‹ Le prince Eugène en 1814Chapitre 46 sur 51 · N.^POLÉON · texte numérisé non relu

N.^POLÉON

Varsovie, 6 janvier 1807.

Ma fille,

J'ai reçu votre lettre. Votre sollicitude pour les gens du petit prince m'a fait rire. Veuillez ne vous donner aucun souci pour cet objet. Pour l'amour de vous, j'ai ordonné qu'on ménageât toute la maison de Strelilz. Votre grand'-

mère y est tranquille. Cependant votre tante, la reine de F^russe, s'est si mal comportée! Mais elle est aujourd'hui si malheureuse qu'il n'en faut plus parler. Annoncezmoi bientôt que nous avons un gros garçon, et si vous nous donnez une fille, qu'elle soit aussi aimable et aussi bonne que vous.

Votre affectionné père,

Napoléon.

Schœnbrun, 19 juin 1809.

Ma fille,

J'ai reçu votre lettre du 2 juin. Je vous remercie de ce que vous m'y dites. J'ai été instruit de la bonne conduite que vous avez tenue pendant les affaires d'Italie et du courage que vous avez montré. Je suis bien aise de ces nouveaux titres que vous avez acquis a mon estime. Eugène est en Hongrie, où il bat l'ennemi.

Votre affectionné père,

Napoléon.

P. S. Au moment même je reçois la nouvelle qu'Eugène a remporté le 14, anniversaire de la bataille de Marengo, une bataille a Raab, en Hongrie, contre Tarchidnc Jean et l'archiduc palatin, leur a pris trois mille hommes, plusieurs pièces de canon et quatre drapeaux.

A la fin de i 809 eut lieu le divorce ; et il faut le dire ici : ce ne sont pas de simples espérances que l'Empereur détruisit à la suite de son second mariage ; il se vit amené à manquer à des pro-

messes formelles faites à la princesse Auguste lorsqu'elle épousa le prince Eugène. La princesse le pressentit; quels furent pourtant ses sentiments en ce moment, et quels furent ses regrets? Une lettre que nous choisissons entre plusieurs autres en donnera une idée :

Lettre de la princesse Auguste au prince Eugène.

Milan, le J3 décembre 180Î>.

Je ne sais pas ce que je l'ai écrit hier, mon tendre et bien-aimé époux; la nouvelle du divorce m'a accablée; ma douleur est d'autant plus forte, puisque c'est pour loi que je souffre. Je me représente ta triste position, et quoique bien loin, je vois la joie imprimée sur les visages de ceux qui nous font lant de mal. Mais on ne peut pas te faire celui qu'on voudrait, puisqu'on ne peut pas t'ôter une réputation sans tache et une conscience sans reproche. Tu n'as point mérité ces malheurs; je dis ces, car je suppose qu'on nous en prépare encore d'autres Je suis préparée à tout; je ne regretterai rien si ta tendresse me reste; au contraire, je serai heureuse de pouvoir te prouver que je ne t'aime que pour loi. Effacés de la liste des grands, on nous inscrira sur celle des heureux^ cela ne vaul-il pas mieux? Je n'écris pas à ta pauvre mère, que lui dirais-je? Assure-la de mon respect et de ma tendresse. Tu me dis que ton retour sera prochain; ces paroles m'ont soulagée dans ma iristesse, et je t'allends avec impatience. Ne crois pas que je me laisse abattre ^ non, mon Eugène, mon courage égale le lien, et je veux le prouver que je suis digne d'être ta femme. Adieu, cher ami^ continue moi ta len-

dresse, et crois a celle que je l'yi vouée jusqu'au dernier moment de ma vie.

Ta fidèle épouse,

Auguste.

De ce moment, les lettres de l'Empereur h sa belle-fille devinrent rares et contraintes; il était impossible, en effet, qu'il ne se sentît gêné par la conscience de ses propres torts. Pourtant si le cœur de ses enfants adoptifs put en être froissé, leurs sentiments et leur conduite restèrent les mêmes. On a lu parmi les documents qui précèdent un récit de la mission du prince Taxis remis par cet officier général à la princesse Auguste en 1856.

