poète, veuve maintenant d'un gentilhomme picard, à laquelle Charles VI donnait sur son trésor une pension de deux cents livres.
En attendant que les ménestriers du prince des sots eussent donné \o signal de la danse, la foule suivait les deux poètes qu'elle avait reconnus sous le masque.
Maître Goniii avait d'autres préoccupations pour le moment. Son idée fixe était le lucre et il n'avait pas plus de scrupules que ce bouffon légendaire Till Uspiegel (alias Uspiegle) à qui l'Allemagne, la Flandre et la Pologne se disputent l'honneur d'avoir donné naissance, et qui s'amusait à détrousser les passants dans la Forêt-Noire. Lui, le fou du l'oi, entre temps, détroussait la cour.
Parfaitement déguisé et grimé, il s'entretcnait dans un coin, avec un sien parent, du nom d'Etienne Mustau.
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— Vois-lu, cousin, disait-il, à la coui-, il n'est que de saisir l'heure du berger. Cette nuit, je me glisserai jusqu'à madame la reine qui ne manquera pas de me complimenter sur l'ordonnance de la fête. J'en profiterai pour te présenter, et comme je la sais prête à donner la prélérence au premier venu, pour remplacer le roi des ribauds qu'elle déteste, à cause de certaine aventure où il a été peu discret, — tu es sûr de. ton affaire.
— J'entends bien , répondait Mustau, bas Normand pour qui les écus à la reine et les florins d'or à l'aigle n'étaient point à dédaigner, mais la charge esl-elle difficile à reiiqdir?
— Point ! sans quoi je ne te proposerais pas.
— Merci ! répliqua le bas Normand, en soulevant de sa main crochue son chapeau aux ailes retroussées, pour saluer d'un air narquois.
— Et comme, de plus, continua Gonin, tu peux nous rendre d'importants services...
— Oui-da, mais je voudrais savoir au juste quels sont les fruits et les devoirs de cette royauté-là.
— Les devoirs sont de faire la police de
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riiôlcl Saiiil-Pol cl d'assistci' ù luiLs tes anèls du prévôt de Paris. Les iVuils sont treize deniers par an (;t quarante sols parisis [)Our ta robe et ton valet.
— C'est peu.
— Plus une coiilribution de cinij sols sur loutes les renimos à ceinture dorée...
— C'est mieux, dil le Xurmand en souriani, le gibier abonde.
— Plus encore les babils de lous ceux (jue lu mèneras pendre.
— Ob ! ob !
— Plus, enfin, un meilleur profil encore, dont nous parlerons en temps utile.
Sur ce, le prince des sots retourna vers l'es- Irade où son orcbestre était jucbé et, du temps qu'il donnait quelques ordres à ses ménesiriers, attendant lui-même l'ordre de sire Hugues de Guisay, pour leur faire emboucber leurs instruments, la foule grossissait, pendant que d'Orléans et Mariette se promenaient à travers les flots masqués ou non masqués, devisant toujours sur le même tbèmc.
— Voyez-vous, cbère madame de Cauny,
LE l'fUACE DES SOTS fi'J
disait le prince, je le prendrai" à part, votre dogue, et je l'instruirai du rôle qu'il aura à jouer. De l'or! tant qu'il en voudra! quel homme de cette espèce ne danserait de la façon qu'on veut, à la musique des moutons d'or?
— Je ne puis entendre parler ainsi de celui dont je porte le nom.
— Bah! il n'est noble que par le fief que je lui donne, car il ne l'est point de naissance. Ce n'est pas non plus un manant; sa famille était depuis longtemps en possession de charges judiciaires. Nous appelons cela un homme de race croisée... A propos, qu'est-il devenu? 11 ne convient point que nous nous promenions si longtemps sans lui. Son absence nous gênerait.
— 11 doit attendre, monseigneur, dans la salle où il nous a laissés... Je vais y voir.
— Allez, ma mie, et revenez vite.
Ce disant, le duc accompagna iMariette jusqu'à l'une des portes, où il la quitta, non sans avoir recueilli, sur son passage, les propos de ses oncles et de ses tantes qui causaient avec Charles de Savoisy, en faisant observer que le
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royaume ne sera bifiiilùl |)liis pruiplé (\w de bâtards d'Orléans.
Le duc de Nevers entrait avec le sire de Guisay.
— Vous ici, mon cousin, dil le prince, en allant droit à son ennemi, quelle surprise! loul agréable qu'elle soit, elle le serait davanlage, si vous nous aviez amené notre aimable parente, votre épouse bien-aimée.
— Oui, c'est moi ; je me suis ravisé, repartit le duc ; avant de quitter la France pour la Hongrie, j'ai voulu être en situation de comparer l'élégance de la cour de Gliarles VI à celle de la cour de Sigisniond.
— C'est pour cela qu'il eût été juste d'amenci' noire cousine. Les femmes sont en cela meilleurs juges que nous.
Sans répondre, Bourgogne reprit le bras de sire Hugues. Ils s'éloignèrent.
— Taureau! murmura d'Orléans, va combattre les infidèles, tu ne les tueras pas tous !
il riait, en se promenant, lorsqu'une femme, en domino noir et masquée, vint appuyer son bras sur le sien, en lui disant son nom à l'oreille.
— Vous ici, Marguerite! dit-il d'une voix étouffée.
— Ne vous avais-je pas averti par mon billet?
— Sans doute, mais votre mari est céans. <
— Il ne saurait me soupçonner sous ce déguisement.
