‹ Le prince Eugène en 1814Chapitre 43 sur 51 · N" LXV · texte numérisé non relu

N" LXV

Le prince Eugène à V Empereur.

Mantoue, 23 mars 1814.

Sire,

Je vois avec peine que V. M., malgré toutes les chances favorables qu'elle offrait au roi de Naples, ne peut et ne doit compter ni sur ses sentiments ni sur les promesses qu'il lui faisait encore dernièrement.

J'ai déjà eu l'honneur de rendre compte a V. M. de la lettre que j'avais écrite au roi au moment où je reçus l'autorisation de traiter avec lui , le roi ayant désigné le général Carascosa qui s'était rendu a Borgo forte avec ses pleins pouvoirs; j'ai envoyé de mon côté le général baron Zuchi , muni de tous les pouvoirs et de toutes les instructions qu'il m'était possible de lui donner. Celte entrevue

suflira pour faire counaitre a V. M. ce qu'elle doit jamais aUenflre de ce côté-là.

On a commencé par trouver insulfisants les pouvoirs que j'avais donnés et on a voulu en avoir qui fussent signés de V. M. Après une longue discussion sur la validité de ces titres, on a abordé la discussion des bases sur lesquelles on pourrait s'entendre avec les Najwlitains. Le général Zuclii proposait que l'Italie fût divisée en deux royaumes qui auraient pour limites entre eux les Apennins et une ligne (dont on conviendrait) dans ia Iiomagne ; on ne parlait point de Gênes ni du Piémont. Votre Majesté va voir combien les propositions des >'apolitains étaient différentes.

Quoiqu'on eût fait un moment auparavant les plus grandes difficultés , ne voulant admettre comme valables que des pouvoirs signés par V. M. elle-même, néanmoins, lorsqu'on a abordé le fond de la question , les Napolitains ont prétendu poser, comme premier arlicle, que le royaume d'Italie méridional devait avoir pour limites le Pô et le Taro. Ils auraient alors consenti à laisser s'établir le royaume d'Italie septentrional , mais sous la condition expresse (jue j'aurais fait repasser les Alpes à toute l'armée française. Gênes et le Piémont auraient fait partie du royaume septentrional; mais alors je devais faire sauter môme les routes nouvellement pratiquées dans les Alpes pour en fermer entièrement le passage aux Français. « Le roi de Naples — disait son plénipotentiaire — se réunirait alors à moi pour cbasser les Autrichiens. »

V. M. peut-elle concevoir rien au monde de plus extravagant et des projets de trahison plus noirs et plus infâmes? Pourrait-on jamais imaginer quelque chose de plus ]nopre a servir dans ce pays-ci la cause de vos ennemis? Je ne dirai pas l'indignation que j'en ai ressentie person-

nellemeiil; on ne peut supposer de pareilles idées que dans des lêtes entièrement perdues. Le général Zucchi m'est arrivé ce soir encore tout enflammé de colère de ce qu'il avait entendu. Comment arranger de pareilles propositions avec les protestations contenues dans la lettre du roi a V. M. qu'elle a bien voulu me communiquer?

Si j'avais 10 ou i2,000 hommes de plus, je ne craindrais pas d'attaquer en même temps les Autrichiens et les Napolitains. Mais cela m'étant impossible avec mes forces actuelles, il me reste du moins l'espoir de trouver et de saisir l'occasion pour faire payer cher une pareille conduite a ceux qui la tiennent.

Pour le moment, j'ai cru devoir écrire au roi de Naples la lettre dont je joins ici copie. En l'écrivant, je n'ai pensé qu'à l'intérêt qu'il y a de gagner du temps et a remplir les instructions de V. M. qui m'ordonnent de ménager le roi.

le suis, etc.

Eugène N.\i>oléO)V.

Page 1