‹ Le prince Eugène en 1814Chapitre 31 sur 51 · N" XLII · texte numérisé non relu

N" XLII

Le vice-roi à l'impératrice Joséphine.

Volta, 18 février 1814, au matin.

Ma bonne mère,

A mon retour d'une petite expédition que j'ai faite sur Salo, où j'ai battu l'ennemi, je trouve ta lettre du 9 février; elle m'a confondu! J'en ai écrit a l'Empereur et je t'envoie, avec celle-ci, copie de ma lettre. Je joins aussi les copies de celle que j'ai reçue avant-hier du duc de Feltre, et ma réponse.

Je ne croyais pas être arrivé jusqu'à ce moment pour avoir besoin de donner a l'Empereur des preuves de ma fidélité et de mon dévouement! Je ne puis, dans tout cela, voir qu'une chose : c'est que j'ai des ennemis, et qu'ils sont jaloux de la manière, j'ose dire honorable, dont je me suis tiré des circonstances les plus difficiles. A cela, je répondrai par le témoignage de la vérité. La voici tout entière :

Depuis plus de trois mois que je suis resté sans direction ni instruction de l'Empereur, je n'ai reçu de lui, vers le 1" février, qu'une lettre chiffrée, qui me disait que, dans le cas où le roi de Naples déclarerait la guerre à la France, je devais me retirer sur les Alpes. Cet ordre était donc conditionnel, et semblait me dire : « Alors vous ne pourrez plus tenir en Italie-, alors il faut couvrir les débouchés de la France, etc. »

Mais je m'étais mis en relation directe avec le roi; je lui envoyai chaque jour, depuis son arrivée à Bologne, un

oflicier qui lui faisait envisager la paix comme procliaine; qui lui confiait l'indignation que l'armée éprouvait, qui lui soutenait qu'il serait b jamais [)er(lu dans l'histoire s'il trempait ses mains dans le sang français ; enfin, qu'il était bien évident que l'ennemi se jouait de lui.

Tout cela a produit pour moi l'effet désiré, puisque le roi a arrêté le mouvement de ses troupes, m'a promis de m'avertir avant de m'attaquer, etc. Malgré toutes ses belles promesses, je n'ai pas voulu trop m'y fier, et pour me mettre plus en mesure, j'ai quitté la ligne formidable de l'Adige pour prendre celle du Mincio, beaucoup moins bonne, mais plus en arrière. L'ennemi ayant marché sur moi avec trop de confiance, je l'ai attaqué, et j'ai eu le bonheur de le battre le 8 de ce mois.

Pendant tout ce temps, le roi est resté à Bologne.

Il m'était donc permis d'espérer que la paix me trouverait encore guerroyant en Italie, et faisant tête a deux ennemis, très-supérieurs en nombre, il est vrai, mais que la politique empêcherait de marcher d'accord. Et, enfin, je me réservai toujours ma retraite sur Alexandrie et les Alpes, en exécution de mes instructions.

Pourquoi donc aujourd'hui Sa Majesté semble-t-elle se plaindre de moi?

Est-ce parce qu'elle aurait besoin de mon armée?

Mais alors, je demanderai tout simplement : Pourquoi l'Empereur ne m'a-t-il pas écrit deux mots positifs : « Tai » besoin de vous; venez sans perdre de temps en France. » 11 aurait vu si mon cœur ne répétait pas, d'accord avec le sien : La France avant tout !

Pourquoi ne nia-t-il pas fait V honneur de m' envoyer un de ses officiers, s il na pas voulu risquer une lettre?

Non, je le répète, je n'ai reçu d'autres ordres que ceux

— excites plus haut, el je le demande à toute la terre, veulent-ils dire autre chose que : « Quand le roi de Naples se sera déclaré contre nous, vous n'aurez rien de mieux h faire que de vous retirer sur les Alpes ? »

Certes, je ne prétends pas me plaindre de l'Empereur, el je ne choisirais pas d'ailleurs d'aussi douloureuses circonstances. Mais, quand on se voit attaqué, il est permis de se défendre. Ce que je puis te jurer, ma bonne mère, c'est que dans la conduite de ton flls, quoi qu'on puisse dire, il n'y aura jamais le moindre louche. Si tu veux bien jeter les yeux sur ma lettre h l'Empereur, tu verras les raisons qui m'ont porté à agir comme je l'ai fait. Ces raisons sont excellentes; j'en appelle a tous les militaires et h tout ce qui a le sens commun. Elles doivent céder et céderont au premier ordre positif que je recevrai. Mais j'aurai la bonhomie de croire, jusqu'alors, que j'aurai rendu quelque service a la France et a l'Empereur, en empêchant une armée de soixante-dix mille hommes d'entrer et d'envahir encore de nouvelles provinces de notre belle et malheureuse patrie.

Pardonne, ma bonne mère, la longueur de cette lettre. Elle était nécessaire à mon cœur ; j'aime à croire qu'elle ne l'était pas pour te lever aucun doute sur ma conduite.

Crois-moi, pour la vie,

Ton respectueux et tendre fils, Eugène.

N" XLIll.

Le prince Eugène à la prînccase /luguste.

Volta, 18 février 18î4.

Je t'envoie, ma chère Auguste, les papiers ci-joints que je te prie de me garder, après les avoir lus, dans l'ordre où je les ai rangés. Ils nous serviront peut-être un jour dans les leçons que nous aurons à donner a nos enfants. Toutes ces contrariétés ne m'empêcheront pas de toujours faire mon devoir, mais on éprouve bien du mal au cœur de voir qu'on en est si mal récompensé.

La dernière lettre de ma sœur est pleine de sens et la réponse qu'a faite notre mère à l'Empereur est très-bien aussi. Enfin, patience! il viendra un temps où nous n'aurons à rendre compte qu'à notre conscience.

Corner n'est pas encore revenu de chez le roi, c'est bon signe. Il reviendra pourtant cette nuit, je le présume. Je t'écrirai demain et ne perds pas encore tout espoir.

Adieu, ma bonne Auguste; je l'embrasse tendrement ^ ainsi que mes petits anges. ^^

Ton fidèle époux, Eugène Napoléon.

P. 5. Corner arrive à l'instant. Le roi est à Reggio, mais il va retourner aModène. Il n'a voulu rien promettre officiellement; mais il a paru ne vouloir point se battre avant que les affaires ne soient bien décidées en France.

Adieu, je t'embrasse.

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