A l'apparition des Mémoires du duc de Raguse, ce même prince Taxis, octogénaire et vivant depuis longues années dans une profonde retraite, envoya spontanément à la Gazette d' Aiigsbourg un extrait de son propre journal contenant un récit de cette même mission. En tout point conforme à la notre, cette relation (faite au moment même) entre dans de plus grands détails, et rapporte en entier la conversation du prince Taxis avec le prince Eugène. En lisant cette conversation, on comprendra que la position d'un officier bavarois, et aussi la fierté délicate de la princesse Auguste, ne pouvaient alors lui permettre de la

reproduire dans un document remis à la princesse elle-même et destiné à une publicité possible.

.... Je fis tous mes efforts pour lui démontrer, « que p non-seulement son propre intérêt, et celui de sa famille, •> exigeait qu'il se déclarât indépendant de la France, mais » que c'était encore l'intérêt de lltalie, qu'il paraissait » tant aimep. Dans ce moment, en effet, on ne pouvait » douter que, pour prix de son alliance, on aurait con- » senti à le reconnaître comme souverain de tout le pays, » depuis l'Adige^ ce qui pour l'avenir assurait à l'Italie » l'existence de nation indépendante. » Sa réponse fut invariablement celle-ci : « Que très-convaincu lui-même de X la vérité de ce que je venais de lui dire, et tout en étant » très-touclié des marques d'affection qu'en plus d'une •) occasion les Italiens lui avaient données, il ne pouvait » néanmoins leur sacrifier que sa vie, mais non pas son » honneur. » 11 ajouta : « Quil y avail peu de jours vne r> députation du Sénat était venue lui demander ouver- » tement son adhésion pour organiser un mouvement à » Milan et le proclamer î{0\ d'It.4lie; que non-seulement > il avait nettement refusé, mais encore menacé les insti- >• gateurs de les dénoncer à son beau-père à la première « tentative. » Il me dit ensuite : « Je n'ai pas à examiner » par quelle suite d'événements l'empereur Napoléon » est arrivé à son pouvoir actuel; ce qui est certain, ') c'est que je tiens de lui seul celui que j'exerce; il est «> mon bienfaiteur, je lui ai prêté serment comme vice- » roi et comme général en chef, et ce serment je dois le » tenir. » Il ne se fit aucune illusion sur le sort précaire de ses enfants si l'empire, déjh ébranlé, venait a s'écrou-

1er; (les larmes lui vinrent aux yeux, et il parut Irès-ému en touchant ce sujet. Il parla de son bonheur domestique, et ne me cacha pas que la princesse Auguste, sa femme, avait quitté la veille même Vérone, où elle était venue de Milan, tout exprès pour le conjurer de ne jamais faire aucune démarche (quoi qu'il advienne) qui pût compromettre son honneur, et pour lui dire qu'elle était prête à partager avec lui le sort le plus rigoureux , mais qu'elle ne

POURRAIT SURVIVRE A LA PENSÉE DE LAISSER EN HÉRITAGE A SES ENFANTS LE NOM d'uN TRAITRE

[Exlrails du Journal d'un officier supérieur bavarois^*) pendant les campagnes de iSi'2, 1813,18l4etlSl5.)

S'il pouvait manquer quelque chose à la gloire de la princesse Auguste, elle serait complétée par l'admirable lettre qu'elle adressa à l'Empereur le 27 février 1814, lorsque, ignorant les instances de sa belle-sœur, elle ne peut comprendre l'ordre subit qu'elle reçoit de faire un voyage de trois cents lieues au moment d'accoucher, et de quitter son mari au milieu des dangers. Son cœur si longtemps résigné, mais blessé enfin jusque dans ses affections les plus sacrées d'épouse et de mère, éclate alors en reproches, mais en quels reproches! Je ne crois pas qu'il soit possible de lire sans émotion cette lettre, ni de pousser

(*} Voir la lettre du prince Eugène au roi de Bavière (page \li, n" VII).

— lOi —

plus loin l'élévation des sentiments et du lan-

La réponse de l'Empereur prouve qu'il fut de cet avis ; elle suffit pour lui reconquérir le cœur de sa belle-fille^ qui, plus tard, dans une position et dans un temps où il y avait à cela quelque mérite, ne permit jamais à qui que ce fût de parler devant elle de l'Empereur autrement que dans les termes du respect.

J'ai cru utile, surtout dans les temps où nous vivons, de remettre sous les yeux de mes contemporains les types, presque oubliés, d'une véritable grandeur.

PLAiNAT DE LA FAYE.

Paris ^ 6 mars 1858.

(*) Voir pièces n" XLVI et Lin de ce recueil.

Page 1