— C'est qu'il vous tuerait, le brutal !
— Eh bien, je mourrais pour loi.
— Mais je ne veux pas que tu meures!
— Je suis venue pour te dire que s'il me force à l'accompagner en Hongrie, tu ne me perdras pas tout entière. Tiens, garde cela.
Et madame de Nevers glissa dans les mains de d'Orléans un portrait minuscule peint par Jehan Muret, qui avait enseigné au duc, ainsi que je l'ai dit, la peinture sur porcelaine.
— C'est bien ta ressemblance, ma Marguerite adorée.
— Adieu, Louis. La prudence exige que je me retire.
— Hélas ! vous perdre si tôt ! je vous reconduirai jusqu'à l'hôtel d'Artois.
— Quelle folie !
— Venez !
l"! LE PIUNCE DES SOTS
D'Orléans essaya vainement d'ouvrir un passage dans la foule qui faisait muraille, piétinant pour garder sa place et ne rien perdre de la mascarade promise. Le prince des sots n'avait-il pas juré de se surpasser? En attendant qu'une issue se produisît, le duc cherchait le moyen d'obtenir un nouveau rendez-vous.
— Marguerite, dit-il après une mi nu le de réflexion, prenez cette petite clef d'or, chefd'œuvre d'un artisan de Bruges. Elle ouvre sans effort la poterne de mon château de Beauté qui donne du côté de la chapelle de Saint-Saturnin, où votre époux ne vous empêchera pas d'aller prier, pour la réussite de l'expédition de Hongrie...
La duchesse n'avait eu que le temps de saisir et de cacher la mignonne clef que lui tendait d'Orléans, quand une femme très parée, non déguisée, mais masquée, qui s'était fait jour jusqu'à eux, par un prodige de volonté, se dressa comme une menace et retenant la duchesse par sa robe de moinillon, car le domino n'était pas autre chose :
— Duc ! dit-elle d'une voix frémissante, vous
avez la mine d'un loup ravisseur arrêté dans sa fuite. Quelle est celte brebis, dont la toison est si douce?
La soie alors n'était pas connue. Elle ne le fut guère que sous le règne de Charles VIII. Le mot toison était donc exact.
D'Orléans, au premier mot, avait reconnu Isabeau de Bavière.
Celle-ci froissait et tirait la robe de laine, comme pour la déchirer.
— Serait-ce Mariette d'Anghuien ? continua la reine, ou Coline Demerre, ou madame de Maulevrier? Ah ! le chapelet est long à égrener !
— Madame, répliqua Louis, trouveriez-vous bien qu'on dît le mot de l'énigme sous laquelle s'abritent ces cheveux d'un blond étrange, ces yeux bleus qui lancent des éclairs, ce cou de cygne, et cette taille où la souplesse s'allie à la majesté ?
— Je romps moi-même mon incognito : qu'on me rende la pareille.
Elle lâcha la robe pour ôter son masque. La duchesse recula, d'Orléans n'eût pas réussi à l'éloigner assez, si la reine, en voulant délier
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les cordons du masque, ne les eût noués. Pendant qu'elle s'eft'orçait de briser le nœud, en s'aveuglanlpour une minute, d'Orléans eut un éclair d'audace, de génie. Il vit Jean de Bourgogne à quelques pas, et lui conduisant sa femme vivement :
— Mon cousin, lui dit-il avec noblesse, je m'adresse à votre chevalerie. J'ai de puissants motifs pour que cette dame reste inconnue. Votre parole que vous ferez respecter son masque. Ma litière est à la porte de l'hôtel. Conduisez madame sans lui adresser une parole. Le voulez-vous?
— Vous me prenez pour le prince des sots^ grogna Bourgogne.
— Je vous prends pour un général à qui je ferai donner plus de troupes qu'il ne m'en demandait.
— C'est bien, dit Nevers.
Présentante la dame, tremblante dans sa robe de laine, sa main osseuse, velue, et sans se douter le moins du monde que la petite main renfermée dans la sienne, comme un fin diamant dans un étau, était celle de sa femme, il s'ouvrit
(l'im geste une trouée dans la foule et s'éloigna. Le mouvement avait été si prompt, et la surprise surtout était si grande pour Isabeau, que colle-ci démasquée suffoqua de i'ureur, pendant deux, minutes, avant de s'avancer et de dire presque à voix haute au prince :
— Perfidie, trahison!
— Isabelle ! contenez-vous 1 c'est la dernière fois que je me trouve avec elle.
— Mariette! c'était donc elle?
— Oui!
— Ah ! vous l'aviez amenée ici!... Est-ce vrai que vous ne la verrez plus ?
— C'est vrai 1
— Pourquoi n'est-elle pas avec son mari?
— Elle va le rejoindre.
— Etc'est Nevers qui lui fait les honneurs de la conduite?
— Sans doute.
— Ah ! vous mentez ! reprit Isabeau qui voyait au même moment Mariette entrer dans le bal, après avoir vainement cherché le sire de Gauny; vous mentez toujours ! mais je saurai bien quelle est l'autre !
76 LE PlUNCE DES SOTS
Elle se précipita pour sortir ; d'Orléans essaya de la retenir. La précaution était superflue, car Nevers rentrait et Isabeau, fon-ant le prince à lui laisser le passage libre, passa à coté du duc Jean sans l'apercevoir.
Bourgogne dit simplement à d'Orléans :
— C'est fait! cela vaut bien douze cents lances.
— Je vous en donne ma foi, vous les aurez.
— Merci.